Monique Wittig : faire violence à la langue, dénaturaliser le sexe (Dans l’arène ennemie. Textes et entretiens, 1966-1999)

Chapô de la lettre ouverte de Monique Wittig à Maria Velho da Costa, publiée dans A Capital le 13 juin 1974.

Dans l’arène ennemie, le beau, puissant et élégant volume d’écrits de Monique Wittig que publient les Éditions de Minuit, se lit comme une cartographie des combats auxquels a pris part l’écrivaine et théoricienne féministe et lesbienne née en 1935 et disparue en 2003. On ne peut s’empêcher d’entendre un écho avec deux autres titres : L’ennemi principal, article fondateur puis ouvrage en deux tomes de Christine Delphy qui a compagnonné avec Wittig aux débuts du mouvement féministe dans les années 1970 – avant une brutale rupture personnelle, politique et théorique –, et L’ennemi déclaré de Jean Genet, qui, comme Wittig, a interrogé les liens entre littérature et révolution radicale, et auquel l’écrivaine elle-même a pu se référer ponctuellement. Critique et entretien avec Sara Garbagnoli et Théo Mantion.

La métaphore guerrière n’est vraiment pas de trop, tant Wittig n’a cessé de se penser en lutte(s). C’est précisément la richesse de ce recueil édité, introduit et annoté par Sara Garbagnoli, chercheuse indépendante, Théo Mantion, doctorant en littérature à Harvard : il donne à voir la multiplicité des fronts sur lesquels Wittig a pris position. Alors que son œuvre fait, depuis quelques années, l’objet d’une redécouverte – en tout cas d’une audience renouvelée, élargie voire fascinée, suscitant de nouvelles éditions, recherches, publications, événements, colloques –, Garbagnoli et Mantion ont réuni une trentaine de textes et d’entretiens, aussi rares que précieux. Rares : si certains étaient connus de quelques chercheurs, parfois difficilement accessibles, d’autres, notamment publiés à l’étranger, étaient tout à fait oubliés. L’un d’eux est inédit, un projet de livre sur l’homosexualité féminine (dont on regrette qu’il n’ait pas été écrit). L’ensemble s’étend sur 33 ans, de 1966, date d’une analyse des « films lacunaires » de Jean-Luc Godard, à 1999, année de parution d’un très bel entretien réalisé par Claire Devarrieux pour Libération. Quelques uns sont des écrits collectifs, rédigés dans le cadre du mouvement féministe.

Dans l’arène ennemie est aussi très précieux : il se révèle un compagnon indispensable des romans et essais théoriques de Wittig, d’abord en faisant entendre sa voix, ensuite en restituant la manière dont elle a pensé et conçu son œuvre, en dépliant toute la densité de son travail – comment elle a élaboré ses projets, les a reliés entre eux, a investi de ses préoccupations différents espaces et constellations politiques et culturelles. La cohérence de son projet n’en apparaît que plus forte : en lutte contre le système du genre, « la pensée straight », la différence des sexes qui crée les classes des hommes et des femmes, mais aussi en lutte au sein des mouvements féministe et homosexuel pour faire exister identité et culture lesbiennes, Wittig mène un combat au sein du langage, par l’écriture, le langage étant le lieu de l’oppression et de la domination. Comme le rappellent Théo Mantion et Sara Garbagnoli, il y a une jonction entre une « analyse matérialiste de l’hétérosexualité » et un « matérialisme sarrautien » : « rompant avec toute lecture individualisante, métaphysique ou idéaliste du corps, ce dernier est chez Wittig toujours déjà mis en forme par les rapports sociaux et les catégories linguistiques qui y sont associées. »

Manifestation du 30 janvier 1974 en soutien aux trois Maria. Monique Wittig est debout derrière la flamme. – © Irène Bouaziz

Loin, toutefois, très loin de se limiter à ces dimensions, Dans l’arène ennemie ouvre de multiples perspectives : il fourmille de pistes, de références, d’intérêts de Wittig que ses textes publiés ne donnaient pas à voir. C’est, profondément, un portrait inédit, vivant et réjouissant de l’écrivaine qu’il propose, en même temps que de riches outils pour élargir durablement la compréhension de son travail et en amplifier la renversante force. Entretien, mené par Antoine Idier, avec Sara Garbagnoli et Théo Mantion.

Quel portrait de Monique Wittig ce recueil permet-il de dresser ? Quelle place, à vos yeux, occupe-t-il dans l’œuvre de Wittig, et dans la perception et l’appréhension de sa trajectoire et de son travail ? Comment intervient-il dans l’actualité, dense, de Wittig ? À mon sens, il joue un rôle majeur : montrer à la fois la grande cohérence de son travail, et en même temps ouvrir de multiples lignes de fuite parfois peu présentes dans son œuvre publiée…

Théo Mantion. Lorsque l’on met ensemble ces textes et ces entretiens, le domaine de son œuvre s’étend prodigieusement. On serait tenté de dire que tout Wittig y est ! On cherche depuis quelques années à mieux saisir les contours de la vie de Monique Wittig, comme en témoignent le succès récent des enquêtes biographiques menées par Clémence Allezard à la radio, ou Émilie Notéris dans son « brouillon » pour une biographie. Dans un contexte où la tentation biographique est forte, la singularité de ce recueil est de laisser à Wittig le soin de brosser son autoportrait à travers ses propres textes et entretiens. Ce volume a un statut tout à fait spécifique dans l’œuvre publiée puisque, contrairement au Chantier littéraire, dont la publication posthume, en 2010, suivait scrupuleusement la dernière version du texte laissée par Wittig, Dans l’arène ennemie est le premier volume édité sans indications de sa part. Nous avons voulu rassembler ce matériel bio-bibliographique, qu’il fallait certes encore mettre en forme et accompagner, mais nous avons fait le choix d’un appareil critique discret afin de laisser résonner la voix de Wittig. On voit dans ce livre les multiples espaces que Wittig a traversés, l’importance décisive aussi bien du Nouveau roman que de la revue Questions féministes, sa trajectoire de l’avant-garde littéraire française à l’université américaine, son ancrage à la fois dans le militantisme féministe et lesbien internationaliste et son exploration de la théorie du langage… Enfin, réunir ces textes permet également de révéler l’ancrage des sommets wittigiens, autant son œuvre théorique que littéraire. Jusqu’ici, les textes de Wittig fonctionnaient dans une sorte de vide. Avec ce recueil, c’est un mouvement de pensée au temps long qui apparaît, avec ses balbutiements, sa cohérence, ses sauts… D’ailleurs, nous reprenons dans notre introduction une image utilisée par Wittig et qui fonctionne avec la manière dont nous avons conçu ce volume : la marelle. On peut lire Dans l’arène ennemie en sautant d’un texte à l’autre – c’est aussi le sens des renvois inter-notes qui émaillent le livre et autorisent, en plus d’une lecture strictement chronologique, des points d’entrée davantage thématiques.

Comment avez-vous travaillé ? Où avez-vous déniché ces textes ? Je crois savoir que vous avez étroitement dialogué avec les deux ayant-droits de Wittig, Sande Zeig et Dominique Sanson-Wittig.

Théo Mantion. Il s’agissait de proposer un livre non pas d’archives mais qui soit le plus fidèle à la position de Wittig vis-à-vis de sa propre œuvre. Pour cela, il était très important de travailler en collaboration avec Sande Zeig, qui a été la co-auteure de Wittig (Brouillon pour un dictionnaire des amantes, 1975) et sa compagne, ainsi que Dominique Samson-Wittig, fille de Gille Wittig, sœur de Monique Wittig et fondatrice du mouvement féministe en France. Tout au long de l’élaboration du volume, elles ont été disponibles pour répondre à nos questions et nous orienter dans les choix des textes. Le projet a également été accueilli avec enthousiasme par d’autres proches de Monique Wittig, Louise Turcotte et Namascar Shaktini, par exemple, qui nous ont aidés dans le travail d’établissement de certains textes que Wittig a écrits à leurs côtés.

Sara Garbagnoli. La plupart des textes étant déjà publiés, il a été particulièrement question de ceux que l’on ne retiendrait pas, car Wittig semblait vraisemblablement tenir à ne pas republier certains d’entre eux, peu nombreux cependant. Il s’agit des entretiens accordés à la parution de L’Opoponax en 1964, premier roman publié et qui obtient le prix Médicis : ils constituent certes une matière historiographique intéressante dans le cadre d’une enquête sur la réception de l’œuvre de Wittig, mais ils l’interrogent dans des termes exogènes à sa démarche – les textes les plus riches de cette période demeurent, selon l’aveu de Wittig, ceux de Claude Simon, Marguerite Duras, Mireille Boris ou encore Mary McCarthy, tous écrits en faveur de L’Opoponax. Deux autres textes sont également « tombés », pour reprendre un terme wittigien, pour les mêmes raisons : un très court récit, « Banlieues », paru en 1965, ainsi qu’une courte plaquette écrite pour une exposition de l’artiste Léna Vandrey en 1974 et intitulée « Parvis de Notre-Dame des Ronces ». En revanche, nous avons pu enrichir le volume de quelques textes véritablement inédits. Le premier est un « Projet pour un livre sur l’homosexualité féminine » (1975) découvert dans un dossier conservé aux archives de la Beinecke Library (Yale University). Louise Turcotte nous a également mis sur la piste d’un entretien, inédit à notre connaissance, que Wittig accorde en août 1982 à Sherry Dranch et Randy Turoff du magazine lesbien américain Womantide.

Théo Mantion. Surtout, nous avons eu une grande émotion à intégrer certains textes publiés mais oubliés de tous-tes. C’est le cas en particulier de deux textes importants de 1974 : une lettre ouverte de Monique Wittig à Maria Velho da Costa et un long entretien en néerlandais. Pour le premier texte, c’est lors de nos travaux préparatoires à la rédaction de l’appareil de notes pour la préface aux Nouvelles lettres portugaises (nous y reviendrons) signée par Wittig et Évelyne Le Garrec, qu’on a peu à peu appris l’existence d’une polémique ayant eu lieu à la suite du procès des trois Maria, écrivaines féministes portugaises, et que cette polémique avait éclaté dans les colonnes du journal lisboète A Capital. Nous avons donc consulté les numéros de 1974 à l’hémérothèque municipale de Lisbonne et l’émotion a été vive à la découverte d’une lettre ouverte signée par Monique Wittig !

À la fin de la note d’intention pour un projet de livre sur l’homosexualité féminine que nous avons déjà évoqué, Wittig écrit son projet de rassembler plusieurs entretiens, dont l’un figure dans un journal néerlandais. Cette mention nous a mis la puce à l’oreille. À tâtons, à force de recherches de mots-clefs en néerlandais, nous sommes tombés sur une plateforme d’archives de Lesbian Nation, groupe de lesbiennes politiques néerlandaises, où une référence plus précise au journal Vrij Nederland était disponible et nous a permis d’identifier le numéro concerné.

Dans l’arène ennemie est foisonnant mais il est possible de dégager deux ou trois axes principaux qui le traversent, si l’on doit essayer de regrouper les textes : la genèse d’un mouvement féministe, l’affirmation d’une classe des femmes au début des années 1970, et en même temps la construction d’un mouvement et d’une identité lesbiennes, non sans tensions ; la littérature et le projet d’un formalisme politique… Revenons, pour commencer, sur cette histoire du mouvement féministe : un des mérites du livre est de restituer la vision et le point de vue de Wittig de ces débuts du Mouvement de libération des femmes (MLF), historiquement, notamment par une chronique de ses premiers temps, mais aussi théoriquement, conceptuellement, à travers la pensée matérialiste…

Sara Garbagnoli. – La question du féminisme dans sa double dimension de mouvement et de point de vue théorique sur la société traverse la totalité du recueil. Ce qui montre sa centralité dans la réflexion wittigienne. Différents textes témoignent des apports théoriques et politiques que Wittig a offert au mouvement naissant, notamment la définition des femmes comme classe opprimée. Ils témoignent aussi de sa prise de distance d’un féminisme qu’elle n’hésite pas à qualifier d’« hétéroféministe » quand il perd de vue son but qui est – ne l’oublions pas – un but révolutionnaire : la pulvérisation des catégories de sexe et de genre et la construction d’un nouveau concept de l’humain. En s’opposant aux reconstitutions des origines du MLF proposées par Antoinette Fouque, animatrice de la tendance différentialiste, et en mettant au jour les profonds antagonismes qui traversent le mouvement féministe, la reconstitution de Wittig pluralise les narrations sur son origine et son fonctionnement, et surtout, sur les violences qui l’ont traversé, en particulier autour de la question de la visibilité lesbienne. Ses analyses révèlent l’importance de l’histoire vue non comme un récit linéaire et univoque, mais comme un véritable enjeu politique. Wittig nous rappelle, d’un côté, que qui écrit l’histoire contribue à la faire et, de l’autre, que les luttes présentes et à venir ne peuvent que gagner en radicalité à se nourrir de la mémoire des luttes passées.

Le recueil revient en particulier sur les tensions suscitées par la question lesbienne au sein du mouvement féministe… que ce soit dès les débuts du Mouvement de libération des femmes ou, à la fin des années 1970, avec l’éclatement de la revue Questions féministes. Wittig y revient à plusieurs endroits. « Les femmes avaient peur d’être déconsidérées par leur présence et, surtout, elles pensaient que les lesbiennes n’avaient pas droit à la parole parce qu’elles n’étaient pas de vraies femmes », rappelle-t-elle en 1973. « On n’était pas des vraies femmes qui avaient des vrais problèmes de femmes », décrit-elle peu après.

Sara Garbagnoli. – Dès le début des années 1970, Wittig dénonce les très fortes résistances qui s’expriment au sein du MLF vis-à-vis de l’émergence d’une voix politique lesbienne, comme l’ont montré Louise Turcotte et Ilana Eloit. La création en 1971 par Wittig et quelques autres militantes lesbiennes du collectif Les Gouines Rouges répond à une volonté d’échapper à cette invisibilisation structurellement subie par les lesbiennes au sein du mouvement féministe, mais aussi dans les rangs du mouvement homosexuel qui émerge alors. Dès la fin 1974, Wittig s’engage dans la création d’un Front lesbien tant en France qu’à l’international. Des textes du recueil révèlent les effets que les oppositions des féministes hétérosexuelles à une autonomisation des militantes lesbiennes ont produit sur la vie de Wittig et nous permettent de saisir le sens politique de ces résistances. En dénaturalisant la catégorie « femme » et en attaquant l’hétérosexualité comme régime politique total, les lesbiennes saperaient les fondements du mouvement. Eh bien, pour Wittig, c’est l’exact contraire : seule l’adoption d’un point de vue lesbien permettrait au mouvement féministe de poursuivre son but révolutionnaire de création d’« un autre univers », d’« un autre monde » – les deux expressions reviennent à plusieurs reprises dans les textes.

Un entretien croisé avec Christine Delphy est aussi particulièrement intéressant à cet égard…

Sara Garbagnoli. L’entretien est donné au mensuel féministe américain « Off Our Backs » juste après le colloque organisé à New York en septembre 1979 à l’occasion du trentième anniversaire du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Wittig y intervient à la fin pour dénoncer précisément l’oppression subie par des militantes lesbiennes au sein du MLF : invisibilisation, mépris, isolement. Dans l’entretien que vous évoquez, Christine Delphy minimise l’analyse de Wittig qui lui répond de manière vibrante : « Oh, Christine, tu ne veux pas écouter. Nous devons écouter cette oppression ». Dans cet échange on peut lire les prémisses de la scission à venir du collectif de rédaction de Questions féministes. On peut aussi rappeler qu’à ce même colloque consacré à Beauvoir, une intervention d’Hélène Cixous, qui déclarait qu’en France on n’utilisait pas le mot « lesbienne » avait suscité la fureur de Wittig. Dans l’arène ennemie fournit à ses lecteur-ice-s de nombreux éléments qui documentent comment Wittig n’a cessé de résister à la violence des effacements répétés des lesbiennes, tant dans la lutte que dans la théorie.

J’ai été frappé par les références nombreuses de Wittig à la culture homosexuelle masculine. Elle le martèle : l’homosexualité masculine s’est dotée d’une culture ancienne, forte, ce que n’a pas l’homosexualité féminine et qu’il est nécessaire d’inventer, de constituer… « Il n’y a pas de culture lesbienne, de lieux de drague lesbiens. » (1974) Dans un magnifique texte, l’inédit de 1975, un projet de livre sur l’homosexualité féminine, Wittig insiste sur l’invisibilisation historique des lesbiennes : « Cette répression policière, les homosexuels mâles la connaissent depuis longtemps, ils l’affrontent tous les jours. […] Puisqu’elle les combat, la société admet qu’ils existent. […] Il existe un autre procédé de rejet, plus efficace que le premier : l’ignorance, la censure, la conspiration du silence. »

Sara Garbagnoli. – Wittig a bien conscience que les minoritaires sexuel-le-s ont entre iels une proximité positionnelle. Tant les hommes que les femmes homosexuelles sont infériorisé-es par les rapports de domination en vigueur dans le monde hétéronormatif dans lequel on vit. Elle tient, toutefois, à souligner comment lesbianisme et homosexualité masculine ont historiquement connu deux formes de répression et, donc, de violence, différentes. Une telle analyse se fonde sur sa vision matérialiste des sexes qui, loin d’être des groupes naturels, sont des classes issues de rapports sociaux asymétriques. Dans un tel paradigme, les hommes homosexuels, en raison de leur socialisation, peuvent être considérés, par certains aspects de leur vie sociale, comme appartenant à une fraction dominée de la classe dominante. De même, les lesbiennes constituent une fraction de la classe des femmes qui, bien qu’invisibilisée, ne subit pas d’appropriation privée de la part de la classe des hommes. D’où leur avantage stratégique dans la formulation d’un point de vue sur le monde social en mesure de saper les fondements matériels et idéologiques de l’hétérosexualité. Sans vouloir mettre en concurrence des groupes stigmatisés entre eux, Wittig propose une analyse non culturaliste des cultures minoritaires – elles sont toujours des réponses historiques et transitoires à des rapports de domination – ainsi qu’une vision constructiviste et antagoniste des groupes de sexe.

Vous exhumez des documents inédits sur un moment passionnant : l’affaire des « trois Maria », la solidarité avec des féministes portugaises, et une controverse violente…

Sara Garbagnoli. – Il y a tout juste cinquante ans étaient jugées Maria Teresa Horta, Maria Isabel Barreno et Maria Velho da Costa, trois écrivaines portugaises poursuivies pour leur roman épistolaire, les Nouvelles lettres portugaises, que les procureurs du régime salazariste estimaient « incroyablement pornographique et attentatoire à la morale publique » en raison de son contenu (il y était question d’avortement et de décolonisation, entre autres). Les trois Maria sollicitent alors le soutien de féministes françaises et Monique Wittig est la première à évoquer l’affaire dans les médias. À la télévision le 14 mai 1973, elle interpelle Françoise Giroud, alors directrice de L’Express, lui réclamant de couvrir l’affaire…

Théo Mantion. – Comme le montre Maira Abreu dans un article récent, la communauté des féministes latino-américaines de Paris s’empare rapidement de l’affaire et lui donne un retentissement international. Le mois suivant, elles rencontrent des féministes de vingt-sept pays lors de la convention de la National Organization for Women à Boston. À cette occasion, l’affaire des trois Maria est déclarée « première cause féministe internationale ». Suivent des mobilisations dans le monde entier et les choses s’accélèrent en avril 1974, à la chute du régime dictatorial. En mai, les trois Maria sont finalement acquittées. Dans la note pour l’édition française des Nouvelles lettres portugaises, que Wittig co-écrit avec Évelyne Le Garrec, et que nous reproduisons dans le volume, celles-ci ouvrent leur texte en ces termes : « Ce livre est un symbole. Par son histoire. Par la façon dont nous avons eu l’occasion, nous et d’autres femmes, de l’approcher. Par le mouvement international féministe qu’il a suscité. Et, avant tout, par le fait même qu’il existe aujourd’hui, ici. »

L’affaire a cependant été suivie d’une polémique qui n’a pas encore été documentée, opposant Maria Isabel Barreno, défendue par Wittig, à Maria Velho da Costa, qui rejette le mouvement féministe international les ayant soutenues jusqu’à leur acquittement. Des lettres ouvertes sont échangées dans le journal A Capital. Velho da Costa y dénonce d’abord une appropriation du livre par les mouvements féministes internationaux (son animosité à l’égard du féminisme est symptomatique d’un gauchisme qui existe également en France, et que Wittig dénonce dans d’autres textes présents dans le recueil). Dans sa réponse, Barreno rappelle que c’est le MLF. français qu’elles avaient décidé, toutes les trois, d’appeler à l’aide, et que le soutien qu’elles en ont reçu a été décisif dans le mouvement de solidarité qui a pesé en leur faveur. Cette polémique suscite en réponse une lettre de Wittig à Velho da Costa, qui défend l’horizon internationaliste des luttes féministes. Nous avons inclus cette lettre dans Dans l’arène ennemie en raison des tensions qu’elle cristallise entre féminisme et lutte des classes, mais aussi comme témoignage de l’engagement viscéral de Wittig à l’élaboration de solidarités internationales.

Parlons du projet littéraire de Wittig. Pour elle, « il y a des mots qui tuent », comme le rappelle le titre d’un échange qui figure dans le volume. Wittig y insiste : « La langue existe matériellement. » En quoi ces textes permettent de comprendre plus précisément le projet formel de Wittig ? Elle parle aussi de la « transgression » que constitue « la prise de parole par les femmes », de la « production d’un contre-texte féminin » qui vient « perturber la réalité historique et sociale »… Le « problème du langage » est omniprésent dans Dans l’arène ennemie. Qu’apporte le recueil à la compréhension de ce projet ?

Sara Garbagnoli. – Pour Wittig, la langue est bâtie sur la bicatégorisation sexuelle : celle-ci est au fondement du système perceptif naturaliste en vigueur et constitue le premier vecteur qui reproduit la croyance dans la naturalité des sexes. Cette reproduction se fait par l’incorporation des catégories dans les gestes et les automatismes corporels. Les mots du monde « straight » (« homme », « femme », « différence », etc.) sont des matraques qui frappent et blessent les corps et les esprits des minoritaires sexuels. Comme l’ont souligné les recherches de Claire Michard, disparue depuis peu et à laquelle nous tenons ici à rendre hommage, tout le travail de Wittig écrivaine a consisté à faire violence à cette langue qui fait violence au groupes minoritaires, à lui faire dire ce pour quoi il n’a pas été constitué : l’au-delà des catégories de sexe et de genre. Pour Wittig, le langage n’est pas qu’un facteur de contrainte, un vecteur qui reproduit l’ordre du monde, il est aussi un outil de construction d’une liberté à venir, un site que les écrivain-e-s minoritaires peuvent investir pour faire exister l’impensable, ce qui n’a pas encore de nom. Ici réside le rôle majeur de « fabricateurs de chevaux de Troie » que Wittig leur attribue. En entrant par effraction dans l’arène ennemie avec des « contre-textes », les écrivain-es minoritaires déshétérosexualisent le canon littéraire et modifient les frontières et la forme même de cette arène.

Théo Mantion. – Le recueil nous rappelle que l’analyse wittigienne du langage est inséparable de sa pratique littéraire. Or, cela tombe bien puisqu’on ne lit plus seulement les essais théoriques de Wittig, on redécouvre ses chefs-d’œuvres littéraires : bien que difficile, « on lit Le Corps lesbien et on le lit sans en sauter une ligne », remarque Nathalie Quintane dans un essai récent, avant d’ajouter : « Tu liras Le Corps lesbien quoi qu’il t’en coûte, camarade ». Ce coût, c’est celui de la forme en tant que force, comme violence faite au lecteur, violence productive et nécessaire pour s’extraire des catégories de la langue straight. En effet, Wittig conçoit l’espace littéraire comme lieu propice au « choc des mots », expression qu’elle reprend de Pierre Klossowski, symptomatique selon elle de toute véritable innovation littéraire. Elle renvoie dans plusieurs textes à ces vers de Rimbaud : « Au bois il y a un oiseau, / Son chant vous arrête et vous fait rougir ». Les mots nous arrêtent non par ce qu’ils signifient symboliquement, mais par leur présence matérielle, quand ils nous heurtent en tant que mots, et non en tant que vecteur d’un sens qui les précède. Chez Wittig, il s’agit d’investir cette puissance matérielle de manière politique. Il peut s’agir de la fréquence d’un mot (un elles si rarement utilisé au général ou, comme l’écrit Wittig, « à l’humain »), de son aspect « palatable » (anglicisme de Wittig), c’est-à-dire sa présence en bouche (l’opoponax comme sésame d’un monde lesbien), de sa disposition typographique (le j/e barré, qui exalte le sujet lesbien, ou les planches de mots du Corps lesbien qui le soustraient au regard anatomique hétérosexuel) ou encore d’une illisibilité syntaxique, comme les phrases de son poème « Un moie est apparu… », qui ouvre sur un autre univers.

Monique Wittig, « Un moie est apparu… », Le torchon brûle n° 5, p. 3 (mise en forme de Jocelyne Camblin)

Dans l’arène ennemie offre aussi un voyage dans le corpus littéraire et artistique de Wittig : Flaubert, Godard, pour n’en citer que quelques-uns… C’est aussi une des richesses de l’ouvrage : donner à voir la bibliothèque de références de Wittig, et la manière dont celle-ci l’a accompagnée, profondément, dans l’écriture de ses livres. Il est frappant que, quand on lui demande en 1986, de nommer les écrivains qui l’ont influencée, elle répond : « Mes poètes préférés n’étaient pas des femmes quand j’ai commencé à écrire, mais Baudelaire, Mallarmé, Nerval, Verlaine, Lautréamont, Rimbaud… »

Théo Mantion. Bien que ces références masculines (encore que pour Wittig, Baudelaire est « le » poète lesbien) peuvent surprendre aujourd’hui, Wittig y trouve des gestes d’écrivains, radicaux en ce qu’ils sapent tout rapport conventionnel au langage et à la représentation. Le corpus littéraire et artistique de Wittig l’ancre profondément dans les débats formels de son temps. Véritable enjeu théorique et artistique dans les années 1960-1970, la question de la discontinuité est en effet abordée par Wittig à travers les œuvres de Jean-Luc Godard et Gustave Flaubert. Son essai de 1966 sur les films de Godard, qu’elle qualifie de lacunaires, anticipe largement les analyses sur l’interstice et l’intervalle que Deleuze fournira des années plus tard. (Wittig fait ensuite de la lacune le modus operandi de sa geste révolutionnaire dans Les Guérillères en 1969, qu’elle conçoit par opérations de montage, comme au cinéma. Elle reprend encore le concept de lacune dans le cadre de sa figuration du lesbianisme – par exemple dans « Un moie est apparu… » en 1973). Concernant Flaubert, à qui elle consacre un essai en 1967, elle n’est pas la seule à le relire à cette époque : Sarraute, Robbe-Grillet et Butor, pour ne citer qu’eux, interrogent alors le second rang auquel l’auteur de Bouvard et Pécuchet est encore relégué face aux figures régnantes du réalisme (Balzac et Stendhal). Le Flaubert de Wittig se méfie des choses en elles-mêmes : pour lui, tout est affaire de rapports – difficile de ne pas y voir un signe avant-coureur du matérialisme de Wittig à venir, où le sexe est appréhendé comme rapport et non comme qualité. Dans Bouvard et Pécuchet, comme chez Godard, la discontinuité est une technique de mise en cause des conventions de la représentation. Chez Godard, c’est l’image d’un cinéma absolu qui remplace les types et les intrigues ; chez Flaubert, c’est la forme encyclopédique du roman qui ne permet plus d’épuiser la culture, mais de mettre en question les rapports qui président à sa perception. Les lectures de Wittig lui permettent en fait d’interroger le régime de la représentation, et de faire advenir, par le jeu de la technique, un point de vue critique. Une véritable boîte à outils pour ses chantiers à venir…

Il y a Virginia Woolf, dont Wittig décrit l’importance, mais dont elle regrette aussi la faible connaissance par le mouvement féministe…

Sara Garbagnoli. Tout à fait, Woolf est une influence décisive pour Wittig (à cet égard, le clin d’œil au Corps lesbien dans le film Orlando (2023) de Paul B. Preciado n’a rien d’étonnant). Non seulement Wittig n’a eu de cesse de reprendre la figure woolfienne de l’ange du foyer que les femmes doivent tuer pour écrire, mais surtout Woolf a une conception matérialiste des rapports de sexe, ce qui la rapproche de Wittig…

Une autre écrivaine a été majeure pour Wittig : Nathalie Sarraute. Le Chantier littéraire, publié en 2010 de manière posthume aux Presses universitaires de Lyon, donnait à voir son rôle fondamental dans la théorisation par Wittig de son propre travail sur le langage. Plusieurs textes du recueil permettent de préciser ces liens, et vous avez choisi de publier, en annexe, un entretien entre elles.

Théo Mantion. – Pour Wittig, Sarraute est le « génie du siècle », « le premier écrivain, unique dans son genre, à être écrit tout du côté du langage ». Sarraute a mis en évidence ce qui se passe lorsqu’on se parle, la façon dont la réalité est mise en forme et disputée par et dans le langage. Wittig revient longuement sur l’œuvre de Sarraute, et la lecture qu’elle en propose est très fine, très radicale. Ce qui est intéressant également, c’est de voir l’importance que prend la lecture wittigienne de Sarraute aujourd’hui, en particulier grâce aux travaux d’Annabel Kim et Chloé Jacquesson. Il est frappant de constater, par exemple, que les articles de ces deux chercheuses ont paru dans Nathalie Sarraute aujourd’hui, volume co-édité par Ann Jefferson – elle-même en charge de l’édition Pléiade des Œuvres complètesde Sarraute en 1996, dont la notice ne faisait que timidement mention de Wittig. Les quatre articles sur Sarraute qui figurent dans Dans l’arène ennemie permettent donc de mettre en circulation ces analyses qui renouvellent et radicalisent la lecture de l’œuvre de Sarraute.

Sara Garbagnoli. Sarraute et Wittig ont entretenu une amitié intime sur plus de trente ans. Avec Sande Zeig, Wittig a passé de très nombreux étés chez Sarraute, dans sa maison de Chérence. C’est d’ailleurs là-bas qu’elle réalise cet entretien que nous avons mis en annexe du recueil.

Jérôme Lindon, aux Éditions de Minuit, a publié les quatre premiers livres de Wittig. Paris-la-politique et autres histoires(1999), La Pensée straight (2001) et Le Chantier littéraire (2010) ont ensuite paru, respectivement, chez P.O.L, Balland et aux Presses universitaires de Lyon. Quel sens y avait-il à faire paraître ce recueil chez Minuit ?

Théo Mantion. Lorsque leurs chemins se séparent, à l’automne 1998, autour d’un ultime désengagement de la part de Jérôme Lindon (il avait refusé de publier les volumes que vous mentionnez), Wittig écrit à ce dernier : « Je n’oublie pas ce que vous avez fait pour moi, particulièrement pour L’Opoponax », avant de poursuivre, quelques semaines plus tard : « Minuit, c’est là où j’ai voulu être et […] un auteur sent que la maison qui l’édite est un peu aussi la sienne. » Par l’engagement manifeste des Éditions de Minuit à accompagner la redécouverte de l’œuvre de Monique Wittig, celle-ci retrouve ses quartiers rue Bernard-Palissy, soixante ans exactement après la parution de L’Opoponax.

Monique Wittig, Dans l’arène ennemie. Textes et entretiens (1966-1999), édition établie par Sara Garbagnoli et Théo Mantion, Éditions de Minuit, 368 pages, 22 euros.
Virgile, non (1985) paraît également en format poche dans la collection « Double » de Minuit.

Une rencontre avec Sara Garbagnoli et Théo Mantion, en compagnie de l’écrivaine Hélène Giannecchini et de la sociologue Jules Falquet aura lieu à la librairie Violette and Co, jeudi 4 avril à 19h30 (52 rue Jean-Pierre Timbaud, Paris 11e).

Une discussion avec Sara Garbagnoli et Théo Mantion, animée par Antoine Idier, sera accueillie par la librairie Petite égypte, mardi 9 avril à 19h (35 rue des petits carreaux, Paris 2e).