Il semble quand même un peu illuminé, Byung-Chul Han, quand il nous livre, comme il le fait depuis quelques années déjà, des livres intitulés « Vita contemplativa »,  « Parler de Dieu » ou aujourd’hui « Contre la société de la peur » – qu’il sous-titre carrément, dans ce dernier cas : « L’esprit de l’espérance », et où il milite – philosophiquement – contre la dépression nationale, internationale, planétaire… Où il nous appelle ainsi à « penser » et même à « faire l’idiot » – car, dit-il, « seul celui qui est capable d’être idiot accomplit un nouveau départ, une rupture radicale avec ce qui existe déjà et quitte ce qui a été pour ce qui vient. Seul l’idiot peut espérer. »

On pense à Gracchus, au « Chasseur Gracchus » de Kafka, le chasseur mort dont la barque funèbre a suivi un trajet erroné à cause d’une mauvaise rotation du gouvernail, avec pour conséquence une barque qui parcourt dès lors les cours d’eau terrestres – et un chasseur qui voyage après sa mort par tous les pays de la Terre, au lieu de monter au Ciel… Mathias Enard, quant à lui, descend la Sèvre avec son canoë et qualifie son périple de « pèlerinage »… et même de « chemin de deuil »… Il poursuit là son cycle de la Mélancolie des confins…

Il faut les imaginer, les pensionnaires de la Villa Médicis, « à ratisser tous les angles du bâtiment, à creuser sous les statues, à sonder les livres de la bibliothèques – à inspecter même les noms de ceux qui les ont feuilletés avant eux »… disent Juliette Belleret et Nicolas Daubanes dans le tout dernier numéro de Studiolo, la revue d’histoire de l’art de l’Académie de France à Rome – sise Villa Médicis – qui nous fait penser là à la toute première phrase de La Soirée avec Monsieur Teste : « La bêtise n’est pas mon fort »…

Voici « les Onze » de Volodine – les Bardo solo, Chagrins, Défections & Cie, Dernière livraison, La Grande misère, Les Meilleurs d’entre nous, Malaise chez les plongeuses, Mémoire mode d’effroi, Survies minuscules, Zone crypte zone miroir, Ultimes sursauts –, onze volumes du dernier édifice d’une aventure littéraire, poétique, politique, révolutionnaire, qui se clôt sous la signature d’un collectif, Infernus Iohannes…

« Nous adorons les femmes de Renoir (…) » disait Proust – « dans lesquelles, avant le traitement, nous nous refusions à voir des femmes. » (Essais, Pléiade/Gallimard, 2022). Dans sa correspondance qui paraît aujourd’hui, Auguste Renoir (1841-1919) raconte des horreurs sur les femmes artistes, en particulier – qui ne sont que des « veaux à cinq pattes » (il le dit aussi des femmes littéraires, avocates et politiques). Il dit être pour la femme qui sait faire un œuf sur le plat et raccommoder des chaussettes : « Ce sont les vraies », disait-il carrément. Il épargne juste la chanteuse et la danseuse : « Dans l’antiquité, et chez les peuples simples, disait-il, la femme chante et danse et n’en est pas moins femme. La grâce est de son domaine. » Renoir misogyne ?

On sait qu’au théâtre ou en musique une œuvre est inséparable de son interprétation et qu’il faudrait ainsi toujours citer l’interprétation la meilleure – comme par exemple Mozart dans son lied le plus célèbre, intitulé Abendempfindung, en fa, K. 523, par l’incomparable mozartienne Irmgard Seefried – ou encore le 23è concerto pour piano et orchestre, en la, K. 488, joué par Clara Haskill… « Interpréter c’est jouer », dit aujourd’hui Johann Michel dans son essai éponyme, savamment sous-titré « Herméneutique musicale », où il montre – en trois temps – qu’interpréter c’est déchiffrer – c’est performer – c’est aussi écouter …

« Le Moyen Âge est un enfant élevé par un vieillard… », disait Antoine Auguste Cournot que Marc Bloch citait dans ses Carnets inédits 1917-1943, qu’on peut lire aux éditions Amsterdam. Dans La Société féodale (qui a reparu le 22 avril dernier dans une édition revue et augmentée avec une préface de Mathieu Arnoux), Marc Bloch dit que ce monde qui se croyait très vieux était en fait dirigé par des hommes jeunes.

Christian Jouhaud est historien, il travaille sur le XVIIè siècle (« le terrain sur lequel a été installé mon travail d’historien »). C’est par exemple son livre sur « Richelieu et l’écriture du pouvoir » (Gallimard, 2015), ou encore « Le Siècle de Marie du Bois » (Seuil, 2022) qu’il avait sous-titré : « Ecrire l’expérience au XVIIè siècle ». Historien qui mêle aussi passé et présent, Christian Jouhaud voudrait écrire l’histoire elle-même.

« La poésie de Derrida » a dit un jour Emmanuel Lévinas (dans Noms propres) ; « Derrida écouté comme une musique » a dit de son côté Guy Petitdemange (dans « Philosophes & philosophies du XXè siècle »). Alors que paraissent de nouvelles éditions de certains de ses textes (le séminaire « La Chose », des années 1975-1977, mais aussi les discours et lettres politiques « Force de loi », « Voyous » et « Fichus »), on peut citer à nouveau Guy Petitdemange : « Comment en parler ? Faut-il en parler ? ».

Rimbaud avait souhaité « réinventer l’amour » ; Jarry l’avait fait dans Le Surmâle, qu’il avait sous-titré : « roman moderne », et qui commençait par cet axiome : « L’amour est un acte sans importance, puisqu’on peut le faire indéfiniment. » Ça se passait il y a un peu plus de cent ans. C’était l’aventure d’Ellen et de Marcueil, qui prenait à revers toute la tradition amoureuse.

Il ne s’agit pas là « d’entrer dans l’arène des interminables arguties concernant l’adhésion du philosophe à l’idéologie nazie » dit Georges Didi-Huberman dans ce nouvel essai pour parler de l’auteur d’Être et Temps, de « L’origine de l’œuvre d’art » et de son voyage en Grèce en 1962. Essai qu’il n’a pas intitulé « l’oubli de l’être » mais L’éboulis.

Voici les Œuvres choisies de Curzio Malaparte (1898-1957), un gros volume Quarto/Gallimard où l’on a notamment ses deux grands romans, Kaputt (1944) et La Peau (1949), sans lesquels on aurait sans doute oublié l’écrivain qu’il a été – lui qui a pourtant écrit beaucoup de livres, essais, polémiques, observations, souvenirs – « tous intelligents » dit Kundera qui figure en ouverture de ce gros volume Quarto avec son essai intitulé « La Peau : un archi-roman », extrait de son livre de critique littéraire : « Une Rencontre » (Pléiade/Gallimard).

Voici le nouveau roman d’Eric Chevillard, Jaune soleil, qui paraît comme il se doit chez Minuit avec la réédition simultanée de son autobiographie Monotobio dans la collection de poche « Double », où Chevillard cite l’Organon d’Aristote sur la question du hasard… pour dire, au fond, que « tout arrive nécessairement et sans aucune indétermination ».