Philippe Sollers (1936-2023) aimait de nombreux peintres (et beaucoup Picasso) – « mais aucun ne m’émeut autant, sans raison, que Cézanne » disait-il dans Le Paradis de Cézanne, qu’il avait publié en 1995 aux éditions Gallimard, et qui reparaît aujourd’hui, alors que l’exposition « Cézanne et nous » a ouvert ses portes au Grand Palais, à Paris, jusqu’au 17 janvier prochain.
Auteur : Didier Pinaud
Pourquoi Patrick Modiano parle-t-il tout le temps ou presque de « l’éternel retour », sans même jamais citer explicitement Nietzsche ou même Heidegger commentant Nietzsche sur son « Éternel Retour du Même », qui constitue le fondement et la philosophie de Nietzsche ? Jamais Modiano ne vous répondra vraiment (ni ses personnages), mais on a l’impression, chez lui, que les choses se répètent à l’infini – et qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil (comme le disait Hegel).
Ce qu’il aime par-dessus tout Georges Didi-Huberman, c’est la dialectique. Sa sensibilité et son intellect sont spontanément dialectiques. C’est-à-dire qu’il est capable de voir toute chose de l’autre côté, du point de vue de l’autre, comme il le dit lui-même de Jean Genet, dans ce nouveau livre qu’il intitule Formes d’émois, questions éthiques, troisième volume de sa série Faits d’affects, où il dit d’entrée de jeu, avec Freud : « La détresse initiale de l’être humain est la source originaire de tous les motifs moraux » – où il dit aussi, avec Genet, qu’on n’est pas artiste « sans qu’un grand malheur s’en soit mêlé ».
Jacques Rancière réédite à La Fabrique son grand essai intitulé Aisthesis, qu’il avait initialement publié en 2011 aux éditions Galilée, où l’on lisait alors les grands livre de Derrida, Baudrillard, Virilio… qui nous expliquaient la déconstruction, le crime parfait du réel ou encore la bombe informatique – tout ce que l’on est en train de vivre aujourd’hui.
Angie David nous dit que c’est « l’écrivain Beauvoir » qui l’intéresse, « avec ses contradictions et ses repentirs », au point de faire siens les propos tenus par le jeune Louis dans Les Mandarins : « On finit par oublier qu’il existe d’autres choses sur terre (…). Des choses qui s’appellent la beauté, la poésie, la vérité. Personne ne s’en soucie plus. »
Ce qui saute aux yeux, c’est ce tableau de Giorgione qui fait aujourd’hui la couverture de la nouvelle édition de ce vieux roman du XVIIè siècle, Mathilde de Madeleine de Scudéry (1607-1701), prude parmi les prudes (céleste prude).
Il semble quand même un peu illuminé, Byung-Chul Han, quand il nous livre, comme il le fait depuis quelques années déjà, des livres intitulés « Vita contemplativa », « Parler de Dieu » ou aujourd’hui « Contre la société de la peur » – qu’il sous-titre carrément, dans ce dernier cas : « L’esprit de l’espérance », et où il milite – philosophiquement – contre la dépression nationale, internationale, planétaire… Où il nous appelle ainsi à « penser » et même à « faire l’idiot » – car, dit-il, « seul celui qui est capable d’être idiot accomplit un nouveau départ, une rupture radicale avec ce qui existe déjà et quitte ce qui a été pour ce qui vient. Seul l’idiot peut espérer. »
On pense à Gracchus, au « Chasseur Gracchus » de Kafka, le chasseur mort dont la barque funèbre a suivi un trajet erroné à cause d’une mauvaise rotation du gouvernail, avec pour conséquence une barque qui parcourt dès lors les cours d’eau terrestres – et un chasseur qui voyage après sa mort par tous les pays de la Terre, au lieu de monter au Ciel… Mathias Enard, quant à lui, descend la Sèvre avec son canoë et qualifie son périple de « pèlerinage »… et même de « chemin de deuil »… Il poursuit là son cycle de la Mélancolie des confins…
Il faut les imaginer, les pensionnaires de la Villa Médicis, « à ratisser tous les angles du bâtiment, à creuser sous les statues, à sonder les livres de la bibliothèques – à inspecter même les noms de ceux qui les ont feuilletés avant eux »… disent Juliette Belleret et Nicolas Daubanes dans le tout dernier numéro de Studiolo, la revue d’histoire de l’art de l’Académie de France à Rome – sise Villa Médicis – qui nous fait penser là à la toute première phrase de La Soirée avec Monsieur Teste : « La bêtise n’est pas mon fort »…
Voici « les Onze » de Volodine – les Bardo solo, Chagrins, Défections & Cie, Dernière livraison, La Grande misère, Les Meilleurs d’entre nous, Malaise chez les plongeuses, Mémoire mode d’effroi, Survies minuscules, Zone crypte zone miroir, Ultimes sursauts –, onze volumes du dernier édifice d’une aventure littéraire, poétique, politique, révolutionnaire, qui se clôt sous la signature d’un collectif, Infernus Iohannes…
Paola Alba, la nouvelle héroïne du romancier Sylvain Prudhomme, a disparu dans la montagne – de l’autre côté du lac de la réserve.
« Nous adorons les femmes de Renoir (…) » disait Proust – « dans lesquelles, avant le traitement, nous nous refusions à voir des femmes. » (Essais, Pléiade/Gallimard, 2022). Dans sa correspondance qui paraît aujourd’hui, Auguste Renoir (1841-1919) raconte des horreurs sur les femmes artistes, en particulier – qui ne sont que des « veaux à cinq pattes » (il le dit aussi des femmes littéraires, avocates et politiques). Il dit être pour la femme qui sait faire un œuf sur le plat et raccommoder des chaussettes : « Ce sont les vraies », disait-il carrément. Il épargne juste la chanteuse et la danseuse : « Dans l’antiquité, et chez les peuples simples, disait-il, la femme chante et danse et n’en est pas moins femme. La grâce est de son domaine. » Renoir misogyne ?
On sait qu’au théâtre ou en musique une œuvre est inséparable de son interprétation et qu’il faudrait ainsi toujours citer l’interprétation la meilleure – comme par exemple Mozart dans son lied le plus célèbre, intitulé Abendempfindung, en fa, K. 523, par l’incomparable mozartienne Irmgard Seefried – ou encore le 23è concerto pour piano et orchestre, en la, K. 488, joué par Clara Haskill… « Interpréter c’est jouer », dit aujourd’hui Johann Michel dans son essai éponyme, savamment sous-titré « Herméneutique musicale », où il montre – en trois temps – qu’interpréter c’est déchiffrer – c’est performer – c’est aussi écouter …
« Le Moyen Âge est un enfant élevé par un vieillard… », disait Antoine Auguste Cournot que Marc Bloch citait dans ses Carnets inédits 1917-1943, qu’on peut lire aux éditions Amsterdam. Dans La Société féodale (qui a reparu le 22 avril dernier dans une édition revue et augmentée avec une préface de Mathieu Arnoux), Marc Bloch dit que ce monde qui se croyait très vieux était en fait dirigé par des hommes jeunes.
Christian Jouhaud est historien, il travaille sur le XVIIè siècle (« le terrain sur lequel a été installé mon travail d’historien »). C’est par exemple son livre sur « Richelieu et l’écriture du pouvoir » (Gallimard, 2015), ou encore « Le Siècle de Marie du Bois » (Seuil, 2022) qu’il avait sous-titré : « Ecrire l’expérience au XVIIè siècle ». Historien qui mêle aussi passé et présent, Christian Jouhaud voudrait écrire l’histoire elle-même.