No Home Movie Copyright Zeugma Films
No Home Movie Copyright Zeugma Films

Le premier plan est un arbre sec qui crépite, lutte contre le vent, vieux corps voûté, se laisse traverser, souffler, patient. Un corps qui attend la mort et son témoin qui filme, qui n’attend pas mais cherche dedans la patience. Patience du plan qui se tient à bonne distance du corps presque mort – et puis après le contraire : perte de la distance, image qui veut toucher, qui touche, qui mange, regard de bête, d’enfant qui veut manger le paysage, lui rentrer dedans comme on retournerait dans le corps d’une mère – pour y finir peut-être.

No Home Movie, plan d’ouverture
No Home Movie, plan d’ouverture

Le premier plan qui surgit à l’écran est traversé du désert de vivre. Il y a un arbre au bord gauche du cadre, secoué d’un vent qui paraît souffler sans trêve. Il y a, dans un paysage de désert, des pierres sèches et nues, jaunes de soleil, une étendue rocailleuse qui dira l’abandon le plus nu. Il y a toujours ce vent, qui hurle sa douleur à tout balayer dans le micro. Car c’est bel et bien le premier plan du film : un plan de l’il-y-a, qui veut exister, qui insiste sur sa propre existence, un plan long, qui s’étend démesurément comme pour paradoxalement rester encore un peu, s’attarder dès le début pourtant. C’est un plan fixe de désert, et c’est l’ouverture du très beau, violent et radicalement terrible No home movie de Chantal Akerman.

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Toute la semaine dernière, Diacritik a publié une série d’articles centrés sur littérature et art, dans ces croisements qui furent à l’origine même de notre journal : art contemporain, roman, essai, photographie, série télé, bande dessinée, cinéma et leurs échos infinis, comme une toile et un récit pour dire et penser le contemporain.

les rdv d'annaAvant d’être cinéaste, Chantal Akerman voulait être écrivain. Pour autant son cinéma est-il littéraire ? S’il l’est, il reste pur cinéma, pur mouvement, pur écoulement du temps, sensible au corps et à la voix, à la matière des corps autant qu’à celle des mots. Et attaché à la vérité. Littéraire comme celui de deux autres cinéastes, Marguerite Duras et R. W. Fassbinder : auteurs d’une œuvre écrite considérable d’où découlent parfois leurs films. Rien de tel chez Chantal Akerman : deux récits publiés : Une famille à Bruxelles, (1998, L’Arche Éditeur), Ma mère rit (2013, Mercure de France) et un unique texte dramatique : Hall de nuit (1992, L’Arche Éditeur).

J'ai faim, j'ai froid
J’ai faim, j’ai froid

On ne sait si rendre hommage à une personne décédée est s’efforcer de la faire malgré tout présente – malgré la frontière infranchissable de sa mort, malgré son absence définitive, à jamais irréversible, malgré son oubli –, ou s’il s’agit de manifester son absence, de rendre présente son absence, de manifester sa mort qui est toujours la mort et donc, aussi, la manifestation de sa vie, de la vie, d’une vie.

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Les yeux comme des billes bleues. Le regard qui arrive est jeune, brillant, incroyablement, follement jeune. Billes bleues, 65 ans les yeux, bleu clair profond, nulle trace de haine. Comme si la haine n’avait jamais existé.

Dans la maison, vers 19h après la cantine, nous avons encore une heure de liberté. Je traîne dehors avec les fumeurs, on fait des provisions de nicotine pour la nuit, je discute avec Françoise, Nadia, Marco le bogosse. Françoise, je crois, me parle de ses nuits blanches, du poids qu’elle n’arrive plus à perdre. Sans la voir je la vois arriver. Billes bleues. Une femme âgée, fatiguée, voûtée. Une nouvelle. T’aurais pas une clope ?

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Alain Veinstein avait invité Chantal Akerman dans son émission « Du jour au lendemain », à l’occasion de la sortie de son livre Ma mère rit. C’est minuit, l’heure où la parole ne dort pas encore mais flotte dans un entre deux qui n’est pas tout à fait le sommeil, qui n’est déjà plus le jour de la parole maîtrisée. C’est l’heure où un jour nouveau est déjà là sans avoir commencé, où un jour maintenant ancien est déjà mort et dont la mort persiste. C’est l’heure de la littérature et des amants. L’heure où le corps s’abandonne à ce qu’il connait mal de lui-même. Et de même la parole.

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Elle a offert la liberté à son public (FAZ), elle a porté sur écran la vie intérieure de femmes. Mort, féminité, liberté, cinéma, chefs d’œuvre, modernité sont les mots les plus employés par la presse mondiale en hommage à Chantal Akerman.

Et ces portraits et photographies comme les visages multiples d’une femme insaisissable.

Chantal Ackerman
Chantal Ackerman

Dans les dernières images traversées d’obscurité de La Captive, sans doute l’un de ses plus beaux films, pareil à un cristal de douleur, Chantal Akerman laisse l’écran vide, le fait se perdre hagard dans la solitude d’une nuit sans trêve, de celle qui vient à la jeune Ariane, l’Albertine dont Simon perd le fil, qui se jette, elle de sa toute sa solitude, dans une mer d’encre noire où de son nom ne résonnent plus que les vagues qui l’emportent. Sans doute cette nuit, aussi soudaine qu’ample de détresse, est-elle venue aujourd’hui à Chantal Akerman dans une explication qu’aucune explication ne saurait résumer comme le départ d’Ariane, toujours entre la disparition suspendue et la mort sans trêve, dans le terme révoqué et désormais à jamais provisoire d’une œuvre parmi les plus exigeantes et les plus accomplies du cinéma français, elle qui l’a toujours fait osciller entre intime cinéphilie et expérience de soi, absolue et sans répit, jusqu’à la destruction, jusqu’au cinéma, jusqu’au noir de l’image, jusqu’au suicide.