Attraction dans une abstraction purement plastique, intriguant défi de reconnaissance de formes, le premier plan de Julieta sur un linge plissé couleur rouge sang, légèrement mouvant, est certainement tout autant l’ouverture du film que celle de son personnage principal, convoquant l’imaginaire attaché à un cœur battant, à une respiration, à une blessure, à un vagin, ou simplement le sentiment d’une exploration viscérale du vivant.
Devant les ultimes photos de Proust, dans les derniers moments de son séminaire à la lisière de 1980, Barthes a laissé échapper une définition de l’image qui semble en épuiser la matière nue, celle qui veut qu’« une image, c’est, ontologiquement, ce dont on ne peut rien dire. » Nul doute que Denis Roche aurait pu, depuis sa discrète mais aussi bien intense et décisive activité de photographe, souscrire à ce bientôt presque aphorisme de Barthes, lui, Denis Roche, qui, poète ultime, sur la frange de ce qui ne se verra pas, trouve très tôt dans l’image fixe et le plaisir joint de la chambre claire et de la photographie le moment opportun, la tuché folle qui dérobe, par la vision, le langage au langage.
Abbas Kiarostami vient de mourir. Il avait 76 ans. Il était surtout connu en France en tant que réalisateur — Où est la maison de mon ami ?, Close-up, Et la vie continue, Au travers des oliviers, Ten, jusqu’à son dernier film Like someone in love (2012) —, il avait reçu une palme d’or à Cannes en 1997 pour Le Goût de la cerise. Mais l’immense réalisateur iranien, était aussi photographe, peintre, illustrateur, graphiste et poète. C’est ce dernier versant de son œuvre que La Table Ronde nous avait permis de découvrir, en publiant en 2008 un recueil de 300 poèmes, courts, denses, un recueil oxymorique – lumineux et pâle, doux et amer : Un loup aux aguets (titre du poème 69).
Le dernier film de Michael Cimino est donc Sunchaser. C’est officiel et c’est dramatique.
On connaît le tropisme maritime de Jean Rolin avec ses diverses modulations, depuis les espaces portuaires de Terminal Frigo (P.O.L, 2005) jusqu’au projet de traversée à la nage du détroit du même nom dans Ormuz (P.O.L, 2013) en passant par le trajet en cargo entre Europe et Afrique dans L’Explosion de la durite (P.O.L, 2007) – un tropisme dont témoigne d’une autre manière un recueil de textes journalistiques comme Vu sur la mer (La Table Ronde, « La Petite Vermillon », 2012). On sait aussi comment les guerres du xxè siècle et les conflits contemporains disséminés à travers le monde hantent son œuvre, de façon plus ou moins directe ou souterraine (Campagnes, Gallimard, 2000, Un chien mort après lui , P.O.L, 2009 ou L’Explosion de la durite). Avec son dernier texte, Peleliu (P.O.L., 2016), l’écrivain croise d’une façon encore inédite ces deux dimensions en prenant pour objet d’écriture une île du Pacifique qui fut le théâtre d’une terrible bataille pendant la Seconde Guerre mondiale et dont le narrateur va s’employer à arpenter le territoire aussi limité (13 km2) que parfaitement circonscrit du fait de son caractère insulaire.
« Nous avons la sensation qu’une limite a été atteinte », écrit John Jefferson Selve, en ouverture du numéro V de Possession immédiate. Le constat est à la fois politique et linguistique, il est celui d’une tentative de dépossession, de mots vidés de leur sens, aplatis, ternis par leur usage politique ou médiatique — ainsi « courage » et résistance » devenus des « identifiants idéologiques propres au pouvoir ».
Aussi peut-il être opportun de citer la description d’un bourg typique de l’Alabama, écrite il y a trois quarts de siècle par Clifton Johnson, photographe itinérant :
New York le 11 septembre 2001, Paris les 7 janvier et 13 novembre 2015, Bruxelles le 26 mars 2016, Orlando, Istanbul… Des dates et des lieux qui ont plusieurs choses en commun. L’horreur bien sûr en premier. Mais également (et plus insidieusement) une sur-médiatisation liée à la révolution numérique.
La nouvelle est tombée dans la soirée et l’incrédulité générale alors que les décès de Michel Rocard et Elie Wiesel venaient d’être annoncés… On croit d’abord à un hoax, les tweets se succèdent (Thierry Frémaux, La Cinémathèque…), les réseaux sociaux bruissent : le réalisateur américain Michael Cimino est mort le 2 juillet 2016.
L’écrivain Elie Wiesel est mort aujourd’hui. Né en 1928 en Roumanie, naturalisé américain à la fin des années 60, il avait été déporté en mai 1944, à Auschwitz puis Birkenau. Il avait 15 ans. Rescapé des camps, où il perd une grande partie de sa famille, il écrira La Nuit, récit de sa déportation, de la survie, de l’indicible.
Gilles Deleuze disait que la vie ne meurt pas, que c’est le vivant qui meurt, pas la vie. Lorsqu’un poète comme Yves Bonnefoy décède, sa vie continue dans ses livres puisque c’est là que le poète est le plus vivant, que sa vie est la plus vivante – une vie qui n’est plus sa vie, mais qui est celle, impersonnelle et plus large que lui, d’une vie du monde.
Depuis quelques jours, la polémique enfle autour de l’œuvre de Goin. Les réactions outrées se multiplient avec de nombreux arguments mêlant la lutte contre le terrorisme, le refus du mépris de la police, les problèmes plus graves ou plus urgents. Je crois qu’il y a quelque chose de grave et d’inquiétant qui se joue ici et je me permets quelques réactions rapides et à chaud.
Nous qui nous rassemblons sur la Place des Innocents ce soir, nous sommes libres. Libres, nous choisissons de nous affirmer en tant que minorités en France à un moment où cette affirmation fière est plus que jamais nécessaire. Nous nous rassemblons ici ce soir, sur la place des Innocents, contre un monde qui s’acharne à nous effacer. Et pour nous imposer, nous avons besoin les uns et les unes des autres.