Après Simenon en Pléiade, bientôt rejoint par Tolkien, Philip K. Dick s’invite en Quarto. Les malfaiteurs de la littérature seraient-ils en passe d’être des individus de bonne fréquentation ? Les sous-genres romanesques seraient-ils bientôt légitimes ? N’aurait-on plus à rougir d’avoir dans sa poche, son sac, sa bibliothèque, la couverture bariolée d’un vieux bouquin de science-fiction ou de fantasy ? La question se pose encore dans la mesure où l’idée qu’on se fait d’une littérature l’occulte et parfois même la remplace. Le genre catégorise une œuvre et l’enferme ; mais on peut toujours s’évader, même des plus sûres prisons.

« Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu un seul bananier, rue des Bananiers. Je regrette que la rue ait perdu son nom aujourd’hui, qu’elle ait troqué un nom d’arbre pour un nom propre, Bouchareb » : la subtilité de la topobiographie de Béatrice Commengé est peut-être tout entière concentrée dans cette phrase qui n’est pas seulement le commentaire du titre du livre mais bien le soulignement de la place des mots dans notre manière d’habiter le monde, de la présence/absence à soi d’un lieu, et plus largement de l’Histoire, des histoires, quand « c’est fini », derniers mots de ce texte magnifique.

« Étais-je devenue un monstre ? Étais-je une créature malsaine ? Une goule, qui volait les souvenirs de ses victimes comme je dérobais ceux de ma mère ? Un vampire volant à travers les jardins, la nuit ? Un être au sang caillé, souffrant et sans but, condamné à la solitude ?

La Demoiselle à cœur ouvert, troisième roman chez P.O.L de Lise Charles après La Cattiva (2013) et Comme Ulysse (2015) — et deux romans jeunesse, La princesse Caméléon et Le Murmure des sorcières —, s’offre comme un roman épistolaire 2.0., des liaisons dangereuses contemporaines. Octave Milton, écrivain en panne d’inspiration et pensionnaire de la villa Medicis, ingère et recycle tout ce que lui confient ses correspondantes. Entre manipulation et perversité, il (se) joue jusqu’au drame des désirs de l’autre et construit une ample machinerie fictionnelle aux effets bien réels.

Depuis le 22 octobre dernier, l’interdiction quasi absolue de l’avortement a été prononcée en Pologne par le Tribunal Constitutionnel. Cette décision privilégie la morale catholique sur le droit. Après des attaques, depuis des mois, contre les personnes LGBT, les femmes jouent de nouveau le rôle de l’ennemi de l’Etat qui, faute de pouvoir faire passer ses lois liberticides par la voie parlementaire, les impose à l’aide d’une cour suprême aux mains d’alliés du PiS, parti conservateur au pouvoir. Un rassemblement avait lieu à Paris ce dimanche 25 octobre en solidarité avec les femmes polonaises. Reportage photo de Jean-Philippe Cazier.

Entrer dans l’exposition Cindy Sherman à la fondation Louis Vuitton, c’est pénétrer dans une scénographie soulignant les périodes de l’œuvre, avec ses murs de couleurs (bleu, gris, orange), mais c’est surtout littéralement y entrer (en faire partie) avec les grands miroirs qui accentuent les jeux de doubles et fond des silhouettes des spectateurs de l’expo les figures d’un univers artistique qui interroge les frontières de l’identité, la question de l’image et nos représentations des genres.

Les histoires racontées dans cet essai sont vraies, écrivait Valeria Luiselli dans Raconte-moi la fin (2018), Essai en quarante questions, recueil de paroles d’enfants ayant tenté de passer la frontière entre le Mexique et les États-Unis. Archives des enfants perdus, paru en poche hier chez Points, est en partie le pendant romanesque de cet essai, même si les genres littéraires ne sont pas aussi tranchés que les frontières géographiques et politiques.

1919. L’Inde est toujours britannique et subit la loi de l’Empire via le Rowlatt Act qui donne tout pouvoir au gouvernement anglais pour enfermer les agitateurs politiques. A Calcutta, un jeune capitaine de la police de Sa Majesté enquête sur le meurtre sauvage d’un Sahib. Avec L’attaque du Calcutta-Darjeeling, Abir Mukherjee signe un premier roman policier dense et maîtrisé, sur fond d’aspiration des peuples à disposer d’eux-mêmes et de fin de l’ancien monde. Il sort en poche chez Folio Policier.

Trois figures et non deux sont au centre du livre de Valérie Zenatti, Dans le faisceau des vivants qui vient de paraître en poche : Aharon Appelfeld, Valérie Zenatti et leur amitié, elle aussi personnage d’un roman sous le signe de la rencontre. Cette rencontre n’est pas seulement celle d’un immense écrivain et de sa traductrice, c’est celle d’un homme et d’une femme qui vont partager récits, langues et silences, c’est une évidence, une amitié unique, de celles, rares, qui dépassent les catégories et que seule la littérature est à même de saisir.

Le pogrom de Kishinev de 1903 prend, dans le cours de l’histoire mondiale, une importance particulière. Considéré comme précurseur de l’Holocauste, c’est l’événement avec lequel l’horizon du XXᵉ siècle s’assombrit, non seulement pour les territoires de l’Empire russe mais aussi pour l’Europe. Il sonne le glas de l’ancien monde, annonçant l’avènement des nationalismes totalitaristes, la destruction des juifs d’Europe et une crise de l’humanisme similaire à celle qu’avait connue le XIXᵉ siècle.