Le grand entretien: « Personne ne se contente de la réalité », Valeria Luiselli (L’Histoire de mes dents)

L’Histoire de mes dents de Valeria Luiselli, qui paraît en cette rentrée, aux éditions de l’Olivier, dans une traduction de Nicolas Richard, est de ces romans qui échappent à toute catégorisation. Rapporter ce livre à un genre serait le simplifier à l’extrême, résumer son histoire la réduire à peau de chagrin. Son auteure elle-même échappe à toute identité simple, elle est singulière, radicalement. Si Valeria Luiselli, qui aime tant les « cartes de noms », devait être un territoire, ce serait l’ailleurs ; si elle était une langue, la littérature, tant elle joue d’hybridations, de mélanges, d’échos entre les imaginaires culturelles.
Entretien vidéo avec Valeria Luiselli et lecture critique de L’Histoire de mes dents.

Quand, le 13 juin dernier, on rencontre Valeria Luiselli, sous la verrière des éditions de l’Olivier, elle arrive tout juste des États-Unis. Elle repartira dans quelques jours pour l’Italie et un festival littéraire, explique-t-elle, partageant au passage son admiration pour quelques-uns des auteurs invités. L’attention à autrui est l’un des maître mots de Valeria Luiselli qui envisage la littérature comme un arbre aux multiples branches, avec tronc commun, ou une famille — elle fait, dans L’Histoire de mes dents, de ses phares littéraires des oncles de son narrateur — et ne conçoit sa propre pratique de l’écriture que dans un jeu de références et une intertextualité à la fois sérieuse et ludique. De fait elle considère l’altérité, aussi et surtout, dans sa dimension politique, en témoigne son essai Tell me how it ends, non encore traduit en France, centré sur la question des migrants.

Valeria Luiselli est un monde : si elle est née au Mexique, elle a été élevée en Asie et en Afrique et vit désormais aux États-Unis ; elle écrit en espagnol comme en anglais, parle un nombre considérable de langues, passe avec une facilité déconcertante de l’une à l’autre et considère ce roman, L’Histoire de mes dents, comme un objet labile, changeant de forme au gré de ses traductions, de l’espagnol à l’anglais, et désormais en français dans la très belle traduction de Nicolas Richard. Il s’agit pour elle de « déstabiliser l’affirmation obsolète de l’invisibilité du traducteur », comme elle l’écrit dans la postface de son livre, véritable art du roman.

Il est rare de rencontrer un auteur qui considère la traduction comme une part non seulement essentielle mais constitutive de son propre travail : L’Histoire de mes dents comporte un chapitre écrit par la traductrice américaine du roman, Christina MacSweeney, une carte de noms et de dates donnant quelques clés du livre ; l’ensemble du roman se voit même défini, en postface, comme un « « essai-roman » collectif ». Le livre est en effet né d’une collaboration avec les ouvriers d’une usine mexicaine, la Jumex, entreprise de jus de fruits, située dans une banlieue de Mexico, qui a la particularité de financer une importante collection d’art contemporain. Valeria Luiselli voulait comprendre comment deux univers aussi opposés pouvaient se rejoindre — l’usine et la galerie, les ouvriers et les artistes —, et L’Histoire de mes dents est né, presque par hasard, de cette rencontre improbable. Elle envoyait des épisodes aux ouvriers qui les lisaient à voix haute, les commentaient et proposaient des développements narratifs, leurs réactions étaient enregistrées et envoyées à l’auteur qui poursuivait son roman en fonction de ce qu’elle avait entendu.

Valeria Luiselli © Diacritik

L’Histoire de mes dents est donc d’abord ce texte polyphonique, une forme souple célébrant la toute puissance du récit, lien d’univers si différents en apparence. Ce livre est une carte unifiant des espaces, des voix (récits et discours), des langues et des cultures soit des manières disparates de dire le monde pour découvrir sa seule unité, la fiction : textes, photographies, citations, proverbes de fortune cookies, frise chronologique pour mieux (des)orienter le lecteur. Le « je » ne vaut que pris dans un « nous », l’altérité entre dans toute définition identitaire, qu’il s’agisse de l’auteur, du lecteur supposé ou du genre de ce livre qui se revendique dans un entre-deux (essai et roman) dans sa postface, en écho aux dires initiaux de son narrateur : « Voici l’histoire de mes dents et mon traité sur les objets de collection et la valeur changeante des choses ».

Il est impossible de résumer ce livre, déjà qualifié d’OLNI par Livres Hebdo, objet littéraire non identifié, un néologisme critique bien pratique, même s’il est un peu vain. L’Histoire de mes dents est pourtant tout à fait identifiable même s’il est juste de souligner sa « géométrie variable » : c’est un roman d’aventures et un roman feuilleton, c’est surtout un roman excentrique dans la plus pure tradition européenne du XVIIIè siècle, dans l’héritage de Cervantès aussi, dès le nom de son premier narrateur.
Gustavo Sánchez Sánchez est un avatar contemporain du Sancho Panza classique, mais désormais seul, sans Don Quichotte pour l’accompagner, en quelque sorte incarnation hybride des deux figures. Picaro, il parcourt le monde et le met en récit, il traverse tous les milieux, fait des rencontres plus ou moins de hasard — on sait bien que le hasard romanesque est un artifice et le récit la cartographie de ces coïncidences —, il invente sa vie autant qu’il la transmet.

Le récit se construit au gré des péripéties d’une destinée aussi « bizarre » que celle de Figaro, baroque au sens étymologique du terme (irrégulière) et s’ouvre lorsque « Grandroute » (le surnom de Gustavo) semble enfin posé (et même éternellement posé puisque L’Histoire de mes dents est aussi une confession d’outre-tombe). Il a longtemps été gardien de la collection d’art d’une usine de jus de fruits, la Jumex, il est devenu commissaire-priseur. Il est surtout un collectionneur monomane depuis son enfance. Après avoir maniaquement collecté les rognures d’ongles de son père, les fils électriques, les trombones et autres élastiques, en passant par les pailles, il est devenu commissaire-priseur, « le meilleur commissaire-priseur au monde, mais personne ne le sait parce que je suis un homme du genre discret ». Le secret de sa réussite ? il ne se contente pas de vendre des objets, il leur donne une valeur par les histoires qu’il invente pour les (dé)contextualiser. Un objet ne vaut que pour le récit qui l’accompagne. « En d’autres termes, comme le grand Quintilien l’avait formulé jadis, je pouvais rétablir la valeur d’un objet par le truchement d’un élégant « dépassement de la vérité ». Cela signifiait que les histoires que je raconterais à propos des lots mis en vente seraient toutes basées sur des faits éventuellement exagérés ou, pour exprimer les choses autrement, présentés sous un éclairage plus favorable ».

L’Histoire de mes dents sera donc ce puzzle de fictions, cette collection de récits que le lecteur arpente en suivant les péripéties capricantes d’un narrateur qui incarne et figure la puissance de la fiction en ce qu’elle use du réel et des vies comme d’autant d’objets et matériaux sans importance en eux-mêmes, remarquables par la valeur que leur donne le récit qui les entoure. « Je n’étais pas qu’un modeste vendeur d’objets mais d’abord et avant tout un amoureux et un collectionneur de bonnes histoires, ce qui est la seule méthode honnête pour modifier la valeur d’un objet ».

Gustavo est un Marcel Schwob contemporain, construisant des Vies imaginaires autour des objets et des êtres, chaque détail (en particulier les dents, on s’en doute) devenant le creuset d’une fiction, l’analogon d’un récit plus ample. « Pour chaque dent, je raconterais l’histoire hyper vraie de l’une de mes personnes préférées, dans le style des portraits que Suétone avait brossés. Après tout, comme dit Quintilien, une hyperbolique n’est jamais qu’une « fissure dans la relation entre le style et la réalité » ». Gustavo est aussi un Foucault d’aujourd’hui puisqu’il aime tout particulièrement les vies infâmes, « en d’autres termes, comme mon oncle Miguel Sánchez Foucault l’a dit à propos de tout autre chose, ces hommes et ces femmes sont « des vies singulières, devenues, par je ne sais quels hasards, d’étranges poèmes » ». Gustavo est enfin un Borges faisant de sa salle des ventes et plus largement de sa vie une bibliothèque de Babel, l’espace de Fictions. « Ma chance était sans pareille, ma vie un poème et j’étais certain qu’un jour quelqu’un écrirait la légende magnifique de mon autobiographie dentaire ».

Gustavo, hyper-auteur et hyper-personnage, excédant toutes les identifications, est donc le fil (dentaire) unissant les histoires, les plus formidables comme les plus banales en apparence, de même que les objets qu’il collectionne sont à la fois ceux « que le hasard plaçait sur mon chemin ou que je trouvais à la décharge locale ». Son art du récit est celui de l’oxymore (appariant les contraires sans les réduire), d’un imaginaire triomphant, de l’amplification — il en est quatre types, comme pour les ventes aux enchères, « la circulaire, l’elliptique, la parabolique et l’hyperbolique ». Gustavo ne se contente pas de raconter, il théorise sur l’art de la vente, « le marché des pièces de collection buccales portatives », la structure du récit, la manière dont sera écrite sa légende dorée — il choisira Jacques de Voragine pour transcrire sa vie de saint, lui laissant autant de liberté que celle que se donne Pierre Ménard auteur du Quichotte —, il est l’entre-deux du récit et du discours, la forme même du livre.

Si L’Histoire de mes dents est un titre au singulier, c’est bien parce que le livre est un « entrepôt », cette boîte de Pandore susceptible de contenir tous ces départs de récits, toutes ces vies imaginaires croisées, tous ces objets collectés, ces digressions et théories aussi saugrenues en apparence qu’elles sont en vérité pertinentes. Le roman est à la fois la confession de Gustavo, sa biographie écrite à sa demande par un tiers (soit une vie parallèle), un roman écrit par Valeria Luiselli, une collection de photographies assorties de citations, une cartographie de l’ensemble par Christina MacSweeney et tant d’autres possibles.

Une « féroce liberté » est l’expression pivot — poursuivons dans la métaphore dentaire — du roman, hommage sans érudition forcée ou compassée aux grands aînés, réflexion aiguë et impressionnante sur les rapports féconds du réel et de la fiction, sur les noms (d’auteurs, de lieux) comme creusets du romanesque et vecteurs de récits. Les noms sont des mots, les citer revient à convoquer un imaginaire ou une fiction pour leur « donner un nouveau contenu ». Tout, dans L’Histoire de mes dents, est réagencement d’un existant, réécriture et citation décontextualisée. Inventer, c’est retrouver pour mieux redire, « il y a déjà trop de choses » de toute façon, « trop de livres, trop d’opinions ». Cette « autobiographie dentaire » sera donc une forme de recyclage, impertinent, jouissif, entre virtuosité discursive et fantaisie débridée par un narrateur qui annonce la couleur au lecteur dès l’incipit. Il sait tout faire :
« Après deux rhums, je suis capable d’imiter Janis Joplin. Je sais interpréter les devises des fortune cookies chinois. Je peux faire tenir un œuf droit, comme Christophe Colomb dans l’anecdote fameuse. Je sais compter jusqu’à huit en japonais : ichi, ni, san, shi, go, roku, shichi, hachi. Je sais faire la planche  ».
Soit lister, parler une langue étrangère, chanter, imiter et interpréter, parasynonymes d’écrire. Sa vie narrée est à l’image de sa bouche (ses dents sont celles de Marilyn Monroe) un composite, un grand écran, la toile des possibles.

« Qui sait tout ce que peut la réflexion concentrée et s’il n’y a pas un nouveau monde intérieur qui pourra être découvert un jour par quelque Colomb métaphysicien ? », se demandait Maine de Biran dans son Journal en juillet 1816, Philippe Dufour le cite dans son essai Le roman est un songe. Gustavo est de la trempe de ces découvreurs de territoires littéraires, son voyage dans le Nouveau passant par l’arpentage d’espaces connus. Oui, avec Valeria Luiselli (qui écrivait aux ouvriers de la Jumex sous le pseudonyme de Gustavo Sánchez Sánchez), le roman est un songe.

Dans ce roman délirant, conçu comme une installation d’art contemporain, mais aussi une bibliothèque borgesienne devenue arbre généalogique, on croise Sartre en tongs, une molaire volée par Roussel, le cheval de Bacon, les dents de Marilyn ou de Virginia Woolf. « Les meilleures idées, comme les plus beaux objets, sont simples » : ainsi la collection de dents d’un commissaire-priseur et narrateur capricant, Gustavo Sánchez Sánchez, « Grandroute » (Highway) de la fiction, avatar moderniste d’un Sancho Panza bien connu qui aurait croisé Vila-Matas, Bolaño ou Ugo Rondinone. L’Histoire de mes dents est sans doute aucun le roman le plus baroque de cette rentrée, un texte fascinant et infini, une immense réussite littéraire.

Valeria Luiselli, Histoire de mes dents (The Story of my Teeth), traduit de l’anglais par Nicolas Richard, Éditions de l’Olivier, août 2017, 191 p., 19 € 50