Jours d’affliction : Le pogrom de Kishinev de 1903, Moisei Borisovich Slutskii (1851-1934)

Image du pogrom de 1903 © DR

Le pogrom de Kishinev de 1903 prend, dans le cours de l’histoire mondiale, une importance particulière. Considéré comme précurseur de l’Holocauste, c’est l’événement avec lequel l’horizon du XXᵉ siècle s’assombrit, non seulement pour les territoires de l’Empire russe mais aussi pour l’Europe. Il sonne le glas de l’ancien monde, annonçant l’avènement des nationalismes totalitaristes, la destruction des juifs d’Europe et une crise de l’humanisme similaire à celle qu’avait connue le XIXᵉ siècle.

Dans les semaines qui suivirent, le pogrom de Kishinev eut un écho retentissant dans la presse internationale. Un des premiers reporters des ces sanglantes fêtes de Pâques 1903 fut Haïm Nahman Bialik, journaliste, prosateur, poète et cofondateur de la maison d’édition odessite « Moriah ». Au lendemain du pogrom, mandaté par le gouverneur de la ville d’Odessa, Bialik se rend à Kishinev afin de témoigner. Ce qu’il découvrit sur les lieux du carnage le révolta à un point tel qu’il écrivit non pas une chronique éditoriale mais un long et émouvant poème, intitulé « Dans la ville du massacre » :

« Dans le fer, dans l’acier, glacé, dur et muet,
Forge un cœur et qu’il soit le tien, homme, et viens !
Viens dans la ville du massacre, il te faut voir,
Avec tes yeux, éprouver de tes propres mains,
Sur les grillages, les piquets, les portes et les murs,
Sur le pavé des rues, sur la pierre et le bois,
L’empreinte brune et desséchée du sang… » 

Plus souvent commenté que relaté, le pogrom de Kishinev reste, en effet, un sujet de « digression ». Si l’opinion mondiale s’y montra sensible, et si l’on peut encore trouver des documents, des mémoires ou des œuvres littéraires évoquant les événements du 6, 7 et 8 avril 1903, il en existe peu de véritables chroniques. En ce sens, le récit de Moisei Slutskii, « Jours d’affliction », est un témoignage de premier ordre, l’auteur étant considéré comme le témoin N°1 dans l’historiographie de l’événement, non seulement pour en avoir été témoin oculaire mais aussi pour avoir porté secours aux victimes, aussi bien en tant que médecin, directeur de l’hôpital juif, qu’en tant qu’homme.

Né le 1er janvier 1851, dans la commune de Vasilkovo, près de Kiev, les destin de Moisei Slutskii fut intimement lié à celui de la ville de Kishinev. Il nous faut savoir que la Bessarabie de l’époque (sous gouvernance russe depuis 1812), dont Kishinev était la capitale , comptait parmi les territoires nouvellement annexés par l’Empire russe, dans le but d’y installer et d’y « cultiver » une population loyale à l’égard du pouvoir impérial russe. En outre, la Bessarabie avait ceci de particulier qu’elle devait servir d’exemple aux autres territoires balkaniques afin de prouver la supériorité du pouvoir tsariste sur celui de l’Empire ottoman.

À la fin du XIXᵉ siècle, en partie suite à cette politique migratoire, la Bessarabie abrite une importante population juive (elle est de 46% pour Kishinev, – qui devient ainsi un lieu majeur du judaïsme ashkenaze, avec plus de 70 synagogues et 16 écoles juives -, et de 11,6% à échelle de toute la province) ; une population juive qui, en outre, représentait une part conséquente de la bourgeoisie locale.

C’est à cette classe sociale à qu’appartient Slutskii. Orphelin de père, il est élevé par son grand-père paternel, Léon Efrussi, dans la plus pure tradition de ce que Zweig qualifiait de « libéralisme éclairé ». Le jeune Moisei est ce qu’on appelle un « yiddish kind » (un enfant juif), davantage encore en termes d’éducation classique, caractéristique de la bourgeoisie mitteleuropéenne, qu’en termes de judaïté. Après un bref et plus qu’infructueux séjour au heder (école juive religieuse), Léon Efrussi, commerçant de métier et proche parent des rabbins réputés, inscrit son petit fis dans une école juive publique, au mépris de toute orthodoxie de son entourage qui, de fait, ne manqua pas de lui en faire lourdement le reproche.

À la sortie de l’école publique, en 1869, Moisei Slutskii entreprend des études de médecine à l’Université de Kiev, faculté qu’il termina brillamment en 1875. Deux ans plus tard, il fut admis comme médecin à l’hôpital juif de Kishinev. Fondé entre 1810 et 1820 par un rabbin de Tchernowitz (Haïm Tirer, qui fit également construire la grande synagogue de Kishinev, aujourd’hui disparue), l’hôpital juif est le plus grand et le plus ancien de la capitale. Slutskii y commence sa carrière en tant que médecin-junior,  pour devenir médecin-senior en 1889, et enfin, dix ans plus tard, médecin-chef de l’hôpital. Sous sa direction, l’hôpital juif de Kishinev connaîtra son âge d’or. Moisei Slutskii lui consacrera 57 ans de son existence.

C’est donc en tant que responsable de l’hôpital juif de Kishinev que Slutskii vécut le pogrom d’avril 1903. Mission sacerdotale s’il en est, puisque l’établissement fût non seulement le lieu où l’on porta une assistance médicale aux victimes mais aussi le principal refuge de tous ceux qui fuyaient le massacre.

Or, l’engagement de Slutskii à l’égard de la population juive de Bessarabie ne s’arrêta pas à son rôle de médecin et directeur d’hôpital. Personnalité notoire de la Kishinev tsariste, élu plusieurs fois député de la ville, Slutskii était reconnu et estimé dans tous les milieux de la capitale.  En 1917, il figure parmi les fondateurs du département municipal du parti russe « Groupement populaire juif ».

Conscient de l’utilité de son témoignage et de l’importance d’un travail de mémoire sur le sujet, Slutskii entreprend, à la fin des années 1920, l’écriture d’un récit, à la fois mémoires personnels, profondément liés à l’histoire de l’hôpital juif de Kishinev, et chronique du pogrom.

Moisei Slutskii consacrera à son écriture les dernières années de sa vie. Il n’en terminera que deux parties, réunies sous le titre « Jours d’affliction » et publiées pour la première fois en 1930 : une édition au tirage limité, destinée à un cercle restreint d’intellectuels et historiens. Slutskii décède en 1934, quelques années après leur parution.

Bien que ses mémoires restèrent inachevés, son témoignage sur le pogrom de Kishinev de 1903 ne perdit rien de sa pertinence ni de sa qualité. Si Haïm Bialik parvint à en restituer l’émotion pure à travers son bouleversant poème, « Dans la ville du massacre », le récit de Moisei Slutskii offre une radiographie extrêmement précise du pogrom, son témoignage devenant de ce fait la première source documentaire pour tout chercheur, historien ou simple lecteur qui souhaitera maintenir vive la mémoire de ces « jours d’affliction ».

Voici à présent quelques extraits significatifs de ce texte clef traduit par Elena Guritanu :

Le heder

Lorsque j’ai eu 3 ans, on me fit prendre des cours de prière et de lecture hébraïque, dispensés à domicile par un « bahelfer » (aide du melamed), et quand j’ai atteint 5 ans, on m’envoya au heder. Selon toute vraisemblance, en ces temps le régime était sévère dans tous les heder, mais notre melamed battait, il me semble, tous les records ; il torturait littéralement les enfants. Un fouet était accroché à un clou sur le mur, officiellement il y pendait à titre disuasif, mais en réalité il se retrouvait presque quotidiennement sur nos corps. Outre le fouet, notre melamed pratiquait généreusement la « violence physique » sous forme de coups, de tirage d’oreilles, de cheveux, ainsi de suite. On inculquait aux enfants que raconter à l’école ce qui se passait au heder était un très grand péché.

Un des dimanches qui suivit mon admission au heder, voyant la menace du fouet approcher, j’eus recours à une ruse, déclarant que j’avais laissé l’endroit à fouetter dans mon pantalon de Shabbat. Je reçus, pour ce mensonge, une double portion. Habitué à être choyé et traité avec douceur à la maison, j’étais si terrorisé au heder que je restais imperméable à tout enseignement qu’on y prodiguait. Lorsque ma mère s’aperçut que j’étais devenu moins vif et plus pâle qu’avant, elle pria le melamed de se montrer plus tendre à mon égard, mais celui-ci lui rétorqua qu’il devait, avec moi, travailler davantage qu’avec les autres enfants, car j’étais un garçon complètement borné. Que Dieu nous aide, dit-il, et fasse en sorte qu’on puisse l’instruire, pour qu’il ne demeure pas totalement benêt. Cette perspective attrista beaucoup ma mère. Mais, une fois, en s’apprêtant à me donner le bain, elle remarqua que mon corps était entièrement couvert de bleus. À cela elle ne put se résigner et me retira du heder. Un heder réformé venait heureusement d’ouvrir, lequel, contrairement aux traditionnels, se nommait déjà « pensionnat », tandis que le maître d’école s’appelait non pas melamed mais instituteur. Le régime scolaire y était complètement différent, l’instituteur me chérit et je repris vie. Bientôt il annonça à ma mère que j’avais de très bonnes capacités, ce qui lui fit immensément plaisir. Quand j’ai eu 8 ans, mon grand-père m’inscrivit à l’École publique juive de 1ère catégorie (premier niveau d’études).

L’événement, qui en apparence ne présente aucun intérêt communautaire, fit proprement sensation parmi mes proches parents orthodoxes. Comment ? disait-on : Leibtse Efrussi, représentant le plus ancien d’une noble lignée familiale, beau-frère du célèbre rabbin Shulim-Nussim Margulis et oncle de « l’étoile naissante » le rabbi Josip Efrussi, envoie le petit-fils dont il a la tutelle à l’école publique, le directeur de laquelle se trouve être chrétien (jusqu’en 1862, seuls les chrétiens pouvaient être administrateurs des écoles publiques juives) et les éducateurs des improbables étrangers, qui, même s’ils se disent juifs, sont en réalité aussi goys que leur chef ; il l’envoie dans une école créée par l’abhorré tsar Nicolas afin d’arracher les enfants juifs à leur religion et les convertir au christianisme. Mais mon grand-père resta inflexible et je fus inscrit à l’école. 

La situation de Kishinev avant le pogrom

Dès le début de l’année 1903, des bruits se mirent à circuler en ville que d’obscurs individus, des sortes d’agitateurs, en partie des locaux et en partie des étrangers, se rassemblaient dans des traktirs, des débits de boissons et autres lieux, pour prêcher au peuple l’influence néfaste des juifs et la nécessité de les combattre. Bientôt, se répandit le bruit plus terrifiant que dans les traktirs et lors des réunions spéciales était lu un oukase du tsar intimant l’ordre de « battre les juifs à Pâques ». La veille de la fête des Pâques, on fit courir le bruit qu’un jeune garçon chrétien avait disparu à Doubossary, lequel sans aucun doute, avait été enlevé par des juifs afin d’utiliser son sang pour leurs rituels religieux.

Inquiète, la population juive de Kishinev avait demandé que des mesures préventives soient prises. Ils ont, à plusieurs reprises, sollicité le gouverneur von Raaben. Celui-ci les rassurait, leur affirmait qu’il n’y aura aucun désordre et demeurait sans rien faire.

Quelques hommes, dont moi-même, sommes alors allés rencontrer l’évêque Jacob. Le but de notre visite était de supplier le Monseigneur, afin que lui-même et le clergé qu’il représente fassent comprendre au peule toute l’absurdité de l’« accusation de sang » et, d’une manière générale, prônent la bienséance et l’humanisme à l’égard des juifs.

Notre visite fut assez longue, mais nous repartîmes totalement désappointés. L’évêque fît montre d’une méconnaissance absolue des principaux préceptes de la religion juive. A l’évidence, il ignorait que parmi les aliments interdits aux juifs le sang occupait la toute première place, que, avant de préparer les aliments, le sang était de diverses manières enlevé, que nulle part dans les textes consacrés, ainsi que l’ont constaté à différentes époques des centaines de théologiens chrétiens et la plus haute hiérarchie chrétienne, il n’existe l’ombre d’une allusion à des rituels aussi barbares que l’emploi du sang chrétien. Nous lui apprîmes apparemment une chose nouvelle en lui relatant des faits historiques connus, à savoir que les hérétiques romains accusaient de la même manière les premiers chrétiens d’utilisation de sang humain dans des buts religieux, ce pour quoi ils étaient par milliers « condamnés aux bêtes » dans des cirques.

Les réponses évasives du souverain pontife montraient clairement combien il était loin de l’intention de prendre la parole en défenseur des juifs, au contraire, il découlait de ses dires que lui-même admettait le bien fondé de l’« accusation de sang ». Cette supposition se confirma quelques jours plus tard. Mon ami, le médecin inspecteur Peretiatkovich m’a relaté que, lors du déjeuner de consécration de l’église construite auprès du 2ème gymnase, l’évêque lui avait dit : transmettez à votre docteur Slutskii qu’il nie en vain l’emploi du sang chrétien par les juifs ; bien sur, sont coupables de ce péché non pas tous les juifs mais exclusivement la secte des « hassidim », mais ces derniers le dissimulent scrupuleusement au yeux des juifs comme Slutskii et ses comparses.

Cependant, moi-même ainsi que d’autres représentants de la communauté juive avec lesquels j’eus l’occasion de converser, étions convaincus que nos peurs étaient infondées, qu’il était inacceptable que des pogroms aient lieu au XXᵉ siècle, en présence d’une armée entière de défenseurs de l’ordre public, incarnée par la police apparente et secrète, la direction de la gendarmerie et des services de sécurité, dont la vocation est de prévenir toute sorte de troubles. L’idée que tous ces « gardiens » allaient eux-même organiser le pogrom et y participer ne nous effleurait même pas l’esprit. Mais les larges franges de la population juive, en particulier les habitants des périphéries vivant parmi les chrétiens, ne cessaient de s’inquiéter et de demander des mesures. Nous sommes, une seconde fois, allés rencontrer le gouverneur pour obtenir les mêmes assurances tranquillisantes. D’autre part, la masse chrétienne ignorante était persuadée qu’à Pâques, l’administration les autoriserait à faire du profit sur le compte des juifs. Bien avant le pogrom, des négociants en prêt-à-porter sur le Vieux marché étaient venus me raconter qu’avant la fête de Pâques (période pour eux la plus fébrile), lorsqu’ils attiraient les acheteurs vers leurs boutiques, ces derniers leur répondaient : « Pourquoi voudrait-on payer vos vieilleries alors qu’à Pâques on pourra prendre les meilleurs habits gratuitement ? ».

Telle était l’atmosphère à Kishinev dans les jours qui précédèrent le pogrom.

L’hôpital juif pendant le pogrom

La salle d’accueil de l’hôpital  accueillait un nombre important de blessés et dans la cour intérieure autant de bien-portants, essentiellement des femmes et des enfants, y avaient trouvé refuge. On entendait des gémissements, des pleurs, des cris. Bientôt, le personnel médical quasi entier s’y réunit et nous nous sommes mis au travail. Une partie des médecins et des infirmiers sont restés dans la salle d’accueil. Les blessés y étaient triés : les plus graves étaient conduits ou transportés en tant que patients hospitalisés dans le tout récent pavillon chirurgical ; les plus légers étaient soignés sur place. Dans la salle d’accueil, les blessures étaient nettoyées de saletés et de plumes (le duvet des édredons et des oreillers volait dans les airs et collait aux plaies) puis pansées. Mais, une fois avoir reçu l’aide nécessaire, les blessés légers ne pouvaient se décider à partir et restaient dans la dépendance de l’hôpital, s’installant dans les baraques d’été vides pour y passer la nuit. L’autre partie du personnel dont moi-même nous étions mis au travail dans le pavillon chirurgical pour porter secours aux blessés graves. En plus des blessures physiques, presque toutes les victimes avaient subi des traumatismes psychiques : elles étaient nerveuses et agitées, certaines déliraient ou même étaient en proie à des hallucinations. En outre, les plus de cent cinquante patients hospitalisés avant le pogrom, sous l’effet du sombre tableau des morts et des blessés transportés à l’hôpital et en apprenant les événements qui se déroulaient à l’extérieur, étaient extrêmement angoissés, s’inquiétant du sort de leur proches restés en ville. Nombre d’entre eux succombaient à des crises d’hystérie.

Or, les blessés et les morts continuaient d’arriver.

Un cocher de ma connaissance, avec lequel j’avais souvent voyagé, était reparti après avoir transporté à l’hôpital un blessé grave ; une demi-heure plus tard, sa propre voiture avait ramené son cadavre.

Nous devions travailler dans cet enfer. Soudain, au milieu de cette agitation, nous avons entendu des cris désespérés et des plaintes provenant de la foule qui s’était réfugiée dans la dépendance de l’hôpital. Il s’avéra que quelqu’un avait répandu une rumeur selon laquelle l’hôpital allait bientôt être attaqué ; certains assuraient même que des hordes entières d’émeutiers étaient à l’approche. Je n’y croyais qu’à moitié, cependant j’ai jugé nécessaire d’en informer par téléphone le gouverneur, qui bientôt envoya pour la défense de l’hôpital un détachement de soldats avec leur officier. Par ailleurs, ce dernier me « rassura » en déclarant que des chrétiens des villages environnants devaient arriver en masse le lendemain matin. Le pogrom allait, par conséquent, prendre de l’ampleur.

Photo de l’hôpital juif © DR

Le cours normal de la vie en ville s’étant arrêté, les fournisseurs de produits alimentaires n’avaient pas livré l’hôpital. Fort heureusement, il nous restait après la Pâque juive suffisamment de provisions et nous avions de quoi nourrir non seulement les malades et le personnel soignant mais aussi les blessés légers, lesquels, après avoir reçu des soins, ne partaient pas, et même les bien-portants qui s’étaient réfugiés à l’hôpital. Dans le pavillon chirurgical ouvert depuis peu, nous disposions d’un set complet d’instruments et d’une importante réserve de matériel de soins, mais, à la fin de journée, j’ai constaté avec effroi que ces réserves diminuaient très rapidement. J’ai téléphoné à ce propos au gouverneur et, quelque temps après, arriva le commissaire de district et me remis… une livre de coton, ce qui ressemblait très fort à de la moquerie. J’ai à nouveau téléphoné au gouverneur pour l’informer de la situation à l’hôpital. Cette fois-ci le commissaire arriva avec un agent de ville et ils partirent, avec l’intendant de notre fournisseur permanent, s’approvisionner dans son magasin. Seulement alors l’hôpital fut livré et nous reçûmes, sous protection policière, du matériel de soins en quantité suffisante. Pendant ce temps, les blessés et les morts arrivaient en nombre de plus en plus important. Les morts étaient allongés côte à côte sur le sol du baraquement en bois ;  des bougies allumées étaient posées, selon la coutume juive, à coté des défunts et deux aumôniers veillaient près d’eux à tour de rôle, en lisant des prières.

Le personnel soignant et les serviteurs sont restés debout la nuit entière et n’ont réussi à accorder les premiers soins à tous les blessés que le matin venu.

Dans la nuit, nous entendions des cris déchirants venant de la bretelle de Sculeny, et les gens qui en accouraient nous informèrent que le pogrom y battait son plein.

Arriva le matin du 8 avril. Nous apprîmes que de Pétersbourg arriva l’ordre de transférer le pouvoir au commandement militaire, en la personne du chef de garnison, le général Beckman, et, peu de temps après, le pogrom fut liquidé sans aucun coup de feu. Je connaissais le général Beckman personnellement. Il était d’une modestie telle que lorsqu’il me rendait visite, il arrivait en cabriolet, en tant que patient ; c’était quelqu’un d’une intégrité sans faille, étranger à l’antisémitisme. Pour caractériser cette personnalité solaire il suffit de rappeler ceci : après la révolution bolchevique, Beckman, qui était très riche, s’était enfui avec sa famille en Finlande et se retrouva bientôt sans ressources. Mais, à la faveur de ses actions humanistes durant ses fonctions de gouverneur général de la Finlande, le parlement lui avait attribué, à vie, une solide pension. Et je fus infiniment heureux que la mission de dompter la foule enragée ait été remise entre les mains de cet homme énergique et honnête.

Lorsque le pogrom prit fin, la ville devint relativement calme. Ce n’était pas le cas de l’hôpital. La police ramassait les cadavres qui gisaient dans les rues, dans les cours, à l’intérieur  des immeubles dévastés et les acheminait à l’hôpital, tandis que les habitants, surtout ceux de banlieue, dispersés dans toute la ville, revenaient chez eux après le pogrom en y trouvant des blessés graves qui n’avaient pas pu être transportés à l’hôpital en pleine émeute, et les y conduisaient à leur tour. Le personnel médical et les serviteurs ont travaillé sans discontinuer toute la journée et toute la nuit du 8 au 9 avril. Plusieurs d’entre eux tombaient d’épuisement et s’endormaient où ils le pouvaient.

Le proches des victimes ont commencé à arriver et dans le pavillon chirurgical, et surtout dans les baraques, là où gisaient les morts, se déroulaient des scènes qu’il est impossible de décrire. Les visages des tués étaient défigurés à un tel point que leurs parents proches, les épouses, les enfants, peinaient à les reconnaître : les crânes brisés desquels débordaient les cervelles, les visages écrasés aux mâchoires inférieures tordues, couverts de sang coagulé, de duvet et de plumes, ne leur rappelaient en rien les traits des visages autrefois aimés. Souvent, ils ne reconnaissaient les défunts que d’après leurs habits. Quelque chose de terrible se produisait alors : avec des cris inhumains et d’atroces plaintes ils secouaient les cadavres, certains s’écroulaient à côté des défunts et se débattaient dans des convulsions.

Le 9 avril, des responsables du pouvoir arrivèrent à l’hôpital, représentés par le procureur, un enquêteur, des policiers, un lieutenant de gendarmerie et un inspecteur médical. Ils ont brièvement examiné les blessés et assez longuement les morts.

À l’évidence, rien que la vue des trente sept cadavres mutilés gisant sur le sol et des bougies allumées auprès d’eux a fortement impressionné les représentants du pouvoir, tandis que leur examen détaillé a obligé plusieurs d’entre eux à en détourner le regard, avec une expression d’effroi. Quant à moi, quoique je n’étais plus un jeune médecin à l’époque et avais déjà vu des vertes et des pas mûres, je n’ai pas pu me retenir et j’ai explosé en d’hystériques sanglots.

Un procès-verbal détaillé a été établi et j’ai reçu une autorisation écrite d’enterrer les morts. On avait trouvé quelques banquettes sur lesquelles on avait allongé côte à côte les cadavres et l’étrange et terrifiant cortège funèbre est parti de l’hôpital en direction du cimetière juif ; les banquettes avec les morts étaient en tête du convoi, derrière elles se traînaient les parents proches, pour la plupart des femmes et des enfants, emplissant l’air de leurs cris déchirants et de leurs plaintes ; certains s’écroulaient d’épuisement. On les aidait à se relever et à retrouver leurs esprits et, péniblement, le cortège avançait.

À son tour, l’hôpital est devenu relativement calme.

Pendant et même après le pogrom, beaucoup de femmes juives sont venues nous aider à soigner les malades, une aide qui nous a été précieuse car le personnel de l’hôpital était littéralement épuisé. Parmi ces volontaires, deux jeunes femmes en particulier ont fait preuve de courage et de dévouement : Anna Tkatch et la prématurément disparue Nadejda Kenigshatz. Pour décrire leur profonde gentillesse et leur sensibilité, il suffit de rappeler cet épisode : à l’hôpital, parmi les victimes du pogrom, se trouvait un certain Shmilek ; à cause des multiples coups de gourdin qu’il avait reçus, sa peau n’était plus qu’une immense plaie sanguinolente, elle était broyée et gangrenait en plusieurs endroits, dégageant une puanteur insupportable, à tel point que j’ai du le placer dans une petite chambre séparée. Et dans cet environnement pestilentiel, Nadejda passait des jours et des nuits à soigner ce malheureux. Seules les supplications de sa mère venue à l’hôpital et mes insistantes prières l’avaient forcée à rentrer brièvement chez elle, ensuite elle avait à nouveau accourue auprès de son Shmilek ; et je peux affirmer sans l’ombre d’un doute que ce blessé n’a guéri que grâce à ses soins et à son dévouement.

            Paix à ton âme, chère enfant du peuple juif, où que tu ne reposes !

Il est de mon devoir de mentionner la sincère bienveillance et l’exceptionnel engagement à l’égard de la population juive persécutée du chef de la ville, l’inoubliable Karl Alexandrovitch Schmidt. Durant le pogrom il avait fait son possible pour le stopper, mais en vain. Quand le pogrom prit fin, il avait, de diverses manières, essayé d’en panser les plaies. Aussi, ayant appris que l’hôpital manquait de pain (les boulangeries étaient fermées), il en avait passé une commande considérable auprès de la boulangerie centrale d’Odessa. Lorsque je lui avais fait part de mes inquiétudes quant au possible manque de bois de chauffage, il nous avait immédiatement fait parvenir presque toutes les réserves de son appartement.

Le tableau d’ensemble du pogrom

Ainsi que le laisse entendre le troisième chapitre de ce récit, je n’ai été témoin que du début du pogrom. Ensuite, les victimes ont défilé devant mes yeux, les morts comme les blessés. J’essaierai maintenant de dresser le tableau global des événements, en me fondant sur ce que j’ai pu observer après le pogrom et sur les renseignements recueillis auprès des victimes et des témoins.

Trois jours après le pogrom, j’ai récupéré ma famille chez N.A. Doroshevski et nous avons rejoint notre domicile. Mon immeuble et ses habitants n’ont pas été affectés, seules quelques vitres avaient été brisées ci et là sur les fenêtres et les portes donnant sur la rue. En ouvrant la porte d’entrée, nous avons trouvé sur le sol du vestibule, lancée par la vitre brisée, une missive remplie de fautes, nous informant que sont auteur, un « magnanime patient » avait défendu nos appartements.

Les deux jours suivants, j’ai sillonné la ville : le haut de la ville était quasiment intact, seule la partie basse, habitée par la classe ouvrière et les pauvres, avait souffert du pogrom. Partout, les arbres étaient couverts de plumes, comme enneigés. Les trous béants des fenêtres et des portes arrachées abîmaient les façades des immeubles. Des débris de meubles et de vaisselle, des draps et des habits déchirés, des pages éparses déchirées des livres et des manuscrits hébraïques gisaient par terre. Ces menus bris et morceaux révélaient l’acharnement dont les bourreaux du pogrom avaient fait preuve. J’ai visité des synagogues dévastées dont les rouleaux de Thora avaient été déchirés et profanés ; j’ai visité des immeubles détruits. Le bâtiment au N° 33 de la rue Schmidt a été entièrement ravagé ; les appartements et les parties communes étaient en ruines, tous les habitants qui n’avaient pas réussi à s’enfuir ont été battus et blessés. Deux personnes ont été tuées dans cet immeuble : Bension Galanter et un adolescent de 16 ans, Benjamin Baranovitch. Voici ce que m’a raconté le père de ce garçon. Quand les émeutiers ont approché le bâtiment, la famille Baranovitch s’était cachée au grenier et le jeune Benjamin s’était réfugié dans les toilettes. Les vandales l’ont tiré de là et se sont mis à le frapper. Du grenier, les parents entendaient ses cris : « Papa ! Au secours, ils vont me tuer ! ». Il n’est pas difficile d’imaginer ce que ressentaient les parents, qui restaient cachés au grenier, en retenant leur souffle. Ils savaient qu’en sortant de leur cache ils ne sauveraient pas leur fils et mourraient eux-mêmes.

L’immeuble voisin, situé également dans la rue Schmidt, présentait le même tableau de dévastation. Tous les habitants qui s’y trouvaient encore ont été battus et malmenés. Le vieux Sohail Kelman Voliovitch a été mortellement blessé, il est décédé quelques jours après. Ceux qui avaient réussi à s’enfuir pour tenter de se sauver ont été frappés et tués dans la rue.

Mais ce que je viens de décrire fait pâle figure à coté de ce qui s’est déroulé rue d’Asie. Dans cette rue sale et surpeuplée, qui portait ce nom à juste titre, habitait, du fait de son dénuement, la frange la plus pauvre de la population. Pour une mystérieuse raison, le pogrom, en ce malheureux endroit, a pris une forme particulièrement atroce. Au début, les émeutiers s’étaient contentés de démolir quelques pitoyables taudis, détruisant leur triste bric-à-brac et frappant leur habitants. Il n’y avait pas encore d’assassinat. Mais, après avoir dévasté un troquet, et revigorés par le vin, les émeutiers se sont jetés sur un immeuble très peuplé, au N°13. Ouzi Berlatski, sa fille Haika et le propriétaire de l’appartement, Moishe Makhlin, qui n’y habitait pas mais se trouvait là par hasard, s’étaient cachés au grenier. En voyant les émeutiers s’y diriger, ils ont retiré, au prix de gros efforts, des tuiles de la toiture, et, à travers la brèche ainsi formée, sont montés sur le toit. Mais les émeutiers les ont poursuivis. La scène qui s’est déroulée ensuite a été épouvantable. Berlatski, sa fille et Makhlin courraient sur le toit tandis que des bêtes féroces à forme humaine les pourchassaient. Bientôt les vandales les ont attrapés et, sous les rires de la foule amassée en bas, se sont mis à les jeter du toit un par un. Haika a survécu, mais Moishe et Ouzi sont décédés.

Haim Nicenson et son épouse s’étaient cachés dans la cave, et peut-être y auraient-ils survécu si, en entendant les cris désespérés de ceux qui se faisaient battre et tuer à l’extérieur, ils n’étaient pas sortis de la cave pour courir, à travers la rue, vers la cours de l’immeuble d’en face. Haim a réussi à l’atteindre, mais en remarquant que sa femme était restée en arrière, il a fait demi-tour pour la rejoindre. Les émeutiers les ont vus et se sont jetés sur eux. En tentant de fuir ses persécuteurs, Haim est tombé dans une flaque. Les assassins l’ont rattrapé et se sont mis à le frapper tandis qu’il se débattait dans la boue. Pensant l’avoir tué, ils l’ont relâché et se sont à nouveau rués sur les appartements. Peu de temps après, Nicenson s’est réveillé et a commencé à donner des signes de vie : il gémissait et agitait ses mains comme pour demander de l’aide. Les juifs habitant l’immeuble d’en face s’en sont aperçu, et, au péril de leur vie, se sont précipités vers lui, en espérant pouvoir le tirer de la flaque de boue et l’amener chez eux. Les assassins ont vu la scène. Les sauveurs juifs se sont enfuis et Nicenson fut à nouveau roué de coups, cette fois-ci à mort.

Le quatrième était Mordko Grinshpun. Avec sa famille, il s’était caché dans la grange. Les assassins y sont entrés et un voisin moldave que tous les habitants de l’immeuble, y compris Grinshpun, connaissaient bien, a donné à Mordko un coup de couteau, après quoi les émeutiers l’ont achevé à coups de gourdins devant sa femme et ses enfants.

Fait curieux, près de l’immeuble n°13, un sergent de ville était à son poste et non loin se tenait un détachement de soldats. Malgré les nombreux et désespérés appels au secours, ils sont demeurés spectateurs passifs de l’horreur qui se déroulait devant leurs yeux, se justifiant par le fait de n’avoir reçu aucun « ordre ».

Je suis entré dans la maison au n°7 de la rue Podolsk. La bâtisse et son mobilier étaient dévastés. Dans la rue, près des débris de meubles, des cadres de fenêtres, des morceaux de vaisselle et autres décombres, gisait une caisse métallique disloquée. Le propriétaire de la maison et de cette caisse, Rudi, m’a assuré que les émeutiers s’étaient acharnés sur cette caisse pendant plus d’une heure, à coup de pied-de-biche et de marteaux, à la vue des voisins chrétiens, des passants et même de la police, mais personne n’avait empêché leur œuvre.

Deux banlieues de la ville ont été particulièrement touchées : les environs de l’abattoir et l’ainsi nommée bretelle de Sculeny. Le quartier de l’abattoir était habité essentiellement par des chrétiens. Avant le pogrom, ces derniers entretenaient avec les juifs des relations de bon voisinage, ou même, on peut dire, d’amitié.

Jusqu’à l’après midi du 7 avril, le quartier était resté calme, malgré les nouvelles des  horreurs qui se déroulaient en ville, apportées en permanence par ceux qui la fuyaient, et qui  inquiétaient, bien entendu, les juifs. Dans l’après midi, un sergent de ville est arrivé à son poste près de l’abattoir et s’est entretenu avec les moldaves. S’était-il contenté de les « informer » de ce qui se passait en ville, leur aurait-il suggéré de ne pas rester à la traîne ou sont-ils arrivés à cette conclusion par eux-mêmes, nul ne le sait. Le fait est que, après la venue du sergent, un petit groupe de hooligans s’y est rassemblé et le pogrom a commencé. Au début, la plupart des chrétiens ne participaient pas au pogrom, beaucoup d’entre eux avaient même caché dans leurs maisons des juifs ayant abandonné les leurs aux mains des émeutiers. Mais ces derniers ont commencé à pousser les portes de ces maisons, et, sous la menace, ont obligé les chrétiens à chasser les fugitifs dehors, où ils se faisaient tabasser. Dans une de ces maisons chrétiennes, des femmes avaient caché plusieurs enfants. Le maître de maison est arrivé, les a engueulées et mis à la porte les enfants éplorés. Le mauvais exemple eut des imitateurs, le nombre d’émeutiers s’accrut, et plusieurs dizaines de blessés furent transportés de cette lointaine et jusqu’alors paisible banlieue à l’hôpital. Parmi les victimes, un certain Meer Vaisman en a particulièrement pâti. Avant le pogrom, il était aveugle d’un œil, les émeutiers lui ont arraché le second.

Dans l’autre banlieue, la bretelle de Sculeny, la journée entière du 7 avril s’était déroulée « sans incident » : les salauds qui y résidaient sont partis « travailler » en ville, en escomptant en tirer plus de profit que dans les alentours, et n’ont tabassé des juifs que sur le chemin. En apprenant les atrocités qui se déroulaient en ville, une partie de la population juive s’était réfugiée chez leurs voisins chrétiens, une autre s’était abritée au cimetière juif, aux abords de la commune, mais la majorité restèrent chez eux. Tard le soir, les hooligans sont rentrés au village et, depuis l’hôpital, durant toute la nuit du 7 au 8 avril, nous avons très clairement entendu des cris et des hurlements en provenance de cette « bretelle » – le pogrom, cruel et absolu, y battait son plein.  Le matin du 8 avril, de nombreux morts et blessés étaient encore transportés à l’hôpital, alors qu’en ville le pogrom avait pris fin. Un tragédie semblable à celle qu’avait connu l’immeuble au N°13 de la rue d’Asie, s’est jouée dans la maison de Dovid Koval. Koval, le propriétaire de la maison, y habitait avec son épouse et sa fille, et quelques autres locataires juifs. S’y trouvait également, en tant qu’invité, le fiancé de sa fille, tout juste rentré de son service militaire. Les résidents ont fermé les portes et les fenêtres et, par précaution, se sont armés de ce qu’ils ont pu trouver. Cependant, en voyant une foule d’émeutiers forcer les portes, ils ont cassé le mur qui séparait leur maison de celle de leur voisin, Shtirbu, en espérant y trouver refuge. Mais Shtirbu braqua sur eux son fusil chargé, en déclarant que celui qui franchira le seuil de sa maison prendra une balle. Entre temps, les émeutiers ont fait irruption dans la maison et les malheureux se sont retrouvés entre deux feux. Leurs tentatives de défense n’ont fait qu’enrager les assassins et Dovid, sa femme, sa fille et son fiancé, ainsi que trois autres juifs périrent – sept personnes ont ainsi été tuées.

Ceux qui ignoraient les circonstances exactes du pogrom ont sans doute dû se poser la question : pourquoi les juifs, dont la population dans certains quartiers de la ville était majoritaire, n’avaient-ils pas opposé de résistance face aux émeutiers ; pourquoi n’avaient-ils pas organisé leur défense ? Les étrangers et les habitants des autres villes venus à Kishinev recueillir des informations après le pogrom, ont reproché aux juifs leur inaction voire même les ont accusés de lâcheté.

En réalité, les tentatives d’autodéfense de la population juive ont été nombreuses, mais elles avaient toutes été immédiatement réprimées par la police et l’armée. Nous pouvons en donner ici plus d’un exemple. Ainsi, selon plusieurs témoignages, parmi lesquels celui d’un certain Krips, un contractant militaire habitant près de la Place des vins, un nombre considérable de bouchers juifs, armés de leurs outils de travail : haches et grands couteaux, se sont assemblés sur cette place avec non seulement l’intention d’empêcher le pillage de leur maisons mais aussi de chasser les émeutiers hors des quartiers environnants. Ils auraient indéniablement mis ces lâches maraudeurs en déroute, si la police n’était pas intervenue pour les disperser sous prétexte d’illicéité des rassemblements. Lorsque les bouchers refusèrent d’obtempérer, un détachement de soldats arriva à la rescousse des policiers. Utilisant d’abord des matraques, ensuite des baïonnettes, les soldats ont nettoyé la place de juifs.

Armés de ce qu’ils avaient sous la main, des propriétaires et des gérants s’étaient postés devant leurs boutiques rue Pouchkine, entre les rues Nikolaev et Kharlampiev, et sur une partie de la rue Ekaterinin (où tous les commerces étaient juifs), dissuadant de la sorte les hooligans de s’en approcher. La police, aidée par un détachement de dragons, a dispersé les défenseurs et arrêté les plus obstinés. Après leur départ, les émeutiers ont pillé toutes les boutiques,  emportant, à pied ou même en voiture, la marchandise volée. Le grand magasin de prêt-à-porter Landesman, à l’angle de la rue Nikolaev et de la rue Pouchkine, a été dépouillé jusqu’à la dernière pair de pantalons. Beaucoup de hooligans changeaient de tenue directement sur place, enfilant des habits neufs sous les ricanements de la foule. Ainsi, les rumeurs d’avant l’émeute, selon lesquelles il était inutile d’acheter des vieilleries alors que, pendant le pogrom, il sera possible de rafler des habits neufs gratuitement, s’étaient avérées.

Des cochers de ma connaissance, avec lesquels j’ai souvent voyagé, m’ont affirmé que nombre de cochers, charretiers et porteurs habitant le quartier, des hommes robustes et courageux,  s’étaient rassemblés place du Vieux marché. Armés de haches et de gourdins, ils ont, selon les dires des cochers, décidé que « si certains d’entre eux devaient tomber, les émeutiers allaient en prendre eux aussi ». Une importante patrouille de police est intervenue, arrêtant un grand nombre d’entre eux et dispersant les autres. Mais dans les endroits que la police n’a pas pu ou n’a pas eu le temps de « nettoyer » pour laisser du terrain aux émeutiers, il n’y a pas eu de pogrom.

Ainsi, une importante foule de juifs armés s’étaient rassemblés devant les boutiques en bas de la rue Ekaterinin, montant la rue en direction des émeutiers et des boutiques pillées par ces derniers. En apercevant ce cortège avancer vers eux, les émeutiers se sont enfuis par les rues latérales. Feu l’ingénieur Kush, homme généreux et dévoué, avait réuni sous son égide une « patrouille autonome de secouristes » composée de chrétiens et de juifs, l’avait répartie par quartiers entre les rues Kiev et Podolsk, et toute tentative des émeutiers d’approcher les quartiers défendus par la garde de Kush avait été immédiatement réprimée. La même chose se déroulait dans l’autre partie de la ville, rue Kharlampiev, dont la défense avait été organisée par le chef d’une troupe de musiciens, Tchernetskii. Même dans les endroits où des individus isolés avaient manifesté de la résistance et où la police n’était pas intervenue, il n’y a pas eu de pogrom. L’entrepreneur Krips habitait une maison dans la « colonne de fer ». Une partie de la maison était occupée par son magasin donnant sur la rue Schmidt, l’autre partie abritait ses appartements donnant sur la « Place des vins ». Le 7 avril, les émeutiers avaient plusieurs fois essayé d’approcher sa maison, des deux côtés. Mais il lui a suffi de tirer quelques coups de feu pour que les émeutiers prennent lâchement la fuite.

Ces exemples montrent clairement avec quelle facilité la police aurait pu mater le pogrom si seulement …elle l’avait voulu.

Le tableau, de loin incomplet, que nous venons de brosser offre une représentation suffisante de ce terrible ouragan qui s’était abattu sur la paisible population juive de Kishinev en ces premiers jours de Pâques de l’année 1903.