Béatrice Commengé : « Donner vie, donner vue » (Alger, rue des Bananiers)

« Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu un seul bananier, rue des Bananiers. Je regrette que la rue ait perdu son nom aujourd’hui, qu’elle ait troqué un nom d’arbre pour un nom propre, Bouchareb » : la subtilité de la topobiographie de Béatrice Commengé est peut-être tout entière concentrée dans cette phrase qui n’est pas seulement le commentaire du titre du livre mais bien le soulignement de la place des mots dans notre manière d’habiter le monde, de la présence/absence à soi d’un lieu, et plus largement de l’Histoire, des histoires, quand « c’est fini », derniers mots de ce texte magnifique.

Que reste-t-il en soi de sa ville natale quand on habite désormais « le monde entier » que l’on parcourt « sans patrie », que reste-t-il en soi d’un lieu quand il a fallu le quitter pour rejoindre « l’autre côté de la mer » ? Cette question innerve le dernier livre de Béatrice Commengé, une question à laquelle Perec, en exergue, apporte une première réponse : « vivre, c’est passer d’un espace à un autre en essayant le plus possible de ne pas se cogner ». Mais comment éviter les coins, justement, quand l’Histoire, longtemps habillée de l’un de ces euphémismes dont les livres officiels ont le secret, « les événements », a ouvert angles et brèches ? Quand, c’est la deuxième citation en exergue, cette fois signée Pierre Bergounioux, « les générations mortes pèsent sur le cerveau des vivants » ? Longtemps on mène Une vie de paysages, et un jour, parce que le père meurt à 92 ans et que l’on hérite de ses livres qui ont envahi toute la maison du Sud-Ouest, parce qu’à l’évidence il ne s’agit « pas seulement d’un amoncellement de livres, mais d’une œuvre », il faut faire face à ce qui avait semblé une évidence : peut-on encore penser « l’avoir quittée sans regrets, cette terre de l’enfance » puisque « c’était l’enfance qui me quittait en même temps que je quittais le lieu qui l’avait nourrie » ? Il faut affronter « la bibliothèque du couloir » qui a « un seul sujet : l’Algérie », plus de cent volumes rassemblés en trente ans par son père, il faut longer ce couloir qui est temps et lieu, exil à soi, et se dire qu’une Histoire a « eu lieu ».

Ce lieu sera donc le sujet du livre, un lieu au sens littéraire du terme, pas seulement un espace mais un temporalité et une figure, un même et autre que soi, le territoire qu’arpente ce récit topographique et généalogique : dans le « bloc informe de cent trente ans d’histoire », Béatrice Commengé veut « trouver <s>a place », informer conjointement l’intime et le collectif. Ce lieu, tous les livres y mènent, ceux de « la bibliothèque d’Algérie » mais aussi les classiques bilingues aux orange et jaunes qui rappellent le sol de la villa d’Alger. Il faudra affronter les souvenirs, ouvrir les albums de photographies, interroger ceux qui se souviennent ou dire leurs absences, remonter le cours de quatre générations enracinées dans la blancheur éclatante d’un pays aimé, dire l’histoire familiale « sur un morceau de territoire dont l’histoire pouvait s’inscrire entre deux dates, comme sur une tombe : 1830-1962 ». Derrière l’évidence de deux dates, d’un lieu habité et quitté, des visages et des moments qu’il faut retrouver et auxquels il faut rendre vie malgré les blancs de l’histoire et cette fois, Montaigne (troisième exergue) sera le guide : « Des cent membres et visages de chaque chose, j’en retiens un, parfois pour l’effleurer, pour le lécher seulement, et parfois pour le ronger jusqu’à l’os ».

S’il n’y avait que soi et la diction d’une enfance dans un lieu aimé, de la naissance en 49 au départ sur un bateau au nom comme un couperet, le Ville d’Alger, à l’été 61, et puisque les souvenirs du dernier printemps, du dernier jour, de la dernière seconde ont été effacés — « Trou noir. Ma mémoire saute d’un bond de l’autre côté de la mer » —, il suffirait de dire les chewing-gums Globo, Kit Carson dans les illustrés, L’Homme qui en savait trop découvert dans un cinéma d’Alger, le hula-hoop, Bambino de Dalida et la passion des cocas à la tomate et aux poivrons. Mais pour arriver à sa propre enfance, il y a eu les deux grands-pères paternel et maternel nés en France, l’un venu d’Ariège en 1905, l’autre fonctionnaire nommé en 1912 à Boghari, épousant Alexandrine née en Algérie. Se dire dans un lieu suppose de déployer des strates de temps et d’histoires, c’est donner forme au choc frontal de l’histoire familiale et de l’histoire collective. Ainsi lorsque l’auteure superpose deux photographies, l’une d’elle « enfant qui se prépare à grandir à l’aube d’une guerre de reconquête qui ne veut pas dire son nom » et l’autre de l’aïeule, Jeanne, alors jeune femme, « qui s’apprête à fonder une famille sur cette terre de conquête au parfum de terre promise ». Ces deux photos, un siècle les sépare et tout les oppose. En somme, pour sculpter le « bloc informel » du temps, il faudra ainsi superposer et juxtaposer, mêler les temporalités sans linéarité, jouer de contrastes, selon une poétique de la « concomitance » énoncée dès la deuxième page du livre — « la concomitance me séduisait – ou me consolait ».

La concomitance est la seule manière de saisir une terre qui est (comme ce livre) un palimpseste de livres et de mots (Gautier, Maupassant, les Goncourt, Rimbaud, Fromentin, Camus, tant d’autres, Napoléon III, qui ne racontent « pas toujours la même histoire »), ce concentré de moments (d’une estampe du port d’Alger au dix-septième siècle aux années 60). La concomitance est le seul moyen d’exprimer ce qui échappe parce que les histoires ont été perdues — il faudra donc à Béatrice Commengé consulter de vieux numéros d’Historia, des sites en ligne de journaux ou des images satellites sur internet — ou qu’elles sont inversement profuses — et il s’agit alors de  « réinventer à partir de tous ces récits que les habitants nostalgiques ont déposés sur internet, de toutes ces brindilles de souvenirs pieusement recueillies dans des « sites » impalpables », et encore « compulse<r> cinq gros volumes de couleur rouge trouvés dans « la bibliothèque d’Algérie », trois mille pages d’images et de mots ». La concomitance est cette tension entre le trop et le pas assez, entre ce qui se dit et se cache — tous ces euphémismes entre guillemets parce qu’ils sont liés intimement liés aux « évènements », « plastics », « putsch », « insurrections », des mots qu’apprend l’enfant, une horreur dont elle ne voit rien, dont on ne lui apprend rien. Et à leur époque que savaient ses ancêtres du millier d’hommes, femmes, enfants et animaux enfumés dans une grotte sur ordre du général Cavaignac en juin 1844 ? Et qu’avaient-ils appris de tous les actes ignobles pour mater les « rebelles » ? À l’école au bout de la rue des Bananiers, la conquête de l’Algérie était résumée « en trois lignes ». Durant la décennie de son enfance algérienne, l’enfant ne perçoit rien, absorbée dans le scandaleux bonheur du moment, sa « griserie », dans la blancheur lumineuse de ce pays qui est pour elle « la France, enrichie de toutes les différences. Et c’étaient les différences que j’aimais ». « L’avenir était aussi mystérieux que mon corps qui se transformait. Un autre ciel assisterait à ces transformations ». Mais un jour, comme face à la bibliothèque du père, tout ensemble héritage et déploiement, il faut faire retour.

Nulle nostalgie dans ce livre, nul pathos, nuls regrets. Mais un texte immense sur le pouvoir des mots pour occulter et leur puissance pour retrouver, des décennies après, ce qui avait lieu. « Mes souvenirs ne connaissent donc que l’après. Mon corps grandissait dans l’après, mais l’ignorait. Un après qui n’eut pas de nom, puis qu’on appela « les événements ». Un événement, c’est « tout ce qui arrive, ce qui survient ». (…) Cependant, celui de l’Académie précise qu’en terme de guerre, le mot désigne parfois la dernière phase d’une bataille qui doit décider de la victoire. Le propre des manœuvres finales est de s’élaborer dans le secret. La manœuvre peut durer longtemps. Celle-ci allait durer huit ans. Huit ans qui m’apporteraient la preuve qu’il était possible, quand on habitait rue des Bananiers, de grandir en pleine manœuvre sans que la joie des jours en fût altérée ».

Alger, rue des bananiers est l’enfance nue, parce qu’elle s’affirme comme absolue, même une fois le « secret » levé — celui de l’histoire officielle et mensongère comme celui tu dans sa propre famille. Alger, rue des bananiers est une question posée au passé et au lieu. Dans le livre d’Henri Alleg, qui figure dans la bibliothèque du couloir et que le père s’était procuré en 58 alors que sa diffusion était encore clandestine, le mot est polyphonique. La question est d’abord la torture, et c’est évidemment aussi le questionnement de pratiques ignobles sur les civils durant la guerre d’Algérie. La Question, comme l’écrit Béatrice Commengé, « donnait vie, donnait vue ». C’est à sa manière ce que fait Alger, rue des bananiers dans son questionnement d’un « je ne suis plus là ». « Je suis loin », martèlent les dernières pages, c’est-à-dire désormais au plus près.

Béatrice Commengé, Alger, rue des bananiers, éd. Verdier, septembre 2020, 128 p., 14 €  — Lire un extrait