Florence Seyvos : « c’est l’heure où les ombres s’avancent » (Une bête aux aguets)

« Étais-je devenue un monstre ? Étais-je une créature malsaine ? Une goule, qui volait les souvenirs de ses victimes comme je dérobais ceux de ma mère ? Un vampire volant à travers les jardins, la nuit ? Un être au sang caillé, souffrant et sans but, condamné à la solitude ?

Avais-je vraiment survécu à ma maladie, ou étais-je devenue une sorte de fantôme en équilibre entre deux mondes, trop perméable aux voix de l’autre côté ?
Ou étais-je simplement folle, d’une folie qui faisait trembler devant mes yeux l’enveloppe de la réalité, et chaque fois que cette enveloppe se dissolvait, une autre avait déjà pris sa place, prête à se dissoudre à son tour ?
Lorsque je posais ma main sur une table, je craignais de la traverser, sans pour autant savoir si c’était la table ou ma main qui manquait d’existence.
Je ne savais rien faire d’autre que marcher de long en large dans l’appartement, en écoutant les murs respirer.
Étaient-ce les médicaments qui m’avaient rendue folle ? Et si j’étais, depuis ma maladie, terriblement lucide, au contraire ? Si les médicaments ne servaient qu’à endormir ma lucidité ? »

Seule une longue citation de ce type parvient, peut-être, à rendre compte d’Une bête aux aguets, le dernier livre de Florence Seyvos. En parler comme d’une fable gothique rendrait compte de sa part « d’inquiétante étrangeté », d’ailleurs soulignée en quatrième de couverture et pourrait dire, pour une part le désarroi hypnotique dans lequel nous plonge sa lecture. Ce serait aussi rapprocher cette Bête de celle tapie dans la jungle de James, ou de son Tour d’écrou, ce serait ranger ce livre aux côtés d’Esprit d’hiver de Laura Kasischke ou de la veine gothique d’une Joyce Carol Oates. Mais aucune de ces références ne rend vraiment compte de la violence sourde de ce livre, tout entière portée par la densité singulière de sa prose.

Quelque chose est là, tapi, que ni Anna, en proie à ce qui la déchire, ni le lecteur devant lequel ne s’ouvre que des questions, ne peuvent véritablement cerner, dont ils subissent les effets, un décalage et une fracture. Il y a d’abord les bruits et les voix, celles qui s’adressent à Anna, celles qu’elle entend « par effraction » et la voix intérieure qui alternativement la porte et la détruit. Une voix en elle qui commente tout, lui rappelle son abjection de ce qu’elle est, sa peur de ce qu’elle fait subir aux autres ­— ne ment-elle pas à Christine, sa meilleure amie, pour laquelle elle éprouve une attirance trouble ? N’a-t-elle pas mordu Ariel, son petit ami, au point d’être obsédée par la terreur de recommencer ?

Anna vit « dédoublée » depuis une bénigne maladie d’enfance, une rougeole qui s’est compliquée en pneumonie et a failli la tuer, jusqu’à l’intervention d’un étrange Georg qui lui a administré un remède aussi bizarre que miraculeux. Depuis Anna est contrainte à un traitement chimique, une pilule blanche quotidienne, une bleue hebdomadaire mais elle ne supporte pas cette contrainte, joue avec la prescription, change l’ordre et la régularité des prises, comme elle ne supporte pas le poids de sa mère qui la surveille et la met sous cloche. Est-ce cette maladie et médicaments avalés depuis ses douze ans qui ont déréglé ses sens ? Est-ce la chimie qui aggrave ce qu’elle est supposée soigner ? Le lecteur n’aura pas de réponse, tout le livre est porté par cette question, ce pharmakon qui est aussi la bête au centre du récit, une bête qu’Anna croisera même sur un tableau d’Annonciation mais qui n’énoncera aucune solution. Dire son état, l’observer en soi comme dans les yeux des autres ne fait que creuser la question, et ne peut la résoudre.

Certains lecteurs verront sans doute dans ce livre une fable des dérèglements psychiques d’une jeune femme aux mains d’un étrange mentor. D’autres le récit de nos dérèglements contemporains puisque la lecture des premières phrases semble un commentaire du présent : « Je me suis aperçue depuis quelque temps que je ne crois plus au monde » ; « Je crois que nous sommes des consciences liées par une même illusion, lancées à pleine vitesse dans un univers dont le fracas nous ferait mourir de terreur si nous l’entendions ». D’autres enfin se laisseront porter par la présence/absence au monde et à soi d’une jeune femme qui en est comme le cœur battant, qui en enregistre les échos aussi mats en elle qu’ils sont acérés, d’autant plus inquiétants qu’ils sont si familiers, ils l’accompagneront quand elle lévite, écouteront son « qui-vive » constant, épousant ses « scintillements » et hallucinations. « C’était comme si la réalité s’était fracturée et me laissait entrevoir un gouffre, une fente entre deux pas de rideau. (…) Derrière le rideau quelque chose me guettait, une bête invisible animée de la plus pure sauvagerie, qui un jour bondirait pour me déchirer le visage ».

Florence Seyvos, Une bête aux aguets, éditions de l’Olivier, 144 p., août 2020, 17 €