« C’est du Finnmark et de la Norvège du nord que je rêve. La lumière me met en extase. Elle se présente par couches, et donne une impression d’espaces différents qui sont en même temps très près et très lointains. On a l’impression d’une couche d’air entre chaque rayon de lumière et ce sont des couches d’air qui créent la perspective. C’est mystique. »
Anna-Eva Bergman, A-Magasinet, 21 avril 1979

Je ne sais plus dans quelles circonstances j’ai découvert Anna-Eva Bergman (sans doute en musardant sur la toile), mais ce fut un coup de foudre immédiat.

Il s’agit d’abord, grâce au travail des éditions Quidam, d’un très bel objet. Sur le fond écarlate de la couverture du livre se dresse l’image de Karl Marx, pointant son index vers les lecteurs, de manière à leur rappeler, plus que jamais, la nécessité de reprendre la lutte des classes, à une époque où celle-ci semble globalement frappée d’obsolescence. Dans un premier temps, ce mouvement peut surprendre, de la part d’un écrivain contemporain essentiel qui, depuis Charøgnards (Quidam, 2015), misait essentiellement sur la recherche ludique et formelle, dans la continuité des travaux de l’Oulipo, pour élargir notre appréhension du réel.

Il y a tant d’affaires en littérature – tant à faire, pourrions-nous aussi dire, devant la quantité de cases à résoudre. The Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde, The Case-book of Sherlock Holmes : tant de crimes que la littérature met dans nos mains innocentes. L’affaire, l’étrange Affaire, parfois bardé d’une majuscule qui rehausse son importance ; le Cas, traduit-on aussi parfois, pour accentuer son étrangeté souvent pathologique. Cette affaire se diffracte souvent dans tous les masques possibles du crime – murders in the rue morgue, study in scarlet, final problem – appelant le lecteur à noter la singularité du récit qui lui est proposé. L’Affaire Charles Dexter Ward, lisons-nous, et notre sourcil déjà se fronce, attentif : qu’est-il arrivé à ce pauvre Charles Dexter pour qu’il devienne à lui seul une affaire ?

Avec Real life, les éditions La Croisée publient la traduction du premier roman de l’auteur américain Brandon Taylor. Situé dans une université américaine, le livre développe une narration centrée sur les limites du langage et du sensible, la « réalité » qui apparaît ou qui est dite renvoyant à un double qui n’est pas vu ni dit, qui en tout cas ne l’est pas immédiatement, qui peut-être ne peut pas l’être.

« Sandrine souhaite partager sa localisation avec vous » : cette phrase du roman orne, seule, sa quatrième de couverture. Ce qui constitue une véritable marque de fabrique de la maison P.O.L – pas plus de quelques mots en guise d’argumentaire – dit tout le propos de Lucie Rico, tout son projet romanesque. Car il s’agit pour elle de travailler la matière même de la langue parlée par nos nouveaux usages, d’en faire un roman.

Depuis bien des années, l’Afrique du Sud donne à la littérature mondiale des romanciers d’envergure. Nous avons lu et aimé ceux qu’entraînent dans leur sillage John Maxwell Coetzee ou Nadine Gordimer. Nous n’avions jamais découvert jusqu’à aujourd’hui Damon Galgut, ce natif de Pretoria. Nous venons de réparer l’oubli en question avec La Promesse, Booker Prize 2021, un copieux roman de 300 pages s’étendant sur trois décennies à cheval sur deux siècles et évoquant le déclin d’une famille protestante et blanche.

Toute rentrée littéraire offre de nouvelles voix, des premiers romans qui imposent immédiatement un univers singulier. Parmi ces découvertes, Tenir sa langue de Polina Panassenko, récit à hauteur d’enfant comme de l’adulte qu’elle est devenue, entre rage et tendresse acidulée, qui provoque sourires et larmes. L’entre-deux est l’espace même qu’occupe ce récit, jusque dans son sujet : écrire une vie entre deux cultures, deux pays et deux langues.

Puissant et remarquable : tels sont les mots qui viennent immédiatement à l’esprit pour qualifier le premier roman de Deux secondes d’air qui brûle qui vient de paraître au Seuil. La jeune romancière y conte l’histoire d’une soirée tragique en banlieue parisienne où, suite à une interpellation, des policiers assassinent un jeune homme. Roman au rare souffle épique en même temps qu’intimiste, Deux secondes d’air qui brûle s’interroge sur le racisme systémique, les violences que subissent les femmes et les hommes dominés ainsi que sur la violence des assignations urbaines. Un roman essentiel de cette rentrée littéraire sinon un indéniable tournant contemporain que Diacritik ne pouvait manquer de saluer à l’occasion d’un grand entretien avec son autrice.

« Les intellectuels ne se promènent pas torse nu, ils meublent leur appartement avec soin et se battent pour le pouvoir ; lui semblait flotter comme un ange à l’intérieur du monde des idées. » Tout Yannick Haenel se tient dans cette description du Trésorier-payeur, le prodigieux personnage qui donne son titre à un roman qui transcende la rentrée littéraire.

Indubitablement, avec Vers la violence, Blandine Rinkel signe un des romans majeurs de cette rentrée littéraire sinon de ces dernières années. Dans un récit âpre, d’une formidable vigueur narrative, Rinkel dévoile l’histoire sans retour de la jeune Lou qui éprouve sa jeune existence au contact de Gérard, figure masculine d’un père qui oscille entre fureur sans conditions et quête inassouvie d’apaisement. Rarement on aura lu un roman qui, après MeToo, interroge avec une telle vivacité et une telle acuité les représentations féminines et masculines, en éprouve les limites et trouve dans la littérature une troublante puissance d’intellection du social. Autant de raisons pour Diacritik d’aller à la rencontre de la romancière à l’occasion de la parution de ce roman déjà clef de notre contemporain.

L a Manufacture des idées se tiendra du 24 au 28 août 2022, année du cinquantenaire du Rapport Meadows qui alertait (déjà…), sur les impacts écologiques désastreux de la croissance — économique comme démographique. La 11e édition du festival interrogera notre usage des ressources, selon un large spectre, des écoféminismes aux droits de la nature, des luttes contre les logiques extractivistes au dérèglement climatique — dont l’actualité estivale n’aura cessé de montrer les conséquences (réelles et dramatiques) sur nos quotidiens et les effets d’atténuation dans les discours médiatiques comme politiques.