Coetzee : « Où en serait l’art de la fiction s’il n’y avait aucun double sens ? » (L’Abattoir de verre)

J.M. Coetzee

7textes composent L’Abattoir de verre de J.M. Coetzee, en librairies depuis hier, dans la traduction française de Georges Lory, au Seuil. 7 textes qui, rassemblés, forment le portrait fragmenté, diffracté d’une femme dont les lecteurs fidèles du romancier sud-africain, prix Nobel de littérature en 2003, perceront rapidement l’identité.
L’Abattoir de verre a des accents crépusculaires et sombres, qu’il s’agisse des rapports des hommes aux animaux — « Le chien », « La vieille dame et les chats », « L’abattoir de verre » —, des relations au sein du couple ou de la famille ou de la marche même du monde — à l’image d’une Elizabeth Costello vieillissante et désabusée, ayant perdu « la puissance du désir  ». Chaque récit (nouvelle ? chapitre ?) s’offre comme le commentaire d’un grand nom de la littérature : l’interrogation de la part d’instinct mécanique de toute créature, homme ou animal, dans « Le chien » passe par Saint-Augustin, l’infidélité heureuse d’une femme dans « L’Histoire » est un commentaire de Musil, « Vanité » déploie Tchekhov, « Une femme en train de vieillir » s’appuie sur Dostoïevski, « L’Abattoir de verre » sur Heidegger, etc. et chacun des textes renvoie, bien sûr, à l’ensemble de l’œuvre de Coetzee et à son personnage fictionnel Elizabeth Costello, portrait de l’artiste en vieille femme têtue, « farfelue », sentant la fin proche, refusant d’abandonner sa maison en Castille et ses chats à demi sauvages. Son dernier souhait ? avoir « une belle mort », de celles qui se déroulent « au loin ». Chaque texte s’enrichit de cette double intertextualité, de références à l’œuvre antérieure de Coetzee comme à des textes explicitement convoqués dans les récits, finissant par être les pièces d’un puzzle lui-même double, le portrait d’une artiste et, à travers elle, de son créateur, de leurs engagements communs (la cause animale), de leurs « crises de terreur ».

L’Abattoir de verre repose sur un questionnement lui-même double : Sur quoi se fondent nos identités (humaines, animales, sociales, genrées) ? Quel miroir nous tendent les textes littéraires et philosophiques, en quoi nous permettent-ils de percevoir la complexité de nos existences et de nos identités ?
Sans doute ces référents explicitement convoqués par chaque texte ne sont-ils pas des clés universelles, en tout cas pour les personnages… La femme adultère de « L’Histoire » s’est vu offrir le roman de Musil par son amant, elle ne se reconnait pas en Clarisse, Robert « lui a donné cette histoire comme si cela devait provoquer chez elle une sorte d’illumination, mais pas du tout ». Le lecteur, identifiant L’Homme sans qualités alors que le titre du roman de Musil n’est pas donné, est-il plus clairvoyant que le personnage ? Peut-être, rien n’est moins sûr, tant les récits demeurent le plus souvent des énigmes, moments sans explicitations simples, fragments opaques de vies, récits « étrange(s) ou vaguement étrange(s) » (« Vanité »). Coetzee l’écrit dans « Une femme en train de vieillir » (As a Woman Grows Older), « l’ambivalence » est ce autour de quoi tournent nos vies comme la littérature : « Où en serait l’art de la fiction s’il n’y avait aucun double sens ? Que serait la vie même s’il n’y avait que des têtes et des queues, sans rien au milieu ? ».

L’ensemble du livre est donc construit sur cette ambivalence fondamentale, qu’il s’agisse du vacillement noir des existences qu’il met en scène, de désirs qui pourraient encore voir le jour, ou de l’ambiguïté-même de sa forme, entre roman éclaté et recueil de nouvelles formant récit (« mais de quoi s’agit-il ? D’un roman ? » ).
Les personnages qui composent L’Abattoir de verre sont clivés, leurs personnalités disjonctives, chronologiquement scindées, le temps qui passe et la vieillesse ayant fait disparaître un moi ancien qu’une teinture en blonde pourrait ressusciter (« Vanité »), qu’une aventure extra-conjugale révèle (« L’Histoire »), qu’un jeu de cartes fait soudain ressurgir quand « chacun se coule dans la personnalité du joueur d’il y a trente ans » en jouant au rami comme autrefois (« Une femme en train de vieillir ») : « Qu’est-ce que cela dit d’elle ? Qu’est-ce que cela dit d’eux ? Cela dit-il que le caractère est immuable, indissoluble ; ou cela signifie-t-il que les familles, les familles heureuses, tiennent ensemble par tout un registre ludique joué avec des masques ?».

Chaque récit est une vie soumise à l’anamorphose d’un moment, d’une crise ou d’une révélation — « ce moment où la conscience se concentre en une palpitation, une intensité équivoque avant qu’elle ne s’éteigne ». Un épisode révèle des failles, creuse les doutes, comme dans « Une femme en train de vieillir » qui vaut art poétique du recueil. Elizabeth Costello, romancière célèbre et adulée, doute désormais du pouvoir de l’écriture et de la fiction face au mal et au réel. Elle ne parvient plus à écrire, se contente de s’insurger et « déplorer », elle a le sentiment de « perdre foi en l’Histoire, en ce qu’elle est devenue aujourd’hui – la foi en son pouvoir d’établir la vérité ». « Si l’on veut devenir une meilleure personne, il me semble maintenant qu’il doit y avoir des voies moins détournées que de noircir des milliers de pages de prose ».

Elle finira par envoyer à son fils des pages et des pages de ses journaux, des documents, archives et articles de presse pour que, les lisant, il hérite des combats de sa mère, que sa mémoire devienne un témoin, une forme de texte immatériel, purement mémoriel. En colère contre les abattoirs, notre aveuglement volontaire face à la souffrance animale (« il m’est venu à l’esprit que les gens toléraient le massacre des animaux parce qu’ils n’avaient jamais l’occasion d’en voir un »), horrifiée par l’holocauste mécanique des poussins mâles, Elisabeth Costello, qui ne parvient plus à écrire de roman et se cantonne à « des histoires », donne à lire ses révoltes à son fils : « C’est pour eux que j’écris. Leur vie fut tellement brève, si facile à oublier. (…) Après mon départ, il n’y aura que du vide. Comme s’ils n’avaient jamais existé. C’est pourquoi j’ai écrit sur eux, et pourquoi je voulais que tu lises les papiers. Pour que je te transmette, à toi, leur souvenir. C’est tout ».

Plus que jamais, Elizabeth Costello apparaît comme la version fictionnelle de Coetzee, lui aussi sans doute embourbé dans cette « nostalgie de la boue » que ressent son personnage, une nostalgie qui « n’est pas une humeur, mais un état ontologique »,  quand le cerveau, « à mesure qu’il se fatigue », « aspire à retourner » dans une forme de « vase primale », « une pulsion de mort plus profonde que la pensée ». Au lecteur de L’Abattoir de verre d’être comme le fils d’Elisabeth Costello. A lui de lire ses fragments, de les rassembler ou non « en bouquet » et de se souvenir.

J.M. Coetzee, L’Abattoir de verre (Moral Tales), trad. de l’anglais par Georges Lory, Seuil, août 2018, 167 p., 18 € — Lire un extrait