Michel Foucault en Californie : « J’ai parfois l’impression d’être une vedette »

"Je lui tendis une paire de lunettes de soleil avec des verres réfléchissants et une grand monture blanche. Il avait l'air, lui dis-je, du fils de Kojak et d'Elton John. Il était enchanté" (Foucault en Californie, p. 58-59) © David Wade et éditions Zones

Comment résister à l’appel pop de ce titre, Foucault en Californie, à ce texte inédit de Simeon Wade, récit d’un road trip sous LSD dans la Vallée de la Mort à l’issue duquel Foucault déclara désormais connaître « la vérité » ? Le « manuscrit gonzo » de Wade mérite pourtant mieux que cette curiosité : il est une archive détonante sur Foucault et sa philosophie, les années 70, le corps, la contre-culture.

1975 : Foucault est professeur invité à Berkeley. Simeon Wade brûle de rencontrer son « héros », celui qui est pour lui « le plus grand intellectuel du monde », « le plus grand penseur de notre temps, de tous les temps peut-être ». Il s’occupe donc de faire venir à Claremont où il enseigne celui dont l’œuvre (avec celle de Deleuze et Guattari) a marqué « un tournant dans l’histoire intellectuelle moderne ». Il écrit à Foucault et lui propose de donner une conférence. L’invitation sera assortie de celle d’un double trip dans la Vallée de la Mort : découvrir le lieu mais aussi le cocktail que lui préparera Michael Stoneman, le petit ami de Wade, au nom comme un appel vers les paradis artificiels : « un élixir céleste, une pierre philosophale digestive capable de démultiplier à l’infini la puissance cérébrale — un enchantement ». LSD, Grand Marnier et Lieder de Strauss, voilà de quoi décoller : la formule possède « un pouvoir psychique analogue aux prodiges de la science-fiction, quelque chose s’approchant du Dr Morbius dans Planète interdite, ou de l’alien du premier épisode d’Au-delà du réel ».

Foucault accepte et Simeon Wade « documente » ces quelques jours suspendus. L’épisode figure dans la biographie de Foucault par David Macey mais Heather Dundas (qui préface Foucault en Californie) doute de sa véracité. Pour en avoir le cœur net, elle rencontre Simeon Wade qui lui fait lire son manuscrit refusé partout et lui montre une série de diapositives : « les images étaient splendides, mais le plus important était qu’elles prouvaient enfin que le périple avait eu lieu ». C’est elle qui s’occupera de faire paraître le livre, puisque Wade meurt soudainement en octobre 2017. Le sous-titre de la version originale de Foucault in California, paru en 2019, met l’accent sur la factualité et la vérité du récit  (A True Story), tandis que la version française insiste sur « l’inédit », que ce livre est, en effet, de bout en bout.

Un « périple de l’autre côté du miroir »

Publié aux éditions Zones, dans une traduction de Gaëtan Thomas, Foucault en Californie est de ces textes sidérants qui offrent une vue oblique sur un philosophe devenu une figure incontournable et même un personnage de fiction  (chez Guibert, Binet, Lindon). Comme l’écrivait son ami l’historien Paul Veyne, en 1978, Foucault est « l’inactuel, l’intempestif de son époque ». Il est une forme de révélateur, au sens photographique du terme — il suffit, pour en être convaincu de le voir sur les images reproduites dans le cahier central du livre, mocassins, sous-pull col roulé blanc et veste rayée, son uniforme public qui étonne dans le désert comme ses grosses lunettes réfléchissantes font détonner le costume habituel en métamorphosant Foucault en « fils de Kojak et Elton John ». Figure intempestive, donc, que Foucault dans ce livre placé sous l’égide d’une citation de Pascal évoquant Aristote et Platon dans « la partie la moins philosophe et la moins sérieuse de leur vie » : tout un programme. Cette facette révèle l’homme comme le philosophe autrement que ses livres, à travers une expérience décisive dont Wade s’est voulu l’alchimiste », avec son compagnon Stoneman : « tels deux Ève, nous lui donnerions le fruit de l’arbre de la connaissance ». Et précisons que Foucault adora le moment, poursuivit une correspondance avec Simeon Wade jusqu’à sa mort en 1984 et autorisa la publication du « manuscrit gonzo », qu’il avait lu.

« Michel, dis-je (…) j’aimerais que tout le monde vous voie comme une personne.
— Mais je ne suis pas une personne, répondit Foucault sèchement.
— Très bien, comme un être humain.
— C’est pire, dit Foucault en riant ».

« Il ressemblait à une créature de l’espace avec ses nouvelles lunettes de soleil » (Foucault en Californie, p. 60) © David Wade et Zones éditions 

« Il ressemblait à une créature de l’espace »

Nous voici donc embarqués en compagnie de Simeon Wade, Michael Stoneman et Michel Foucault, direction Death Valley. Au-delà de l’expérience ultime racontée, et qui vaut à elle seule lecture, ce qui sidère dans ce livre, c’est le portrait mené de Foucault, oblique, intempestif et, de ce fait au cœur même de sa pensée. Foucault n’est pas seulement ici un philosophe ou un historien mais un homme qui explicite son rapport à l’époque comme au monde et revendique un ethos de « journaliste. Je m’intéresse au présent. J’utilise l’histoire pour comprendre ce qui nous arrive, là, maintenant ». L’affirmation claque, elle est énoncée lors d’une rencontre avec les étudiant.e.s de Claremont, enregistrée et retranscrite. Pour Foucault, il le dit lors de la même rencontre, les livres doivent être des « bombes » et non des « outils », « nous devons pouvoir restituer notre propre histoire, transmettre et communiquer (…) les histoires de notre vie. Nous pouvons ainsi surmonter les déformations du monde extérieur que les médias nous imposent ». Les livres peuvent et doivent produire « de très beaux feux d’artifice. Bien des années plus tard, les historiens, entre autres, raconteraient que tel ou tel livre a été utile en tant que bombe et beau en tant que feu d’artifice ». Et Foucault en Californie, dans son genre, est de ceux-là.

« Je voulais tout apprendre de lui et à son sujet »

Ces pages que l’on dévore, nous les devons à un scribe fétichiste de la moindre parole prononcée par le philosophe — un enregistrement scrupuleux qui contraste fortement avec les envolées psychédéliques du récit (les « étoiles qui brillaient comme des flippers incandescents ») et fait aussi tout le sel de ce livre. Simeon est d’une curiosité insatiable et il soumet Foucault à un feu nourri de questions dont il retranscrit les réponses. Nous voyons Foucault découvrir water bed et tequila sunrise, expérimenter l’acide, raconter des anecdotes irrésistibles sur Chomsky, Godard, Genet ; nous l’entendons faire l’éloge de la contre-culture californienne, souligner l’importance pour un chercheur de sortir de son bureau, ce qu’il ne cesse d’ailleurs de faire ici, qu’il raconte les clubs SM, les saunas les bars cuir de Folsom Street, qu’il découvre la Vérité à Zabryskie Point ou discute de Bachelard, Merleau-Ponty et Althusser avant de couper du bois dans une communauté taoïste. La bande de Bear Canyon le surnomme « Country Joe Foucault » et proclame qu’il est stupéfiant : « on ne pouvait imaginer Voltaire ou Sartre accomplir une telle besogne si facilement ». On le comprend, il est difficile de passer à côté de ce « voyage au centre de la Terre », mystique et mythique, inédit en effet, pas seulement parce que c’est sa première publication en France mais bien parce qu’on lit rarement des textes aussi fous.

Simeon Wade, Foucault en Californie. Un récit inédit, Préface de Heather Dundas, traduit de l’anglais (États-Unis) par Gaëtan Thomas, éditions Zones, février 2021, 144 p., 16 € — Lire un extrait