Si les revues littéraires, en particulier celles de poésie, ont le plus souvent peu de visibilité, elles offrent aussi des possibilités moins contraintes et plus aventureuses que celles de beaucoup de maisons d’édition, proposant des expériences littéraires, publiant des auteurs peu ou non édités par ailleurs, les réunissant et créant des rencontres qui permettent aux revues de construire des constellations, des convergences, des points de vue multiples sur la littérature et sur ce que pourrait être une édition de création plus vivante.

George Romero

En 1976, au cœur tourmenté de Martin, l’un des ses films les plus accomplis mais sans doute l’un de ses plus méconnus, George Romero laisse dans la bouche ensanglantée de son personnage de vampire, toujours déjà mort, toujours déjà vivant, plus zombie que vampire, comme un testament toujours inaccompli qui dirait, après sa mort, sa permanence cinématographique à être vivant. Après avoir commis le meurtre de cette femme qu’il surprend, lui-même surpris, au lit avec son amant et les avoir si violemment vidés de leur sang, le jeune vampire, adolescent en dissidence, glisse, en effet, à cet animateur radio auquel il se confie : « Je tue mais ce n’est pas comme dans les films de vampire, vous savez. Je rêve de mourir. Je suis un vampire qui rêve de mourir, un homme déjà mort qui attend de mourir. » Peut-être n’existe-t-il pas de plus lumineuse escorte à la mort aujourd’hui connue, révélée cette nuit, comme un écho à son œuvre, de George Romero qui vient, à 77 ans, de nous quitter en laissant derrière lui une œuvre cinématographique parmi les plus vives et neuves du dernier demi-siècle : zombie avant l’heure, vampire de tous les cinéphiles.

L’image de Lemmy et de son haussement d’épaules pourrait indiquer que la situation est insoluble. Pourtant il s’agit de sauver des choses perdues, de réparer des occasions manquées. Godard est souvent plus tranchant dans ses propos que dans ses films. « Il n’y a plus d’Allemagne » (épisode 5) veut dire faire son deuil de l’Allemagne de son adolescence, qui de toute manière renvoie aussi à une famille bourgeoise dont il ne partage pas ou plus les valeurs. Il n’y a pas que des « images condensées » (Theweleit), il y a aussi des « personnages condensés ».

Pilar Albarracin, She Wolf, 2006, vidéo © Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris

La définition de vivant ne va plus de soi depuis des années notamment face à une médecine dont le progrès brouille les frontières entre corps vivant, malade et cadavre. L’état de mort cérébrale en est l’exemple le plus frappant. Cependant une approche du concept semble apparaître en ce début du XXIe siècle : après l’ère de la robotique, de l’homme androïde, du corps métallique qui fut le fantasme du siècle dernier – depuis les hommes robotisés des peintures de Fernand Léger au mouvement cyberpunk des années 90 –, la chair organique revient comme modèle du nouveau vivant. Mais ce n’est pas cette chair saine et bien portante à laquelle certaines médecines douces tentent de redonner ses titres de noblesse mais une chair qui retourne à sa définition originelle. Chair modeste, trop modeste, une simple chair comestible… Car le corps humain, roseau pensant, malgré la grandeur d’âme qu’il peut contenir, qu’est-il au final si ce n’est un assemblage d’os, de muscles et de veines ? Que devient-il, privé de sa pensée, si ce n’est un simple tas de viande ?

Godard, Notre musique

« Montrer trois triangles et dire qu’on est passé d’Euclide à l’Étoile de David (qui précédait Euclide du reste), c’est une pensée. Une pensée mise avec une autre pensée, dans un autre contexte, permet de porter un jugement, et de ne pas dire seulement « quel malheur », ou que sais-je… On peut approuver Madame Simone Veil quand elle dit, bien tard, que lorsqu’ils sont rentrés des camps de concentration, ils s’ennuyaient. C’est la vérité. Mais il a fallu cinquante ans pour qu’elle puisse le dire. Et après, on peut se demander, si on a l’esprit mal tourné comme moi : « Que faisiez-vous aux côtés de Maurice Papon dans le gouvernement de Giscard d’Estaing ? » C’est une question d’historien. Je ne peux pas lui en vouloir de ça. Moi-même, petit garçon, pendant la guerre, dans la famille, je notais sur une carte avec des petits drapeaux l’avance de l’armée allemande en Ukraine. Quand elle reculait, j’étais aussi malheureux que quand mon équipe de football était battue. Je ne connaissais rien, et après personne ne m’a dit. Je voyais ça comme des combats de chevaliers. »

Une fois par mois depuis mars 2016 et pour six séances, le Reflet Médicis accueille l’association Cinewax et son cycle documentaire Baatou Africa. La programmation met en avant les cinémas africains encore peu distribués dans les salles (encore moins s’agissant du documentaire), tout en mettant en relief leur diversité. Chaque séance s’inscrit dans une problématique telle que la jeunesse, l’oralité, le conte et la transmission, les diasporas ou les visions de femmes. Rencontre et entretien avec Marie-France Aubert qui met en lumière ces films au travers de sa programmation.

Tierno Monénembo

Double opportunité aujourd’hui d’évoquer l’œuvre de l’écrivain guinéen Tierno Monénembo, résidant hors de son pays depuis près de cinquante ans : le palmarès des grands prix de l’Académie française ce 23 juin, l’associe à 62 autres noms. Il est particulièrement mis à l’honneur avec le Grand prix de la francophonie que des écrivains prestigieux avant lui ont également obtenu. Par ailleurs, son roman de 2012, consacré à Addi Bâ, de son vrai nom, Mamadou Hady Bah (1916-1943), sous le titre Le terroriste noir, a été porté à l’écran par Gabriel Le Bomin sous un autre titre, Nos patriotes.

Jean-Luc Godard

« Au tournant des années 80 et 90, un jeune universitaire, cinéphile et historien, fait des recherches sur un scénario perdu qu’un vieux cinéaste russe voulait tourner sur la Révolution française. Son enquête le conduit de Moscou à Paris, d’Arras à Barcelone, de Naples aux archives d’un studio de Hollywood, et jusqu’à Berlin au moment de la chute du mur. C’est dans la capitale allemande, quand l’Ouest se retrouve tout à coup seul et face à lui-même après la dissolution de l’Est, que l’histoire, menée comme un film d’espionnage, se nouerait. Peut-être. Car si en apparence l’Ouest a gagné, c’est au prix d’une étrange victoire. L’occident a envahi le pays de la fiction et volé le scénario de la Révolution parce qu’il ne sait plus quoi inventer. »

Didier Roth-Bettoni © Anne Desplantez

Le journaliste et critique de cinéma Didier Roth-bettoni vient de publier aux éditions ErosOnyx Les années sida à l’écran. Un ouvrage pionnier sur la représentation au cinéma, entre 1981 et 1996, des malades et de leur entourage, ouvrage dans lequel l’auteur déploie une filmographie vertigineuse composée de centaines de films souvent très confidentiels ou malheureusement oubliés, ayant eu et continuant à avoir une importance cruciale sur cette question. Un travail salutaire pour sa capacité à analyser avec acuité ces films dont les enjeux ont indéniablement infléchi le cours de l’Histoire et participé à la construction de la communauté LGBT et la manière dont le reste de la société l’a regardée. L’ouvrage est en outre accompagné du film Zéro patience, dans un jeu d’illustration et de mise en perspective des plus pertinents. Un trésor cinématographique très queer qu’il faut découvrir de toute urgence.

Un jour, je marchais rue de Belleville avec Thierry Thieû Niang, nous allions chez mon filleul Ariel, nous parlions et des enfants nous ont dépassé. Je les ai vu sans les voir. Je ne sais plus ce que nous nous disions quand Thierry m’a coupé, me montrant les trois gamins devant nous, un petit asiat, un petit rebeu et un petit noir : Regarde, c’est de ça qu’il faudrait parler, de ce qu’ils sont en train d’inventer. Et en effet, la danse était belle entre ces trois-là, ils avaient 9 ou 10 ans, leurs marches, le mouvement de leurs bras et leur voix avaient beau être si différents, leur trio faisait corps et sens et art, on avait là trois petits Titis parisiens. Je les revois encore.