Freddy Krueger, créature de Wes Craven

Alors que George Romero nous a quitté cet été et que John Carpenter vient de faire paraître un best of de ses meilleures bandes originales, l’occasion était toute trouvée pour Diacritik de revenir sur Wes Craven, l’un des autres maîtres de l’horreur en compagnie de l’un de ses spécialistes les plus avisés : Emmanuel Levaufre.
Dans son essai Wes Craven, quelle horreur ? paru chez Capricci, Emmanuel Levaufre propose non seulement une puissante lecture puissante du cinéaste de Freddy, les griffes de la nuit dont il fait un pionnier de l’horreur littérale mais il en profite pour tracer une histoire renouvelée du cinéma américain depuis les années 70. Autant de pistes inédites et stimulantes sur lesquelles Diacritik a interrogé l’essayiste le temps d’un grand entretien.

Blade Runner 2049 : la question de Philip K. Dick, donc, subsiste. Et elle consiste peut-être à savoir où a lieu ce qui s’expose à l’écran sous le regard de Denis Villeneuve. Un esprit chagrin répondrait évidemment que l’intrigue se situe à Los Angeles, montrant ce qu’il en reste dans le brouillard de l’ennui. D’abord le lieu est désigné selon le terme d’une Cité, comme si la metropolis s’était vidée de son âme pour ne laisser qu’une architecture. Il en va comme si la Cité, grecque, dans son organisation sociale, ne laissait plus rien d’autre que des monuments archéologiques sans âme, au bénéfice d’un pouvoir, aristocratique en son principe. Une aristocratie de « Droit divin », la Wallace Corporation avec quelques êtres supérieurement maléfiques, diaboliques, pour en asseoir la domination.

Le documentaire que Griffin Dunne a consacré à sa tante, l’immense Joan Didion, est disponible sur Netflix. Le Centre ne tiendra pas (The Center Will Not Hold) est le portrait d’une femme comme l’explicitation d’une œuvre majeure, il est construit sur un savant équilibre de documents d’archives (films familiaux comme interventions télévisées) et d’entretiens au présent, avec Joan Didion et ceux qui lui sont proches (Calvin Trillin, David Hare, Harrison Ford…).

En poésie, on n’habite que le lieu que l’on quitte, on ne crée que l’œuvre dont on se détache, on n’obtient la durée qu’en détruisant le temps (René Char, Sur la poésie)

À quoi renvoie la notion d’habiter ? À celle de demeurer dans un lieu ? Évidemment, mais pas uniquement, puisqu’il s’agit aussi d’un ensemble d’activités effectuées au sein de ce lieu pour lui conférer son statut d’habitation. Cela a donc à voir avec la façon de se comporter, de s’inscrire dans ce lieu et dans le monde, avec la manière d’y vivre, avec ses gestes, son corps. Dans le remarquable film du réalisateur israélien Eitan Green, Indoors (« dedans », « Hadrei HaBayit » en hébreu, littéralement « pièces de la maison ») – un regard sur l’espace, la filiation et le temps – un père de famille, Avraham Nawi, en passe de tout perdre, se voit contraint de quitter son logis.

Claire Denis © Aurélien Barrau

« Cette beauté ne tient pas à la pureté morale,
qui est peut-être rarement belle »
Vincent Delecroix, Tombeau d’Achille

Bien-sûr, Claire Denis est une réalisatrice emblématique à plus d’un titre.

De ses débuts avec Jacques Rivette et Wim Wenders, jusqu’au très récent Beau soleil intérieur, primé à Cannes, elle traverse, comme un météore, les dernières décennies. Son nom est celui d’un cinéma à nul autre pareil : singulier dans chaque détail de ses immenses retentissements.

Emmanuelle Seigner et Eva Green dans D’après une histoire vraie

Manipulé, trompé et déboussolé : le lecteur est malmené pour son plus grand bonheur tout au long D’après d’une histoire vraie… de Delphine de Vigan. Ce roman noir offre ainsi un huis-clos entre une écrivain célèbre, Delphine et une amie rencontrée par hasard, appelée L., belle femme très sophistiquée. Les deux amies sont fascinées l’une par l’autre, mais cette relation va vite devenir à la fois stimulante et toxique. Au cœur du roman la question de la part de réel, de vrai dans le roman, contre la part de fiction pure. Une mécanique romanesque aussi implacable ne pouvait échapper à Roman Polanski qui porte le roman à l’écran dans un film en salles demain. L’occasion de revenir, dans un entretien avec Delphine de Vigan, sur ce roman, couronné du prix Renaudot en 2015, qui met à nu aussi bien l’art du thriller qu’une part vive de la création littéraire.

A l’occasion de la parution en DVD du beau film d’Isabelle Ingold, Des jours et des nuits sur l’aire, nous republions l’article que nous lui avions consacré lors de sa diffusion en salles.
Des jours et des nuits sur l’aire, d’Isabelle Ingold, est un film particulièrement beau et intelligent. Esthétiquement beau et intelligent. Politiquement beau et intelligent.

Crédit photo : Plattform Produktion – Bac Films

Palme d’or surprise du dernier festival de Cannes,  The Square aura donc suscité la controverse, ce qui est le propre d’une Palme d’or : audacieux pour les uns, caricatural pour d’autres, le film de Ruben Östlund, déjà réalisateur du très prometteur Snow Therapy divisait la critique. La polémique est naturelle, on peut penser qu’elle ne déplaît pas au réalisateur qui fait montre d’un véritable goût pour la provocation. Cependant, au-delà des critiques, forcément subjectives et pour la plupart totalement légitimes, on peut se demander si chez quelques-uns, ce n’était pas le film mais son propos dérangeant qui posait problème : la remise en question de nos bonnes consciences, le regard lucide sur l’humanisme affiché des belles âmes. The Square n’épargne pas les intellectuels aux grandes idées, on peut imaginer que se retrouver chez le héros un peu pathétique du film n’a pas forcément plu à tous. 

 Le Prix Lumière 2017 consacre le réalisateur hongkongais Wong Kar-wai. Celui-ci succède ainsi à Catherine Deneuve, Martin Scorsese, Pedro Almodovar, Quentin Tarantino, Ken Loach, Gérard Depardieu, Milos Forman et enfin à Clint Eastwood qui fût le premier, en 2009, à recevoir cette distinction récompensant chaque année une personnalité du cinéma pour l’ensemble de son œuvre et « pour contribution exceptionnelle à l’histoire du cinéma ».

Tamer El Said (DR)

This summer, France Culture broadcast a set of programs with Daniel Arasse, a travel through the paintings that have been significant for him. In the first show, I hear pieces of what he says about painting and I’ve probably a sensibility and a memory more auditive than when I read his work. I believe in the embodiment of the thought, in its power when it comes to be expressed at loud. The space is then inhabited, reasoning and resonating, and I, shunted in it. The poet Arasse is “soaked up by the painting”. “It rises, it takes you”, he says. This precise morning, his voice soaks me up too, whereas I’m still inhabited and overwhelmed by the projection of a film I saw the evening before. In the last days of the city (Akher ayam el madina) by Tamer El Said.

Tamer El Said (DR)

Cet été, France Culture rediffusait une série d’émissions avec Daniel Arasse qui voyage à travers les tableaux qui l’ont marqué. Dans la première, je retiens des bribes de ce qu’il dit sur la peinture. Je l’écoute car j’ai sans doute une sensibilité et une mémoire plus auditive que je n’en ai en le lisant. Je crois en l’incarnation de la pensée, en sa puissance médiatique lorsqu’elle est formulée de vive voix ou en situation. C’est l’espace qui se voit habité, raisonnant et résonnant, et moi balloté sensoriellement dedans. L’aède Arasse est « pénétré par la Peinture ». « Elle se lève, elle vous prend, elle me prend », dit-il. Sa voix aussi ce matin-là me prend alors que je suis encore habité et bouleversé par la projection d’un film que j’ai vu la veille. Les derniers jours d’une ville (Akher ayam el madina) de Tamer El Said.