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Commençons cette fois par un film. Juste sous vos yeux, 26e long métrage du prolifique Hong Sangsoo, sort en salles ce 21 septembre. Je ne l’ai vu à ce jour qu’une seule fois – ce qui est insuffisant à mon sens pour en parler avec précision –, mais il me suffit de clore les paupières, de me concentrer quelques secondes, de m’abandonner à une brève rêverie, pour que, non seulement des images, mais aussi des sons, reviennent, avec une clarté étonnante. Ainsi, de jour en jour, se renforce le sentiment d’avoir été en présence d’un objet cinématographique d’une grâce – d’un mélange de légèreté et de gravité – peu commune.

Concevoir un film comme le Livre d’image, sans doute n’y avait-il que Jean-Luc Godard pour le faire, pas un livre mais le livre, d’image, étrangement au singulier, comme si le mot, essence du cinéma, était ici un terme générique, à la fois scénario et forme à donner à ce scénario.

« La mer [est] trop grande pour mes yeux habitués à naviguer les écritures » écrivait Pierre Perrault au milieu des années 1950. « J’en ai assez de vivre dans le fiction » complètera-t-il trente ans plus tard. Bien souvent, l’auteur et réalisateur québécois s’est plaint d’une même tare, celle de fréquenter les livres plus que ce monde qui les environne. Il en est allé de même dans les eaux de la baie de Baffin, au début des années 1990 et à l’embouchure du Saint-Laurent trois décennies plus tôt. Ce constat, cependant, il s’est échiné sa vie durant à le conjurer. En témoignent deux rééditions chez Lux qui forment comme les bornes extrêmes de sa vie de poète et de documentariste.

Fritz Lang dit à la fin du Mépris qu’“il faut toujours terminer ce qu’on a commencé”. Gaston Planet, peintre dont l’œuvre et la personnalité restent présentes chez celles et ceux qui l’ont rencontré (il est mort en 1981 à l’âge de 43 ans), disait qu’“il y a des abandons qui sont doux, très doux. Il y a des renoncements aussi qui sont satisfaisants.” J’ai annoncé à la fin de l’épisode précédent que la deuxième partie de cette “brocante de fin d’été” serait une “session de rattrapage” consacrée à un petit nombre d’ouvrages, de poésie, de bande dessinée, ainsi qu’à trois films et une exposition. Du coup, à moins de succomber à la douceur de l’abandon (ce qui ne serait pas une mauvaise idée : la canicule régressant, le temps enfin clément incite à la promenade), il faut y aller, en pleine conscience que cette “session” ne rattrapera qu’imparfaitement ce qui n’aura pas été “oublié”. So May We Start ?

Avec Don Juan Serge Bozon signe indiscutablement son meilleur film et l’un des plus remarquables de ce début d’année. Car, loin de souscrire au mythe d’un Don Juan séducteur auquel Tirso de Molina, Molière puis Mozart nous ont habitué, Bozon offre un séducteur qui ne parvient plus à séduire : Laurent, un acteur qui doit interpréter Dom Juan, est abandonné par Julie, la femme qu’il aime. Le film devient alors une magistrale traversée du désamour avant que, comme chez Hitchcock, Julie ne revienne pour une seconde chance. Réinterprétation neuve du mythe, variation inédite sur les tourments de la passion, Don Juan de Serge Bozon ouvre à des questions que Diacritik ne pouvait aller manquer de poser au cinéaste le temps d’un grand entretien.

« L’homme n’est jamais aussi semblable à lui-même que lorsqu’il est en mouvement » déclarait Le Bernin quand, sculptant le buste de Louis XIV, loin de figer son modèle, il laissait le monarque libre de ses gestes, le laissant tourner autour de lui, évoluer à sa guise comme l’homme même de l’âge baroque. Car le véritable modèle de cet homme du Siècle d’or, c’est avant tout Don Juan, l’homme de l’identité protéiforme, des incarnations successives, paradigme résolu des amours variées et incessamment variables. Mais sans doute cette formule du Bernin bientôt devenue devise d’un XVIIe siècle épris d’apparences trompeuses et d’identités fuyantes est-elle elle-même prise à revers et à son propre piège baroque dans le magistral Don Juan de Serge Bozon qui vient de sortir sur les écrans et qui, à ne s’y pas tromper, s’impose, après les remarquables Tip Top et Madame Hyde, comme son meilleur film.

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Rien de moins que sept ouvrages – dont un certain nombre de rééditions, même si ces dernières sont d’une certaine manière des nouveautés – paraissent en ce début mai aux éditions de L’Atelier contemporain. Ils prennent la succession de bien d’autres parus depuis janvier, dont L’Aumaille de Kristell Loquet, Penser la perception de Jean Daive, Ce qui est arrivé par la peinture – Textes et entretiens 1953-2006 de Simon Hantaï, et Obstaculaire de Cédric Demangeot déjà recensés dans de précédentes « choses vues, choses lues ».

En achevant le visionnage de No Time To Die, une critique lapidaire d’Au Service secret de sa Majesté (réalisé par Peter Hunt en 1969) m’est revenue en mémoire : « aurait pu être le meilleur des Bond. Pas un classique ». En assumant la paraphrase, Mourir peut attendre aurait être le meilleur des Bond mais ne sera pas le classique qu’il aurait pu devenir.

Décembre 1982. Pendant deux jours, Michèle Manceaux, journaliste et amie de Marguerite Duras et de Yann Lemée, alias Yann Andréa, le compagnon de celle-ci jusqu’à sa mort en 1996, vient s’entretenir avec ce dernier. Ces entretiens ont été publiés en 2016 sous le titre Je voudrais parler de Duras et ont fait récemment l’objet d’une nouvelle publication en poche, aux éditions Points, avec Cet amour-là du même Yann Andréa.