Sylvain Prudhomme : « On veut être dans la vie », « traquer partout l’intensif » (Les Orages)

Sylvain Prudhomme, Les Orages (détail couverture)

« C’est le mot qui me vient : que tout ici est simple » : cette phrase des Orages pourrait tout entière condenser le dernier livre de Sylvain Prudhomme, qui s’offre en effet comme autant d’Histoires simples, récits de moments intimes et invisibles du dehors qui poursuit sa course indifférente. Histoires, énonce en effet le sous-titre des Orages : histoires et non nouvelles, tant ces 13 textes, par d’intenses effets d’échos et retours de personnages, forment quasiment un récit continu : A. apparaît dès l’histoire liminaire, « Souvenir de la lumière », et revient dans la troisième (« Les voisins ») pour définitivement s’installer avec « L’appartement » et « La tombe ». En ce sens, Les Orages est moins un recueil de nouvelles qu’un ensemble vibrant de moments de bascule dans nos existences, l’exploration d’événements apparemment si simples et pourtant si marquants, dans le plein sens du mot historia.

Orage, pour celle qui « s’est assise contre un mur pour raconter « La nuit » : « Folle qui croyais que l’existence ne me surprendrait plus. J’ai peur et je suis heureuse, je suis là où je veux être ». Orage, pour Awa qui retrouve l’intensité de la vie dans un choix souverain alors que son frère va mourir. Orage, pour Ehlmann racontant « la scène » du 20 septembre 2013 qui « avait changé sa vie », et pour le médecin de ce récit, sauvant un enfant aux urgences, un « de ces moments qui donnent rétrospectivement sens à tout ce que vous avez cherché, justifient une vocation, placent enfin l’enjeu à une intensité maximale ». « C’était maintenant », ajoute la femme qui raconte, le maintenant de l’instant nu, le du présent qui concentre toutes les temporalités, relit le passé, suppose que plus rien, ensuite, ne sera comme avant. Dès lors, dans cette simplicité d’autant plus puissante que la prose a été débarrassée de tout affect et ne nous dicte rien, écrire revient à saisir le fugace et l’intense, à le transmettre — et nombreuses sont ici les histoires racontées, énoncées pour être infusées en l’autre. Dès la première histoire, les narrations se croisent et s’enchaînent, entre Ehlmann et l’infirmière, Ehlmann et ce narrateur qui enfin nous raconte ce moment singulier. Le narrateur n’a rencontré Ehlmann qu’une fois, une heure « au bord de la route » mais il lui faut nous dire cet hapax, lui donner forme. C’est aussi Balzac, ainsi surnommé parce qu’il passe ses journées au café à écrire, qui finit par se confier lui aussi sur son rapport à un endroit, « quelque part entre Mantes-la-Jolie et Conflans-Sainte-Honorine » : « LE PARADIS », espace « d’échappées clandestines, à bonne distance de nos vies amoureuses respectives » pour le narrateur, sera finalement le lieu d’une autre rencontre donc d’un autre récit. Tout dans Les Orages est cette ouverture à l’altérité, autre que soi, autre en soi, à cette puissance du récit à nous transformer comme à nous saisir.

Dans chacune des histoires, des instants décisifs et la rencontre avec l’intensif de vies ordinaires, qu’il s’agisse de crises intimes (le couple de « L’île »), d’instantanés (« La baignoire »), du moment où il faut quitter un « appartement » ou d’un « bonheur paradoxal », que ce soient des moments de plénitude ou d’arrachement. Ainsi pour Awa qui « sent la nouvelle qui éclate dans sa tête et sa poitrine. C’est une déflagration lente, sourde, du dehors on pourrait croire que rien ne se passe, au-dedans c’est comme un souffle qui enfle, une plante qui grandit grandit, prend bientôt toute la place dans sa poitrine. (…) Elle sent la plante au-dedans d’elle qui l’étouffe, ses feuilles qui poussent, poussent de toutes parts contre les parois de sa cage thoracique, bientôt elle n’aura plus la moindre bouffée d’air ». Pour respirer, raconter, écrire, transmettre.

L’ensemble de ces histoires, de ces moments, d’échos en reprises, de pli en repli, compose un film à la 8 ½ — et c’est une citation de Fellini qui ouvre les Orages comme « Fellini » est l’avant-dernière nouvelle écrite depuis ce « film désespéré et qui pourtant déborde de vie ». 8 ½ ou l’art poétique des Orages, « un film d’une tristesse infinie et qui pourtant vous éblouit de féérie ». Mais ce recueil est aussi un concept album avec ses pistes musicales contrastées qui composent pourtant une histoire et une ligne lumineuse ou comme ses albums photographiques dont chaque tirage fixe un moment, du plus banal au plus mémorable — et le remarquable n’est sans doute jamais où on l’imagine, comme dans ces six photographies de « La vague » qui disent « le bonheur d’être ensemble, et le désir de graver ce bonheur. La conscience qu’il ne durera pas toujours. Le besoin de le fixer. D’en attester la réalité. D’en manifester la saveur, le prix ». Pensons aussi au narrateur de « L’Appartement » quittant ses 38 m2 parisiens pour le sud, un espace métré pour 20 années non quantifiables d’une existence désormais passée, 38 m2 qui sont « sans conteste le morceau du monde qu’au cours de sa vie il a le plus arpenté, reconnu, pratiqué ». Ce « morceau » est à la fois instant photographique et musique et « rien » de tout cela, dans un ailleurs, une manifestation de l’ineffable que seule l’écriture du moment peut atteindre et saisir :

« Il pense à ces photos, qu’il a faites.
Il pense à toutes celles qu’il aurait pu prendre et n’a jamais prises.
Cette fois il s’en va. Le moment mériterait des roulements de tambour, des trémolos de violons, trois coups comme au théâtre. Dans un mauvais film, il y aurait sans doute de la musique, la petite musique de la vie qui passe — mais non : il n’y a rien. Tout est comme toujours. Les bruits sont les mêmes. Le silence est le même. L’immobilité des choses est la même ».

Rien ne change autour de soi, c’est en soi que tout se passe, que se joue une scène intérieure, irradiante et brute, que Sylvain Prudhomme infuse en nous, en magicien absolu des sensations. Ses Orages ne se racontent pas, ils se lisent. Il faut ressentir ce que l’écrivain puise dans l’infime vacillement, ce qu’il nous transmet, qui se passe dans le minuscule, « au cœur de ce qui était en train d’arriver » : un taille-haie, un chêne et un amandier côte à côte, un hippocampe, rien n’est ici détail mais élément qui, par la magie d’une écriture, concentre une vie. Chacun de ses objets comme chacune de ses histoires est le précipité d’une intensité, dit la vie nue. Les lecteurs fidèles de Sylvain Prudhomme retrouveront aussi dans ce livre les lieux de son œuvre, la France (Paris, le sud, la Bretagne) et l’Afrique (« Awa Beauté »), les routes, la magie des panneaux de localisation et des noms de lieux. En cela les Orages est aussi le concept album ou le précipité d’un univers littéraire. Alors comme le Balzac de Prudhomme, buvons « au Temps, cher ami. Au Temps et à son élasticité. À ses galeries secrètes et ses doubles-fonds sans lesquels on pourrait tout de même vivre, bien sûr — mais pas si bien ». Là est le programme, poétique comme existentiel, de ces Orages, histoires du sensible. Sylvain Prudhomme est l’exact envers du personnage de « La Tombe », « esclave du quantitatif, petit comptable sinistre de sa propre vie ». Lui traque « partout l’intensif ».

Sylvain Prudhomme, Les Orages, L’Arbalète Gallimard, janvier 2021, 192 p., 18 € — Lire un extrait

Le précédent roman de Sylvain Prudhomme, Par les routes, Prix Femina 2020, paraît simultanément en poche
: Folio, mars 2021, 304 p. 8 € 10 — Lire un extrait. Lire ici la critique de Christine Marcandier et son entretien avec Sylvain Prudhomme.