Lydia Flem : « une rue, dix maisons, cent romans » (Paris Fantasme)

Man Ray, Les Larmes, 1932, couverture de Paris Fantasme

Paris Fantasme est plus qu’un roman : cartographie intime de la rue Férou, tentative d’épuisement d’une rue parisienne, « autobiographie au pluriel », archives et déploiement d’un imaginaire des lieux et des êtres, le nouveau livre de Lydia Flem échappe à ce genre comme aux autres. À son origine, une question : comment « habiter tout à la fois son corps, sa maison et le monde ? », quel lieu à soi trouver quand on est hantée par le sentiment d’un exil ? Cet espèce d’espaces sera ce livre, qui tient de Balzac, de Woolf comme de Perec, tout en demeurant profondément singulier.

Paris est « la ville aux cent mille romans », écrivait Balzac dans Ferragus et sa Comédie humaine déploie en effet un nombre impressionnant de scènes parisiennes ou de trajectoires de personnages aimantés par la « tête du monde » ; pas un quartier qu’il n’ait mis en récit. Chez Perec, l’échelle est tout autre : un immeuble pour dire la vie moderne, une place pour épuiser un lieu. Son regard n’est plus celui du démiurge et Prométhée, créant une société fictive à l’image de l’existante, mais celui d’un « usager de l’espace », l’espace même de « notre vie » qui n’est donc « ni continu, ni infini, ni homogène, ni isotrope. Mais sait-on précisément où il se brise, où il se courbe, où il se déconnecte et où il se rassemble ? ». Pour Woolf enfin, citée en épigraphe de Paris Fantasme, c’est dans une rue que tout se rassemble, une rue qui nous hante parce qu’il est « là » possible d’« habiter » le corps et les pensées d’autres personnes ». Ce « là », note de musique comme topographie, sera la rue Férou pour Lydia Flem, une rue à la fois familière et étrange, un espace avec lequel « faire corps » pour qu’enfin s’apaise, sinon cesse, ce sentiment d’« exils et errances à travers l’Europe » et que soit trouvé « un lieu libre et solide, un port franc ».

Rue Férou © Christine Marcandier

« Tout est récit »

La rue Férou apparaît comme une évidence et une énigme, l’espace d’une « symbiose corps-monde », une rue qui serait carnet d’adresses  de (et à) la littérature (Woolf, Kafka, Benjamin, Perec) et annuaire de l’œuvre de Lydia Flemmaisons vidées et habitées, panique derrière soi, quête de l’intime depuis des « je me souviens », voix des amants et exercice du bonheur, vie quotidienne et journal implicite. L’espace d’une vie et d’une œuvre pourrait donc ici se courber pour se rassembler, puisque cette rue est « de pierres » comme « de papier » — qu’elle est « espace de biographies et d’autoportrait chinois », de métamorphoses intimes comme textuelles, strates d’Histoire et d’histoires, de vies illustres comme oubliées. À l’image de cette rue qui échappe, Paris Fantasme ne cesse de se (ré)inventer, de déployer hypothèses de récits et lectures plurielles, tour à tour inventaire, goût de l’archive, autobiographie, vies potentielles, livre des passages, index et même livre de recettes de cuisine — pour mieux croiser topographie et généalogie, Histoire et quotidien, pierres et archives, présences et fantômes oubliés. Paris Fantasme s’offre comme un « puzzle baroque » et un échiquier, deux formes récurrentes dans ces pages pour cerner et saisir une rue, née il y a 500 ans, qui « cristallise sur une toute petite parcelle de territoire l’intensité et l’étrangeté des vies humaines ».

Rue Férou © Christine Marcandier

« Les lieux sécrètent des fables »

Quelle origine à ce projet romanesque fou ? Un préambule tisse des possibles et approche par cercles concentriques ce qui a pu faire naître ce « pari » d’un Paris Fantasme, le désir de raconter une rue qui est l’« abrégé » du monde comme d’un monde intérieur, une rue dans laquelle « comme on possède tous les âges à chaque âge, chaque maison rassemble tous les siècles en un même lieu ». Apparaît alors un centre radiant possible, la fresque sur le mur aveugle et triste de l’hôtel des Finances. Un homme peint, main levée et sans pochoir, des vers du Bateau ivre et « la ville devient livre sous nos regards », Lydia Flem regarde apparaître le « poème urbain ».

Sous les vers de Rimbaud qu’expose Jan Willem Bruins, un menu dans la pierre, les mots « pot-au-feu » gravés au XIXe siècle, l’ensemble offrant un art poétique. Le poème n’efface pas le palimpseste du mur, il le révèle. C’est là tout le projet, polyphonique et stupéfiant, de Lydia Flem : écrire non pour s’approprier ou décrire mais pour déployer des strates que le temps a effacées, tisser l’intime et l’universel, faire corps avec un lieu dans ce que ce verbe a de plus sensible comme de plus matériel. Mais le lieu ne se dévoile pas si facilement, une rue n’est pas une suite de numéros (ici une dizaine) que l’on pourrait inventorier chronologiquement et dérouler avec la certitude de l’arpenteur ou recueillir comme un botaniste. Comme la rose, la rue est sans pourquoi mais pas sans raison. Chaque pierre est une trouée et une énigme, chaque avancée le déploiement de fantômes — « l’histoire d’une rue se révèle aussi complexe que celle d’une personne ».

Alors Lydia Flem, « archéologue du présent » comme le fut Eugène Atget qui est dans ces pages son ombre et son double, compulse les archives et les livres, elle entremêle d’autres lieux et d’autres images à cette rue parisienne qui est à tous, des albums de famille tissés aux vues férousiennes. Elle se lance « sur un chemin de pierre et de papier, où suturer bord à bord les lieux disjoints, où coaguler l’écart du temps disparu ». Elle croise Madame de Lafayette et Man Ray, Voltaire et Jean-Jacques Goldman, Chateaubriand Hemingway, Athos et même Lydia Flem en comédienne du XVIIIe siècle — tant d’autres encore, anonymes comme célébrités. Elle déambule et se pose face aux « hasards inévitables », ne recule jamais devant le Unheimlich. Elle raconte le fait divers du 7 rue Férou, les ateliers de broderies ou d’orfèvrerie et la librairie L’Âge d’homme, les enquêtes photographiques d’Atget, des amitiés et des amours, des livres qui naissent, des êtres qui meurent, des figures fictionnelles et des êtres qui reviennent comme des fantômes familiers. En danseuse de l’impossible, elle se tient sur la ligne de « rencontre entre la précision du réel et la ligne de fuite onirique ». Cette rue, « mince couloir » entre la place Saint-Sulpice et le jardin du Luxembourg, est pleinement un « passage », au sens que les surréalistes et Walter Benjamin ont su donner à ce terme, dont Lydia Flem réactive la puissance.

Rue Férou © Christine Marcandier

« Choisit-on son adresse ? »

Paris Fantasme tient de ce que la littérature peut produire de plus fort, de Balzac à Perec, de Benjamin à Kafka. Ce livre les convoque, il est tout cela et tout à fait autre, (nous) échappant toujours, s’étirant comme un « ruban de Möbius » urbain, sous l’œil d’une sismographe. Tour à tour recueil de vies réelles et de figures imaginaires, d’archives attestées ou autobiographiques et de documents fictifs ou oniriques, déambulation géographique et enquête historique, récit de soi et littérature panoramique depuis un détail urbain qui est un univers, Paris Fantasme est à lui-même un genre. Sans doute Lydia Flem nous en offre-t-elle subrepticement la clé, entre les numéros 10 et 11 de la rue Férou, quand elle évoque ce mot qui, dans la civilisation japonaise, parvient à dire l’impossible, ibasho. Il est le mot qui sait dire le « mariage intime d’être dans un lieu et d’y être à sa place », et au-delà, ce mot qui seul pourrait justement définir Paris Fantasme, un lieu à soi que Lydia Flem partage avec nous.

Lydia Flem, Paris Fantasme, Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », mars 2021, 544 p., 24 € — Sur le site de Lydia Flem, retrouvez toutes les archives de la composition du livre.