« L’histoire de notre vie reste l’histoire d’un corps »: Sinéad Gleeson (Constellations)

Montage d'oeuvres signées Barton Beneš, Cindy Sherman, Sinéad Gleeson Frida Kahlo, Jo Spence

Constellations de Sinéad Gleeson, qui vient de paraître chez Quai Voltaire dans une traduction de Cécile Arnaud, est l’autobiographie d’un corps diffracté : il s’agit pour l’autrice irlandaise de raconter son histoire, depuis les blessures, marques et cicatrices sur et dans sa chair — soit d’une forme de réponse au programme d’Hélène Cixous, dans Le Rire de la Méduse, cité en première épigraphe du livre : « À censurer le corps, on censure du même coup le souffle, la parole. Écris-toi : il faut que ton corps se fasse entendre ».

Et ce corps, on l’entend, en effet, sans censure, dans ce livre singulier, qui heurtera sans doute quelques sensibilités mal placées, mais qu’il faut lire dans la continuité des œuvres de Susan Sontag, d’Hervé Guibert et de toutes celles que cite Sinéad Gleeson : Ocean Vuong — « Le corps est peut-être la seule question / qu’une réponse ne peut éteindre » (Ciel de nuit blessé par balles) —, Maggie Nelson mais aussi Franco B, Michel Foucault, Cindy Sherman, Frida Kahlo, Jo Spence et tant d’autres. Ce corps que nous ignorons, dont nous pensons le fonctionnement acquis, sait se rappeler à nous, par la douleur ou la maladie mais aussi le plaisir. Il est pourtant là, dans une présence/absence trop ignorée, oublieux que nous sommes de son souffle, de son rythme, d’un réseau souterrain d’articulations, muscles, fluides, en somme d’une mécanique parfaite, « une masse en mouvement de vaisseaux, de sang et d’os » parfaite et qui sait se faire oublier — jusqu’à ce qu’elle se détraque. Alors Sinéad Gleeson écrit, analyse et raconte ce qu’elle a très tôt observé dans une « non-lettre » adressée à sa fille en toute fin de volume : « Je place ces mots entre tes mains, / Pour t’aider à comprendre / Comment sera le monde / Parce que tu es une fille. / Que la chimie et la biologie / Ont pactisé / Dans tes cellules ».

Chacune et chacun de nous se pense « un » or chacun de nos corps est multiple : « il y a notre corps d’hôpital, fait de rivières et de cicatrices ; la forme quotidienne que nous présentons au monde ; celle — sacrosainte, que nous montrons à nos amants — nous créons nos différents corps comme autant de poupées russes et tentons d’en garder un qui ne soit que pour nous. Mais lequel gardons-nous ? Le plus grand ou le plus petit ? » Sinéad Gleeson, dans Constellations, n’omet aucun de ces corps et scrute tout particulièrement celui des femmes, soumis plus encore que les masculins à un réseau pluriel d’assignations. L’autrice raconte aussi bien son corps d’adolescente, subissant d’atroces opérations parce qu’elle souffre de monoarthrite, que son corps adulte atteint du cancer, son corps d’Irlandaise, ayant une vie sexuelle dans un pays qui légalise la contraception en 1979 et l’avortement en… 2018, son corps de femme enceinte quand l’accouchement provoque une rupture de sa hanche — et le médecin qui met la douleur terrible sur le compte du baby blues… Le rapport au corps est éminemment politique, indissociable d’un contexte personnel comme collectif. Si nous oublions comment notre propre corps fonctionne, tout le scrute, l’observe, l’assigne. Si tout corps est un « atlas anatomique » (Foucault), plus encore peut-être celui de Sinéad Gleeson, du fait de cette « histoire complexe » : « J’en suis venue à me représenter tout le métal que j’ai dans le corps comme des étoiles artificielles, scintillant sous la peau, une constellation de métal neuf et vieux. Après des années de procédures médicales, mes cicatrices se comptent en nombre à deux chiffres et dessinent elles aussi un paysage familier ».

Ce paysage, nous l’ arpentons frontalement avec Sinéad Gleeson qui nous le rend familier, dans un livre qui renouvelle le récit d’apprentissage de soi dans et par ses parcelles diagnostiquées : ce sont les douleurs et les cicatrices qui nous font devenir qui nous sommes — « Sans ces expériences, je ne serais pas cette personne qui ramasse ces éclats et tente de leur donner une nouvelle forme sur la page. Si on m’avait épargné les os problématiques, je serais quelqu’un d’autre. Un être différent. Une géographique différente ». Et c’est bien cette géographie que (dé)construit Constellations : l’autrice tisse l’écriture intime d’un espace à la fois extérieur et intérieur puisque le corps rassemble ces deux dimensions, ce que nous exposons, ce qui est en nous et pour nous. C’est dans cette articulation intérieur/extérieur, intime/collectif que se loge l’écriture de Sinéad Gleeson, dans ce pli qu’elle sonde et puise, nous donnant à comprendre ce que nous ne lirions pas sans elle. Du plus singulier — ses maladies, ses grossesses, sa propre vie —, elle tire un livre d’une radicalité folle, tout à la fois autobiographie et ouverture aux autres, art poétique, manifeste féministe. D’un fragment à un autre, les registres changent, les perspectives en échos constituent une constellation scintillante, en effet, éclats de métal comme éclats de vie, de soi, du monde, de l’art dans lesquels chacun.e se retrouve.

Le « recueil » s’ouvre sur l’évocation d’une adolescente irlandaise, l’expérience de la perte de la foi (à Lourdes), le dur apprentissage de la honte, de la douleur, d’une forme d’exclusion. Le deuxième texte est une méditation sur les cheveux, ce que coiffures, coupes, couleurs disent ou font dire des femmes, sa propre projection dans « the girl with the mousy hair » de Bowie. Chaque texte articule ainsi épisodes personnels, commentaires médicaux, artistiques, culturels. Se dire, à travers un centon et les différentes parties de son corps, c’est citer aussi bien Foucault que PJ Harvey, c’est passer des cheveux aux vaisseaux capillaires et « 96 000 kilomètres de sang » du corps, etc. : tout dans Constellations a la parfaite évidence de ces textes rares d’autant plus rigoureusement construits qu’ils semblent d’abord éparpillés et fragmentaires, il offre au lecteur d’édifier une partie de sa puissance dans ses blancs comme autant de correspondances à nos histoires, nos souvenirs, nos hantises et tropismes.

Le corps est pour Sinéad Gleeson un outil autant politique que poétique. Si tout se fractionne, c’est pour mieux se recomposer, une fois notre regard profondément modifié par tout ce que tisse et enchevêtre l’autrice. Tout est ici expérience, existentielle comme esthétique, vitale comme formelle, médicale comme artistique. Et son écriture joue de strates, à l’image de nos peaux et de nos corps qui portent sur eux et en eux tout ce qui nous a traversé.e.s, nos opérations, nos douleurs, nos joies, jusqu’aux cellules des enfants que nous avons portés : « pendant la grossesse, des cellules du fœtus traversent le placenta et s’attachent à celles de la mère par microchimérisme. Les bébés naissent et laissent une trace, un sillage cellulaire. Qui reste en nous pour la vie, profondément enfoui dans la moelle ». En nous, tant de traces, physiques et mentales, dont les strates de ce livre, comme nos corps, sont les dépôts.

Sinéad Gleeson © Brid O’Donovan / éditions La Table Ronde

Pour tenter de dire la singularité de Constellations, on pourrait citer ce que Sinéad Gleeson écrit de Barton Beneš, éclairage oblique de sa propre esthétique. L’artiste américain « s’est intéressé à l’utilisation artistique des contenants. En explorant les possibilités d’un espace aussi minuscule, il s’est servi de son œuvre pour délivrer un message politique et social ; redonner la capacité d’agir à sa situation personnelle à travers son art ». C’est exactement la méthode de Sinéad Gleeson : partir de l’infiniment petit, de son « histoire médicale complexe », pour dire un universel, nos existences, nos expériences, nos situations, ce à quoi le corps social et politique nous assigne et comment nous affranchir, par l’art et la littérature. Son livre, jusque dans sa forme, refuse les assignations : il juxtapose essais, récits, poèmes, commentaires, son autrice est à la fois romancière, essayiste, lectrice et créatrice, prise dans cette pluralité qui la (et nous) constitue. Constellations est en ce sens la figuration, et même l’incarnation, de son propre corps d’écrivaine comme de nos multiplicités existentielles. En ce sens, Constellations est à proprement parler un diagnostic puisqu’il s’agit ici « de s’expliquer ce qui s’est passé, de déconstruire le monde et de le reconstruire à notre façon ». Et le lire revient à le faire entrer dans le palimpseste de notre propre histoire.

Sinéad Gleeson, Constellations. Éclats de vie (Constellations. Reflexions from Life, 2019), traduit de l’anglais (Irlande) par Cécile Arnaud, Quai Voltaire, février 2021, 304 p., 22 € — Lire un extrait