Le pays d’où l’on ne revient jamais, de Julien Thèves, pourrait être lu comme un livre de souvenirs, centré sur un narrateur-sujet et ses émotions, ses sentiments. Semblent y  être réunis les ingrédients du roman familial : le père, la mère, l’enfance, les souvenirs d’enfance, un moi qui souffre, etc. Il s’agit pourtant d’autre chose, d’une écriture dont le souvenir n’est pas l’objet, pas plus que le moi. Le livre de Julien Thèves est un livre du temps, de la contemplation du temps et de la vie, un livre où le temps existe en tant que contemplé et occasion d’une vie contemplative.

Le très beau texte de Claire Tencin, Le silence dans la peau, enroule l’histoire de trois femmes, généalogie familiale sur trois générations échouées dans leur silence, le silence de la peau, le silence du désir, le silence de la mère : une mère aïeule qui doit se séparer de ses enfants pour jouir d’être une femme qui désire ; une mère qui doit renoncer au désir, qui déclare sa non jouissance de femme, une mère toute mère, infanticide et innocente ; une fille qui refuse la maternité, le devenir corps-mère, et qui par le récit fait advenir la mère avec la syntaxe du père moins le père.

Depuis 1990, Dominique Douay n’avait plus fait paraître de roman original. Révélé par sa nouvelle « Thomas » en 1974, l’auteur de L’Échiquier de la création et de La Vie comme une course de chars à voile s’était tu pendant un quart de siècle. Il nous est revenu avec un roman ambitieux et intrigant. Un de ces livres qui ne se lisent pas seulement, mais qui se relisent.

Emmanuel Macron aime lire. On connaissait déjà son goût pour la mythologie grecque antique, voilà qu’il dégaine à présent son amour du romanesque, dans un entretien à la Nouvelle Revue Française (pas moins). Son amour, ou plutôt celui qu’éprouve le « peuple français », épris d’aventures hautes en couleurs, de drame, voire d’un certain sens du tragique qui met en valeur les contrastes et exacerbent les émotions.

Voici un livre étonnant. Il rassemble des auteurs aujourd’hui illustres qui, autrefois, ont commencé une thèse universitaire, l’ont poussée loin, puis n’ont pas abouti — renonçant ou échouant. L’auteur, Charles Coustille, inscrit ce propos qui peut paraître anecdotique dans une perspective plus vaste jusqu’à se demander : qu’est-ce qu’une thèse en fin de compte et quelle fut l’histoire de sa version française ? Ou bien encore : qu’est-ce que le thétique, cette belle notion toute embuée de mystère ?

Après le récent Ultra Proust, Nathalie Quintane publiera en mai Un œil en moins, livre qui se présente comme une chronique politique croisant Nuit debout, la « jungle » de Calais, Notre-Dame des Landes, et d’autres mouvements au Brésil ou en Allemagne, etc. Cette chronique est également littéraire, racontant « comment nous fûmes énucléés ».
Entretien avec Nathalie Quintane.

Depuis bientôt une quinzaine d’années, Stéphane Bouquet a su s’imposer comme l’un des poètes les plus remarquables du champ contemporain. S’il avait déjà pu faire entendre sa voix critique en 2007 dans Un Peuple qui invitait à se promener dans un cimetière de noms, il offre, avec la parution ces jours-ci de La Cité de paroles aux éditions José Corti, son premier recueil d’articles critiques comme rassemblés au fil de la douceur d’une conversation.

Le recueil de neuf courts essais de Brit Bennett, Je ne sais pas quoi faire des gentils Blancs, part d’un constat qui pourrait sembler plein d’espoir : sans doute la jeune romancière, née en 1990, est-elle la première femme noire de sa famille à être entourée « d’autant de Blancs gentils ». Mais ce recul apparent du racisme n’est-il pas une forme « d’autoglorification » ? « Quel privilège que d’essayer que de paraître bon, alors que nous autres, nous voulons paraître dignes de vivre ».

Brûlées, d’Ariadna Castellarnau, peut se lire comme une dystopie mais aux contours flous, une dystopie atopique en quelque sorte. Il n’est pas question de régime politique particulier ni d’époque clairement située – seulement d’un « mal » qui s’étend et gagne chaque être, chaque lieu, chaque chose. Les vies, le monde deviennent ce mal, le sont devenus, le deviendront.

Avant d’enquêter sur la filière de la tomate d’industrie (L’Empire de l’or rouge), Jean-Baptiste Malet s’était intéressé à l’Amazonie : non le poumon vert mais l’un des GAFA, quand bien même le titre de son enquête embedded chez le géant de la vente en ligne joue d’une ambiguïté volontaire pour mieux la faire entrer dans le cadre d’enjeux sociétaux plus larges.