Jacques Higelin : « être le témoin de ce qui se passe de beau et de juste dans le monde, mais aussi d’injuste et de lâche » (Algérie, été 62)

Jacques Higelin (DR)

De nombreux hommages ont accompagné le décès de Jacques Higelin : « enchanteur, magicien, poseur de défis, funambule poète », le moindre d’entre eux n’étant pas ces obsèques entre joie et larmes, musique toujours. Mohammed Aïssaoui dans Le Figaro a titré son article « Les trésors d’écriture d’un homme de plume » pour évoquer un livre, paru en 1987, chez Grasset, Lettres d’amour d’un soldat de vingt ans. Ces lettres avaient été envoyées à une jeune femme dont il était follement amoureux et qu’il nomme Pipouche. Il avait rencontré Irène Lhomme sur le tournage du film d’Henri Fabiani, Le bonheur est pour demain, en 1959. De 1960 à 1962, Higelin fait son service militaire en ces temps de guerre où il était particulièrement long, d’abord en Allemagne puis en Algérie, quelques mois. En 1985, à la fin d’un concert, cette femme lui remet ces lettres conservées précieusement. Elles sont publiées deux années plus tard. Y a-t-il eu sélection ? En tout cas, celles que nous lisons sont d’une force qui emporte à la lecture. Sandrine Bonnaire a déclaré : « Le voir sur scène est une expérience pour la vie ». Le lire est également une expérience marquante pour entrer par sa porte à lui dans cette guerre d’Algérie qui a marqué de son empreinte tant de jeunes hommes devenus mutiques au retour. Valérie Lehoux qui a édité avec lui en 2015, Je ne vis pas ma vie, je la rêve, retrace son parcours dans Télérama. En 2016, il publiait aussi, Flâner entre les intervalles ; ces textes, écrit-elle « drôles, graves, amoureux, provocateurs, inquiets, concernés ou légers, avaient fini de le classer parmi les poètes ».

Pour ma part, en lien avec les topiques de mes articles, je voudrais revenir sur les « premiers » textes de Jacques Higelin, ceux qu’il publie en 1987, pour en redonner, le plus précisément possible, deux thématiques fortes, celle de sa vision de l’armée et de l’encasernement de jeunes adultes et surtout celle de ses mois en Algérie comme d’autres appelés, à la fin de la guerre en 1962.

Le titre choisi, Lettres d’amour… oriente la lecture vers l’expression amoureuse justement. Mais pour savourer cette dimension, il suffit de lire, la distance de plus de cinquante ans allège le côté voyeuriste du partage d’une correspondance amoureuse. Par ailleurs, que pourrait-on dire d’autre que la force de l’expression et évoquer les magnifiques pages ou paragraphes qui l’illustrent. Je n’en signalerai que deux : la lettre du 1er novembre 1961 qui est une lettre-poème d’amour sur trois pages et demie où Higelin conjugue comme dans le reste de cette correspondance passion, pudeur et poésie ; et la dernière lettre du 25 août 1962, sa réaction après la rupture voulue par celle à laquelle il s’adresse.

Il m’a semblé, même si les reconstitutions de son parcours y font presque toutes allusion, que sa manière de raconter l’Algérie en guerre d’un jeune soldat français de vingt ans était suffisamment étonnante et originale pour qu’on s’y attarde. C’est ainsi que je veux lui rendre hommage, en lui laissant la parole en un montage réorganisé par ma lecture.

« Dans les mots il y a le rythme ; dans les phrases, le mouvement, la mélodie. Et parfois je me laisse aller à ce mouvement, à cette euphorie d’écrire. […] Ce n’étaient plus des mots « écrits », c’était la musique de l’amour. Les gens qui ne jouent pas d’un instrument (surtout aussi sensible et sensuel que la guitare) ne peuvent comprendre qu’on écrive de semblable façon […] Personnellement, je connais (ou plutôt je « sens ») mieux la valeur d’un son que elle d’un mot écrit » (Lettre du 5 mai 1962).

Un autoportrait en « bidasse » de vingt ans

« Je ne suis rien – un matricule – je suis « 28.475 ». Mes cheveux coupés comme vous, ma jolie frimousse, une tête dépouillée, trop longue, en pain de sucre, de travers, oreilles décollées, sans aucun fard. Ma tête bien ridicule, bien humaine, bien à moi pour le déplaisir des yeux étrangers. Ni un enfant ni une grande personne. Dix jours ont fait de Jacques Higelin (acteur ?musicien ? charmant inconscient, faux séducteur et beaux sentiments !), dix jours en ont fait un « compromis », un être qui mange, dort, boit, rit, qui apprend l’immobilité, le sens du « point mort », la valeur de tout instant. […] Ma vie, la ville, la caserne, les êtres, les choses ont pris des dimensions qu’on ne peut plus méconnaître. Un monde où la lutte est incessante. La lutte pour se garder ! »

C’est ainsi que commence la première lettre de ce jeune homme, embrigadé dans l’armée en 1960, à Épinal, avant d’être envoyé en Allemagne, heureux sans doute – même s’il ne le dit pas – d’être là plutôt qu’en Algérie. La plupart des appelés, depuis le déclenchement de la guerre en Algérie, craignaient de devoir affronter cette guerre.

98 lettres composent ce recueil : 9 écrites et envoyées d’Epinal, 61, de 1961 à mai 1962, de différentes casernes d’Allemagne et enfin 28, envoyées d’Algérie, de Tébessa pour la plupart, du 14 mai 1962 au 25 août de la même année.

« L’ordre » de l’armée

« État curieux. Tout ce qui porte un grade, même le plus infime galon, hurle des ordres, des insultes, des grossièretés. « Les marines » un petit enfer. Je suis une caméra. Le temps de rien, d’observer quant même, c’est tout.
Quel charmant concert ! J’admire béatement cette « merde glorieuse ». […] Je suis parfaitement lisse. Ces choses qui bouchent l’horizon me glissent dessus. On m’aboie ! à tout de suite, à vous pour tous mes instants ».

Un peu plus loin :

« Cette caserne, c’est comme un hôpital rempli de malades en bonne santé, une prison pleine de faux condamnés. Les seuls amis que je m’y suis fait sont en tôle en ce moment. Quel bordel ! Je deviens fou de tant d’absurdité, de laideur ».

Le 21 octobre 1961, il dérive sur le verbe déambuler :

« Déambuler, ça me fait penser aux « bidasses ». Eux aussi, ils se traînent dans les villes, dans les couloirs des casernes… Ils y sont parce qu’on leur a dit d’y être ».

Le 13 novembre 1961, c’est une explosion :

« Merde quoi ! J’ai vingt ans ! Et avec moi des milliers d’autres. Et pas de grève ? Pas de révolte collective ? Un écrasement total. Infect ! […] Merde ! c’est trop con ! Il faut se calmer, passer au-dessus, oublier ».

A Pipouche qui s’est impatientée, il rappelle, le 27 février, ce qu’est l’ « impossibilité des casernes » : « Je vous souhaite seize mois d’armée pour bien vous rendre compte qu’ici « on » décide pour vous et que vous n’avez le droit que de vous tenir à carreau et fermer votre gueule ! »

Le 12 mars : « La quille approche. Je ronge mon frein. Dans les casernes, on ne vit pas. On se prépare, on s’exerce, on observe comme un boxeur avant son grand combat. Il faudra se réadapter au monde civil, oublier progressivement les « réflexes » de caserne ».

Il ne sait pas encore que le pire l’attend comme le prouve plein de détails sur sa vie à la caserne de Tébessa quand il sera en Algérie à partir de mai 1962. Il prend un ton de dérision mais pour mieux masquer l’atroce : tomber sur un capitaine ancien légionnaire-parachutiste qui ne sait que faire marcher ses soldats à la matraque et aux menaces : « Le moral est généralement assez bas pour tous. Dans cette même caserne, de nombreux « paras » et plusieurs légionnaires qui y font des passages… Voilà pour « l’esprit ». Pour ce qui est du reste, corvées et gardes. Six mauvais mois en perspective et le tour est joué ! »

Dans ses lettres de Tébessa, Higelin revient à plusieurs reprises sur ce vécu au quotidien. Et dans sa lettre du 22 mai, il met les points sur les i : « Savez-vous où je suis tombé ? Non ! Au milieu d’un centre de parachutistes dont les régiments ont été dissous à la suite du « putsch » O.A.S. qui faillit les amener à Paris… Alors, imaginez deux secondes le climat des conversations, la mentalité, ou plutôt, l’absence de mentalité…[…] Imaginez vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre sous les ordres de types grossiers, sans scrupules, avec la misère des rues, des gosses, du peuple algérien, qui vous poigne le cœur, vivre sous la férule d’un régime qu’on hait et ne pouvoir rien… Je vous jure que ce n’est pas facile et qu’il faut parfois bien de la volonté pour défendre ses opinions, ne pas finir par se laisser « avoir », à la longue ».

Le 14 juin, il raconte : « Les gradés nous regardent d’un sale œil, on s’égueule avec eux. Ils ont dit qu’on était des meneurs, et moi, que j’étais bon à rien !!! Parce que je joue du jazz et de ce fait, je dois être un peu cinglé. C’est possible après tout. En tout cas, j’ai bien rigolé et j’ai pas fini ! Y a un chef qui me cherche des salades à tout bout de champ. Il est furax parce que je l’envoie chier du haut de mon mètre quatre-vingt-quatre !!! Décidément, j’ai pas le « type-sérieux », j’aurai pas mon certificat de bon soldat ».

Monter la garde

C’est une des rares activités sur laquelle Higelin revient plusieurs fois : moment qu’il préfère aux autres car, seul, il peut se livrer à ses pensées et se laisser aller à son imagination. En juillet 1961, il note : « C’est formidable, le monde qu’un individu peut transporter dans lui ! Il peut être à lui tout seul comme une grande foule en marche. G… est comme ça : il a l’air d’un peuple ! »

Il peut aussi y rencontrer des êtres qui assouvissent son besoin de fraternité. Un exemple frappant est rapporté dans la lettre du 6 février 1962 : « Hier, j’étais de garde dans un dépôt isolé, à 20 kilomètres de la caserne. La nuit était pleine d’étoiles brillantes, dans le ciel clair et froid que j’aime ». Il fait alors un tour de garde avec un Yougoslave avec lequel il sympathise aussitôt, par le rire : « il y avait en lui ce ferment de révolte qui germe dans le cœur des hommes épris de justice. Il est pauvre, mais très riche de liberté et de morale. A cet inconnu souriant, j’ai tout confié de mes espérances… »

On sait aussi qu’il devient ami avec certains appelés comme Marco Pico qui deviendra cinéaste ou Areski Belkacem, musicien, avec lequel il joue dans l’orchestre militaire et avec lequel il continuera son périple au retour, lui faisant aussi rencontrer Brigitte Fontaine.

Dis-moi ce que tu lis, je te dirai…

A l’armée, Higelin fait du théâtre, monte des spectacles avec d’autres. Pour Noël 1961 : « A Noël, je dois dire un conte : La Petite Marchande d’allumettes. Je n’aime pas ! Andersen essaie toujours de toucher la corde sensible par des ficelles « mélo », d’apitoyer les gens (une pitié toute catholique : histoire de « paradis », d’ « enfer » de « royaume de Dieu »). Si j’avais eu le temps, j’aurais dit Le Petit Prince de Saint-Exupéry ».

C’est avec enthousiasme qu’il lit L’Enfant de Jules Vallès et il écrit, le 9 janvier 1962 : « Bouquin généreux. Une belle tendresse d’homme pur. Comme il aime tout ce qui est vivant ! Il ne prend jamais que ce qui vient d’abord du cœur. La vérité se trouve dans le geste spontané, la parole libre. Si la pensée ne vient pas d’un élan d’amour, elle se dessèche rapidement au contact de la vie ». Il y revient le 6 février 1962 : « Je ne sais comment vous remercier de m’avoir fait lire L’Enfant de Jules Vallès. Quelle force ! Un cri de colère ! J’ai hâte de lire d’autres livres comme Les Thibault ou Jacques Vingtras, de connaître l’histoire des révolutions ». Il aurait bien trouvé l’écho de ce qu’il vit chez Roger Martin du Gard ; en effet on lit dans Eté 14 : « Vous avez été encasernés, équipés, poussés au meurtre et à la mort »…

Le 28 février, « J’ai commencé Ma vie d’enfant de Gorki… ». En Algérie, en juillet 1962, il note qu’il a dévoré Jean-Christophe et qu’il va « attaquer Germinal ». Il attend le livre sur l’histoire algérienne que son amie lui a promis.

Valérie Lehoux signale aussi que des amis lui ont envoyé La Question de Henri Alleg. Il arrive donc prévenu en terre algérienne.

L’Algérie à l’horizon

La guerre en Algérie, dans ces années-là, ne pouvait pas être dans l’esprit d’un appelé. Au foyer, à Rastatt, au mois de mai 1961, il note les chants que beuglent des hommes aux voix « fortes et vulgaires » qui partent en Algérie. En télescopage, sans faire de lien, il rappelle que ce jour-là on lui a fait creuser dans un mur des trous de 15 cm. Il a eu en tête l’idée de sa mort : « alors j’ai foutu des grands coups de burin dans mes trous, j’ai jeté mes outils contre le mur et je suis allé me coucher sur l’herbe. Il y avait un grand oiseau qui ressemblait à un avion, c’était peut-être un avion, le soleil était dur, exaspérant. Bruyant soleil ».

Toujours en Allemagne, le 24 novembre 1961 : « Ce soir, j’ai pensé à la mort, la mort pour une cause injuste, la mort plus qu’inutile : ceux qui meurent en Algérie d’une guerre qui va contre la vérité et dont on inscrira sur la tombe : « Mort pour la France ». N’est-ce pas une mort atroce que celle d’un homme obligé à se battre contre sa propre foi ?
Ce serait terrible de mourir pour autre chose que la vérité. J’en ai longuement parlé à Pico. Il part en janvier, moi en mars (c’est presque sûr à présent, je suis sur les listes). Je voudrais tant vivre assez pour défendre cette part d’amour qui sauve chaque homme de la médiocrité du monde, de son absurdité ».

Le 4 janvier 1962 : « Une nouvelle à laquelle je n’ose pas trop penser : je ne partirai peut-être en A.F.N. qu’au début mai ».

Le 15 janvier 1962, il est allé avec son ami Pico, voir La Ballade du soldat : « Ça nous a retournés, Pico et moi ! Quand on est sorti du ciné, la nuit était douce, pleine d’étoiles… On est allé dans un café…parlé de l’Algérie, la guerre, tous ces gens qui lisent L’Aurore et qui s’en foutent ! »

Le 1er février 1962, Higelin donne, pour la première fois, longuement, son avis sur la guerre, au lendemain d’une manifestation contre l’OAS et pour la paix en Algérie : « Écouté les nouvelles de la manifestation. C’est bien que les choses se soient passées dans le calme. Il est bon de sentir que les manifestants représentent un courant, une force, capable de se faire respecter si on l’agresse ouvertement – mais aussi, face aux provocations de toutes sortes, de se maîtriser !
Si tous les gens qui descendent dans la rue n’abandonnent pas la partie, s’ils mènent à bien leur mouvement, on peut espérer la paix en Algérie… comme en France !
Pour cela, je crois qu’il est nécessaire, même si on ne s’en sert pas, de porter l’arme sous le manteau.
A ceux qui lui imposent leur loi par le viol, la torture et la force armée, le peuple se doit de répondre qu’il n’est pas seulement voué au rôle de « martyr », mais capable de défendre son droit à l’autodétermination jusqu’au bout. Il faut que l’O.A.S. se sente à son tour menacée par les femmes, les enfants et les hommes qu’elle terrorise ; que cela lui donne à réfléchir sur la détermination du peuple algérien à se libérer de cette emprise coloniale qui, depuis si longtemps, étouffe sa culture, exploite sa confiance, et tourne en ridicule ses aspirations les plus légitimes ».

Le 26 février 1962, il fait un long compte-rendu d’une émission écoutée à la radio suisse sur « le problème algérien ». Il présente tout d’abord les interlocuteurs : d’un côté des membres de l’O.A.S. et de l’autre « des chefs et des maquisards du F.L.N. » : « Côté O.A.S. : craintes, explications camouflées de la violence, menaces, dépit. Seules préoccupations : les intérêts économiques et politiques de la France (le fric, le pouvoir), rejet total des aspirations du peuple algérien à l’indépendance, considérer comme une « anomalie », une « trahison » à l’égard de la « Mère-Patrie »…
Ensuite, ceux du F.L.N. ont pris la parole : dirigeants, combattants, résistants, intellectuels, qui feront l’Algérie libre de demain. Peu de place à la haine, dans leurs discours. Ils ne redoutent pas l’O.A.S., mouvement extrémiste qui ne fait qu’accélérer le processus de mobilisation du peuple algérien contre le colonialisme. C’est dans les racines, la culture, les révoltes et la résistance de son peuple que la révolution algérienne puise sa force et sa légitimité. Avec ses partisans, ses combattants, prêts à verser leur sang, à sacrifier leur vie pour elle, elle ne peut que triompher de tous les obstacles. « Ils » ont la foi, la confiance et l’espoir de tout un peuple, pour les soutenir et les encourager jusqu’à la victoire.
Leur parole était claire et sans haine. Pourquoi d’ailleurs en auraient-ils ? Leur combat est juste : il rend l’honneur, la liberté, le rire au peuple algérien.
Quelle joie et quel espoir cela m’a donné d’entendre ainsi parler de Paix et de Liberté ».

Quinze jours plus tard, le 12 mars : « il paraît que le cessez-le-feu est pour dans deux jours ? Mon Dieu, si cela pouvait être définitivement vrai ».

Le 14 mars : « Je n’ai pas le cafard de partir […] Et puis là-bas, il y a le soleil, la chaleur de l’été algérien ; la mer, les visages des gens qui ont souffert et regardent maintenant la Paix et la Liberté presque en face. Je veux voir cela, être le témoin de ce qui se passe de beau et de juste dans le monde, mais aussi d’injuste et de lâche »

L’Algérie vécue

« Bône, le 14 mai 1962 (1ère lettre d’Algérie) », c’est la première fois que la mention est aussi précise, en haut d’une lettre. Higelin raconte la traversée en bateau. Il a appris qu’on les envoyait à Tébessa, près de la frontière tunisienne : « Tébessa, ça doit être une très petite ville, isolée, une espèce d’oasis où on cueille des colliers de bois de santal, comme des violettes dans les bois de Rastatt (j’espère…) ». A l’arrivée, il note : « grosse animation… surtout chez les Algériens du contingent, heureux de revoir le pays ». Suit une longue description de ce qu’il voit, enregistre et transcrit : le temps brumeux, le mélange d’immeubles modernes et de maisons « indigènes » ; les nombreux « bidasses » qui embarquent pour rentrer en France ; la caserne-transit particulièrement peu accueillante par sa saleté, le manque d’eau et les mouches. En traversant la ville, il remarque les « gens habillés de façon très orientale » « et cette musique modulée, orientale/espagnole, comme une longue plainte, un lamento, une sorte de « blues » arabe ».

Dès le 16 mai, le voyage est entrepris vers la ville de Tébessa, malheureusement célèbre pour sa zone interdite et le barrage électrifié. Le jeune soldat écrit une longue lettre, presqu’entièrement consacrée à l’Algérie, ce qui est rare sur l’ensemble du recueil.

« Extraordinaire voyage vers le sud, le long de la frontière tunisienne. Là où, il y a encore peu de temps, les combats faisaient rage. D’ailleurs, partout le long de la voie ferrée, des réseaux de barbelés, des arbres calcinés, d’autres abattus par les obus ou brûlés par les bombes au napalm. Parfois, des ossements qui sont restés sous les lignes électrifiées.
Et puis un paysage fabuleux, sauvage, couvert de vignobles secs et arides en allant vers le sud.
Partout aussi, dans chaque village, une misère épouvantable. Dans les gares, les gosses couraient après notre wagon en réclamant du pain ou n’importe quoi qui se mange. La plupart vont pieds nus et leurs habits sont en loques. Mais, dans toute cette misère, quelle noblesse et quelle beauté ! »

Ce sont ces deux caractéristiques qu’il développe pour décrire les enfants sur l’évocation desquels il s’arrête longuement. C’est ensuite au tour des hommes et des femmes. Higelin découvre et admire : « je n’ai jamais vu de démarche aussi solennelle, on dirait des seigneurs, des rois, des prophètes ». Il est frappé par les voiles particuliers des femmes et leurs tenues vestimentaires colorées : « rouges, violets, avec de larges fleurs multicolores, bleu ciel, jaunes, vertes, qui éclatent dans la grisaille des gares ou sur la couleur terreuse des maisons ». Il y revient dans d’autres lettres comme celle du 13 juin : « J’ai vu une femme, drapée dans une robe d’un rouge très violent, à côté d’une autre vêtue de blanc immaculé, et ceci des pieds à la tête. C’était formidable, dans la lumière chaude du matin, comme deux fleurs violentes qui se laissent mouvoir par le souffle de l’air d’été. Que cette Algérie est donc belle ! Tout éclate dans l’œil, les chants, les couleurs, les rythmes, les odeurs. Partout une musique étonnante de la nature. Hier soir c’était Miles Davis, une vaste étendue noyée de lumière blanche, qui faisait se fondre le ciel et l’horizon des terres dans un même manteau éblouissant ».

Êtres humains et environnement naturel et aménagé retiennent son attention comme si aucun détail ne lui échappait du panorama, des nomades et des bergers. Le voyage de Bône à Tébessa se fait dans de vieux trains et Higelin se tient sur la plate-forme arrière : « Je me tenais là – béat – devant cet immense spectacle de la nature d’Algérie, bouleversé par tant de misère et de grandeur. Jamais, de ma vie, je n’ai vu de nature si limpide et si sauvage, si secrète et si avenante.
Il y a dans tout cela une humanité qui attire rien que dans le mystère des visages et la santé amoureuse des corps. On sent partout une sensualité très profonde, même chez les enfants ». Interrompant sa description, Higelin raconte l’anecdote de la rencontre avec trois hommes qu’il suppose être du F.L.N., qu’il a salués et qui ont répondu à son salut. Il est surpris car, jusque là, il n’a vu que des visages fermés ne répondant pas à ses gestes d’amitié et il commente :

« Ils ont dû beaucoup souffrir des cruautés françaises de la guerre ; il y a de nombreux cas de saloperies faites par des gars même du contingent. Du moins, certains se sont vantés devant moi de vols ou de tortures infligées aux Algériens sous la menace des armes et ceux-là semblent regretter le temps où l’on achetait un mouton, arme au poing, la quart de son prix (déjà dérisoire !) ».

Le lendemain, obligé d’aller en ville pour se faire soigner pour une infection, il voit de nombreux enfants et note le chant d’une petite fille : « Le drapeau F.L.N. est monté, le drapeau bleu, blanc, rouge écrasé ». Il observe, note et transmet.

A l’hôpital, le 29 juin, il observe deux petites filles apeurées : « C’est curieux comme l’expression de leurs visages portaient déjà les traits de l’expérience de la douleur, de la vie difficile. Quand tu croises un môme, tu es surpris de la gravité, de la perspicacité de son regard, et surtout de l’agilité précise de ses gestes. L’apprentissage de la vie se fait tôt ici. Dans la rue, j’ai entendu souvent des réflexions d’une grande sagesse intuitive dans la bouche de mômes et surtout une tolérance très grande. Ce qui est chouette, c’est leur gentillesse et leur confiance, du jour où ils t’adoptent. Mon pote l’instituteur, ce matin, ils lui ont refilé un drapeau F.L.N., moitié vert, moitié blanc avec au milieu une étoile et un croissant rouge ».

A la caserne, il parvient à échanger : « On était avec un Kabyle, très bien aussi, on discutait de l’Algérie. Le Kabyle, il a pas mal souffert déjà de l’injustice ; je te passe les détails, c’est l’éternelle histoire des tortures, des massacres, des saloperies de la guerre.
Ici, à Tébessa, il y a peut-être un an, pour deux des leurs abattus par le F.L.N., les légionnaires ont massacré trois cents Algériens en moins de trois heures (femmes et enfants aussi)… Le capitaine leur avait donné « carte blanche ».

Cette information dure est aussitôt suivie par une évocation d’hommes, de petits garçons et petites filles qu’Higelin campe avec toute l’empathie qu’il éprouve pour le peuple algérien. Il est intéressant aussi de constater que jamais il ne parle d’ « Arabes », selon les habitudes dominantes de l’époque, mais d’Algériens ou de musulmans, ce qui le situe bien dans un langage minoritaire, favorable à l’indépendance : « Dans tous les détails, dans toutes les rues, la misère pousse comme une fleur sauvage, avec une beauté sans égale, farouche, mystérieuse, nue. On suit les enfants des yeux, leur merveilleuse beauté éblouit ».

Le 19 mai, il note : « La ville écrasée de soleil. Dans les rues, la clarté aveugle, la poussière aussi. Une bonne femme habillée avec des sacs troués, mités, cousus grossièrement. Beaucoup comme ça. Les « bienfaits » du colonialisme ! Dans les rues sèches, la crasse et la misère croûteuse, c’est terrible ! […] On a souvent l’impression que les musulmans n’enlèvent jamais leurs vêtements, même pour dormir, surtout ceux qui sont restés attachés aux coutumes anciennes (la nouvelle génération est vêtue plus légèrement) car quel que soit le temps, on le voit toujours couverts d’une surcharge d’habits ». Higelin en détaille la superposition. Puis il poursuit : « L’essentiel de Tébessa se situe dans l’enceinte d’antiques remparts romains […] Dans la cité, un enchevêtrement de petites maisons, de magasins enserrés par des ruelles étroites, le tout noyé de monde, d’une petite foule grouillante et vivement colorée qui s’agite autour d’hommes et de femmes immobiles. Il y a, dans ce peuple, un mélange de vie intense, folle, gesticulante, mouvante, sensuelle et de sagesse fatidique, calme, prophétique. C’est comme le contraste entre des grains de sable tourbillonnants dans la tempête et l’horizon calme d’une mer sereine ».

Ce qui revient avec obstination, c’est le constat de la misère et les moyens qu’il faut mettre en œuvre pour la combattre. Les enfants qui souffrent de faim, c’est intolérable : « C’est contre cette injustice, pour soulager cette misère, qu’il faut se battre sans cesse. C’est pour ça qu’on n’a la « quille » qu’au moment de mourir ».

A partir de juillet, il est à Souk-Ahras et il est heureux d’être témoin, le 3 juillet, de la « liesse populaire » : « Un climat de folie, de liesse débordante, des voitures noyées sous un flot de gosses (jusqu’à vingt sur une traction), des milliers de drapeaux émergeant de partout à la fois, sur tous les véhicules (bicyclettes, scooters, camions…). […] ça éclatait de couleurs, du mouvement fou des étoffes, des cris, des youyous des femmes. Des visages ruisselants, certains, étouffés de bonheur, laissaient leurs larmes couler, les traits illuminés, transfigurés par cette joie énorme qui survoltait leur cœur, le cœur de ce peuple vibrant d’allégresse. C’était tellement beau, tellement bouleversant que j’ai senti des larmes qui me crevaient les yeux ». A l’opposé, les « bidasses » tournent en dérision le spectacle, ce qui le met en colère et en peine : « j’aurais voulu qu’ils comprennent enfin ce qu’était l’élan de liberté et de justice qui avait poussé ce peuple à la lutte […] qu’on ne pouvait se refuser à partager cet immense cri de tout un peuple.[…] J’ai pris mon pote « l’instit » par le bras et l’ai entraîné dehors. Tant pis si on se faisait piquer, je n’aurais pas supporté de rester enfermé alors que cette grande fête nous tendait les bras ». Ils descendent dans la ville, « je crois que nous étions les seuls Européens dans les rues ». Higelin note tout, la joie immense, les slogans, les drapeaux, les gens et les signes d’amitié qu’ils reçoivent. On ne peut tout citer mais toute cette lettre est à lire : « je crois que j’avais le cœur comme un soleil, prêt à éclater ». Il a le regret plus que vif qu’on les éloigne de Souk-Ahras, pour la vraie fête de l’indépendance, le 5 juillet.

Mais, comme à chaque fois, il tire parti de ce déplacement de 20 kms, jusqu’à Laverdure, en admirant une fois encore la nature algérienne avec ses mots de poète. Et il se lance dans sa lettre du 5 juillet, dans l’exposé d’un programme de mise en valeur du pays après l’indépendance, en soulignant les carences du colonialisme, la haine et le racisme « de l’armée et des colons français ». Mais très vite l’euphorie reprend le dessus sous sa plume : « Qu’importe ! J’ai eu le grand bonheur d’être témoin de la victoire d’un peuple qui sonne comme une gifle à toute volée ! d’être témoin de son rire, de sa joie bien vivante qui éclate par toutes les villes, les « mechtas », les campagnes […] C’est comme la lumière qui tremble dans la chaleur vive de l’été […] Jamais je n’ai tant regardé la vie. C’est si important de ne pas passer à côté ».

Le 16 juillet, il note qu’il repart à Tébessa en train : c’est l’occasion de parfaire son « éducation algérienne » avec ses compagnons de compartiment : « plein d’Algériens bons vivants, chaleureux », dont l’un répond à toutes ses questions sur « le destin de l’Algérie future » en s’exprimant « dans un français impeccable ».

On sort de cette lecture revigorée. Sans doute, les impressions auraient-elles été autres si Higelin était venu comme soldat en Algérie avant le cessez-le-feu. N’empêche que son regard si chaleureux sur ce pays et ses habitants qui sortent à peine d’une guerre atroce, surtout dans ce nord-est de l’Algérie, est un témoignage précieux et rare venant d’un soldat « français » de vingt ans. Les Lettres de Jacques Higelin, dans leur partie algérienne, auraient-elles été audibles, lisibles, en France, en 1962 ? Rappelons que les 80 exercices en zone interdite de Daniel Zimmermann (1935-2000), publié chez Robert Morel, fut un grand succès de librairie en 1961, très vite interdit. Cette publication vaudra à l’auteur, entre autres, une lettre de Sartre, un blâme de sa section du Parti communiste, un article élogieux dans Témoignage chrétien et un procès en correctionnelle pour injures à l’armée… Ce n’est qu’en 1988, qu’il publie une nouvelle édition augmentée, Nouvelles de la zone interdite. Ces nouvelles à (re)lire quand on veut vivre au plus près ce qu’ont vécu des appelés : Zimmermann a été appelé et affecté en zone interdite en 1957, en plein feu du conflit. Dans le même ordre d’idées – mais c’est, cette fois, une fiction et non un témoignage – on peut lire de Didier Daeninckx et Tignous, Corvée de bois, publié en 2002 et, la même année L’Ennemi intime de Patrick Rotmann.

Plus en écho encore avec ces lettres, on peut lire, après avoir quitté Higelin, un roman paru en 2016, de Brigitte Giraud, Un loup pour l’homme, qui porte justement sur un appelé du même âge que le « soldat de vingt ans ». Ce roman s’ouvre sur la visite chez un gynécologue qui refuse de faire avorter Lila, toute jeune femme qui ne veut pas garder son enfant car Antoine, son jeune mari, est appelé en Algérie et qu’elle ne veut pas engager une grossesse avec cette menace. Le roman se passe entre 1959 et 1961. Antoine est résigné à ce départ, même s’il refuse de porter une arme et demande une formation d’infirmier. L’arrivée dans le pays en guerre est toute d’étrangeté. Sans se révolter, les jeunes recrues se demandent vraiment ce qu’elles font là. Antoine est affecté à l’hôpital militaire de Sidi-Bel-Abbès et comprend vite que ce n’est pas une sinécure. Il est, d’une certaine façon, en première ligne des corps fracassés et des esprits traumatisés. Il se donne à sa « mission » et a du mal à retrouver sa complicité avec Lila quand elle décide de finir sa grossesse et d’accoucher à Sidi-Bel-Abbès. Il ne peut pas partager avec elle ce qu’il vit véritablement et reste silencieux sur sa vie militaire. Il est entièrement métabolisé par la guerre, par la souffrance, par la peur, plus préoccupé par « ses » blessés –particulièrement par l’un d’eux, Oscar – que par sa femme et sa fille. C’est du secret d’Oscar qu’est tiré le titre du roman, à l’encontre du sens que l’on peut donner en guerre à l’homme est un loup pour l’homme.

Antoine est enfin libéré, mais reviendra-t-il jamais à une vie « normale » ? « Voilà, c’est terminé. Ils sont priés de ne plus y penser. De chasser le mauvais rêve d’un revers de la main. La guerre d’Algérie n’a pas eu lieu ». Il est comme ses autres camarades qui ont échappé à la mort et sont censés être revenus d’une guerre qu’ils n’ont pas voulue. La force du récit est dans cette plongée toute en lenteur dans une fin de guerre et dans la prise de conscience du poids dont elle va peser, de la plaie qu’elle ouvre, au cœur de si nombreuses vies. En regard, la hauteur de vue d’Higelin et son empathie communicative pour l’Algérie forcent le respect.