En Amazonie : « Lorsque l’économie numérique présumée virtuelle redevient réelle »

Avant d’enquêter sur la filière de la tomate d’industrie (L’Empire de l’or rouge), Jean-Baptiste Malet s’était intéressé à l’Amazonie : non le poumon vert mais l’un des GAFA, quand bien même le titre de son enquête embedded chez le géant de la vente en ligne joue d’une ambiguïté volontaire pour mieux la faire entrer dans le cadre d’enjeux sociétaux plus larges.

Amazon a révolutionné nos habitudes d’achats et conquis des terrains toujours plus vastes : il ne s’agit plus de vendre des livres, des disques ou DVD mais de tout fournir à la demande, à domicile (et demain par drone), des couches culottes au mixeur. Tout le monde, ou presque, a déjà acheté un produit en ligne sur la plateforme, séduit par la facilité des recherches ou la rapidité de l’expédition… mais qui s’est déjà demandé ce qui se cache derrière l’écran, par quelles prouesses les objets sont expédiés en 24 heures ou comment les algorithmes d’Amazon savent, si précisément, quels sont nos tropismes culturels, habitudes d’achats et autres engouements quand le site nous suggère d’autres achats possibles, directement sur l’écran ou dans nos boîtes mail ? Là est l’objet de ce livre, En Amazonie, un voyage dans l’envers du décor et des discours.

Jean-Baptiste Malet, c’est l’une des lignes directrices de son travail d’enquêteur, est passionné par ce que l’on ne voit pas, donc ce que l’on nous cache. Ici « ce qu’il se passe derrière (l’)écran, une fois la commande validée, lorsque l’économie numérique présumée virtuelle redevient réelle ». Quel système a donc permis à l’entreprise créée à Seattle en 1995 par Jeff Bezos de devenir un mastodonte de la vente en ligne, avec un taux de croissance annuel sidérant ? Pourquoi le silence est-il demandé aux employés, pourquoi les journalistes n’ont-ils pas accès aux entrepôts, pourquoi « le client Amazon devrait-il tout ignorer de l’organisation que suppose chacune de ses commandes ? ».

Pour le savoir, le journaliste s’est fait engager dans l’équipe de nuit d’un entrepôt logistique Amazon, à Montélimar. Cette « cathédrale de tôle, emplie de cartons et de plastique », « au cœur d’un immense champ de béton », surveillée par une équipe de vigiles comme s’il s’agissait d’une base militaire, tient de ces Non-Lieux définis par Marc Augé (1992), représentatifs d’une « surmodernité » et indissociables d’une « accélération de l’histoire et du rétrécissement de la planète ». Tout y est paradoxe : hyperorganisé dès le parking, l’entrepôt, quadrillé par des lignes signalétiques et des zones, supporte sinon un certain désordre, du moins une forme d’aléatoire, compensé par la puissance logistique. Les objets sont placés non en fonction de leur catégorie mais de leur taille. Chez Amazon, l’espace est du temps : l’essentiel est d’en gagner, qu’il s’agisse de rentabiliser celui passé à chercher un objet avant de l’emballer et l’expédier ou de gagner des minutes sur le temps de travail des employés (via, entre autres, la place de la pointeuse). L’objectif est simple : qu’à terme il ne s’écoule pas plus de 20 minutes entre le moment où le client commande et celui où la marchandise est expédiée… Pour cela, les employés parcourent une vingtaine de kilomètres par jour (ou nuit), le scanner dont ils sont équipés sert aussi de mouchard enregistrant leur rythme de travail ou le lieu dans lequel ils se trouvent.

© Andreas Gursky/DACS, 2017

En lisant ces pages sur l’organisation des entrepôts Amazon, on repense à celles que Jean-Baptiste Malet a depuis consacrées à une entreprise californienne de tomates d’industrie. Le patron, libertarien, expliquait comment il parvenait à gagner des journées de travail (donc de l’argent) en optimisant les tâches. Même principe ici (et Jeff Bezos est lui aussi libertarien), sauf que les tomates sont des hommes ; si l’on compare les deux enquêtes, il s’agit toujours, pour le journaliste, de démonter les rouages de l’ultracapitalisme et de ses conséquences sur nos vies quotidiennes. Ici, le paradoxe du monde 2.0, « déclaré ouvert et transparent par la vertu d’Internet, où l’information circule à la vitesse de la lumière, prétendument sans limite aucune » alors que « partout s’élèvent chaque jour de hauts murs qui ceignent les zones de production et de diffusion des marchandises ».

Il ne s’agit pas seulement pour Amazon d’interdire l’entrée des entrepôts. La désinformation (ou l’absence de transparence) passe aussi par le discours : Jean-Baptiste Malet décrypte les leurres des déclarations de nos responsables politiques sur la chance que représente l’implantation d’un entrepôt pour le bassin local du travail. Or Amazon recrute majoritairement des personnels non qualifiés que la firme exploite, en faisant miroiter des CDI sans cesse repoussés. Pire, plus Amazon croît, plus les librairies et espaces culturels ferment, or ce sont aussi des lieux qui animent les centres villes, soutiennent le commerce de proximité. Les chiffres sont clairs : un emploi créé chez Amazon en détruit 18.

Amazon a d’autant moins de mal à pratiquer une réduction systématique de 5% et la gratuité des frais de port que l’entreprise ne paie aucune taxe à l’État français : « aucun achat n’est soumis à la TVA », « le tiroir-caisse est situé au Luxembourg ». Par ailleurs, l’implantation de ses entrepôts est subventionné par l’État et les collectivités locales (ou comment soutenir financièrement une entreprise multimilliardaire…). Amazon est l’un des symboles de ce que Joseph Schumpeter a analysé comme la « destruction créatrice » du capitalisme, portée à son acmé par l’ultralibéralisme contemporain : la création de nouvelles activités économiques a pour conséquence la disparition conjointe de secteurs entiers de cette même économie. Mais la perte est supérieure à la création…

Amazon n’est pas seulement le n°1 du commerce en ligne : c’est un système tentaculaire avec ses lois, son propre code du travail, son vocabulaire ; c’est une pieuvre comme celle, métallique, qui trône au milieu du hangar, avec ses quatre « longues tentacules rectilignes » qui « constituent les lignes de production » et organisent le travail. C’est elle qui engloutit, nuit et jour, les centaines de milliers de cartons estampillés Amazon expédiés vers les clients. Autour d’elle, deux catégories d’ouvriers, les packeurs (ceux qui emballent les produits) et les pickeurs (ceux qui vont les chercher dans les rayons). L’architecture du système passe par un vocabulaire agressivement anglo-saxon supposé tout rendre plus moderne et « fun », pour reprendre la devise de l’entreprise : « WORK HARD / HAVE FUN / MAKE HISTORY ».

Mais les termes punchy, le tutoiement comme règle masquent mal l’agressivité de ce monde du travail, la précarité des statuts d’intérimaires, l’isolement, la peur des dénonciations… Amazon, c’est une organisation à « l’esthétique totalitaire, version Stakhanov » dès les vidéos de présentation à l’agence intérim, c’est une firme dans laquelle tous les détails sont réfléchis, du fait de devoir se garer en marche arrière sur le parking au tutoiement (la confiance permet de travailler plus vite) ; des œufs en chocolat distribués à Pâques aux quiz dans la salle de pause, permettant de gagner des produits maison (pour cultiver un « patriotisme (…) amazonien »), de la place de la pointeuse aux fouilles quasi systématiques des employés qui sont de véritables machines à rentabiliser, pour le moment plus efficaces que les robots et si faciles à changer « quand ils sont épuisés ou ne font plus l’affaire en allant simplement puiser dans l’immense armée de réserve que constituent les chômeurs ».

L’Amazonie est donc une « abyssale forêt métallique ». Dans ce continent libertarien, livres et employés sont des objets comme les autres, des marchandises. Amazon ne crée rien mais distribue ; Amazon ne crée rien mais détruit. Voilà ce que cache « l’envers de l’écran du site marchand ». Comme l’écrit Jean-Baptiste Malet, la question qui se pose est « simple ». Mais elle n’est pas seulement de savoir si l’on veut ou non acheter sur le site Internet mais de déterminer quel « choix de société » nous voulons faire. Le livre est bien sûr disponible sur Amazon…

Jean-Baptiste Malet, En Amazonie. Infiltré dans « le meilleur des mondes ». Édition augmentée, Fayard, « Pluriel », 2015 (2013), 192 p., 7 € 50