La vie contemplée (Julien Thèves, Le pays d’où l’on ne revient jamais)

Le pays d’où l’on ne revient jamais, de Julien Thèves, pourrait être lu comme un livre de souvenirs, centré sur un narrateur-sujet et ses émotions, ses sentiments. Semblent y  être réunis les ingrédients du roman familial : le père, la mère, l’enfance, les souvenirs d’enfance, un moi qui souffre, etc. Il s’agit pourtant d’autre chose, d’une écriture dont le souvenir n’est pas l’objet, pas plus que le moi. Le livre de Julien Thèves est un livre du temps, de la contemplation du temps et de la vie, un livre où le temps existe en tant que contemplé et occasion d’une vie contemplative.

Le narrateur évoque son enfance dans la ville de H., ville du sud de la France, située en face de l’Espagne, pays où lui et sa famille vivront pour une courte période. Ses rapports avec les autres sont volontiers conflictuels, douloureux. Le père est distant, plus ou moins absent. La mère est excessivement présente. L’existence est vécue dans le désenchantement, une forme de souffrance, une inadaptation fondamentale. Pourtant, il serait trop simple de ne voir ici que l’évocation de souvenirs lointains, le récit de sentiments négatifs, d’une vie familiale compliquée. Le rapport au souvenir renvoie à des situations passées, mais le souvenir existe au présent : par le souvenir, le passé est en un sens présent et demeure présent. Ce qui est plus précisément expérimenté par le souvenir, c’est la distance interne au présent du souvenir entre celui-ci et ce à quoi il renvoie, à savoir un passé qui n’existe plus. C’est cette tension, cette réalité du souvenir et du temps tel qu’il est perçu et vécu par le souvenir qui intéresse Julien Thèves. Plus que les souvenirs, c’est l’expérience du temps qui est l’objet de ce livre, un temps non pas linéaire, successif, mais compliqué : le présent du souvenir implique un passé qui ne passe pas, qui à la fois existe au présent mais échappe au présent, ici et hors d’atteinte, le passé étant présent et ne cessant de fuir hors de la présence.

Le présent n’est pas simplement présence, il est quasi-présence, expérience de la présence de l’absence, expérience d’une présence-absence, d’un lointain qui est là, ici, et ne peut être rejoint. La photographie, omniprésente dans le livre, est la matérialisation de ce temps et de cette expérience du temps. Voir une photographie, la dire, revient toujours à la voir et à la dire au présent : « Sur d’autres photos, il est toujours en costume, toujours fumant, mais il est assis, avec d’autres hommes, quelques femmes en robe de soirée, il a un diner d’affaires, il fume, il est avec des clients importants, un homme fume un gros cigare… ». Cette phrase, qui mêle le présent d’habitude et celui de l’actuel, qui glisse de l’un à l’autre, resserre l’attention sur ce qui dans ce livre définit la photographie. Celle-ci représente ce qui a été, ce qui n’est plus, renvoie à un passé révolu, mais est en tant que telle présente sous les yeux, ce qui y est représenté l’est au présent, faisant du passé un actuel qui échappe en même temps à cette actualité, ici et maintenant et pourtant hors d’atteinte, définitivement passé. Avec la photographie, le passé se dit au présent et ce présent est creusé d’une absence, d’un passé pour toujours hors d’atteinte, mort.

Cette coprésence du passé et du présent dans la photographie, dans l’expérience essentielle du temps qui est celle du livre de Julien Thèves, devient objet de contemplation, de manière pure, sans prolongement dans une action, sans réaction  de défense. Le temps est contemplé et le narrateur, le sujet de la narration, s’abandonne à cette contemplation qui le définit, le constitue. Ici, le narrateur n’est jamais une présence, il est présent-absent, énonçant au présent l’enfant qu’il n’est plus et qu’en même temps il est encore sans l’être, à la fois mort et vivant, là-bas et ici, maintenant et autrefois. Le sujet du discours est un sujet scindé, traversé par un temps divergent, un temps duel dans les flux duquel le sujet diffère de lui-même, se différencie sans cesse de lui-même non pas successivement mais simultanément.

Le livre de Julien Thèves n’est pas un livre de souvenirs de plus, il est un livre du temps. Il n’est pas un livre de plus centré sur le moi, sur le sujet, il écrit au contraire la divergence simultanée et incessante du moi d’avec lui-même, du sujet pris dans les flux incohérents du temps et qui par là  ne cesse d’être aussi absent. Cette expérience du temps, sa contemplation dont le narrateur ne peut s’extraire, dont il ne cherche pas à s’extraire, empêchent l’adhésion simple au présent, l’action, l’engagement habituel dans l’existence et selon ses normes. Ce qui arrive, ce qui se présente est toujours vécu à travers le prisme d’un temps qui implique l’absence, où ce qui arrive n’arrive pas, est habité d’un passé qui persiste par lequel ce qui se présente reflue hors de lui-même. Ce qui arrive, les faits de l’existence, ne sont pas dans ce livre l’objet d’une adhésion, d’une participation mais demeurent dans une distance, sont l’objet d’une contemplation qui est toujours et encore celle du temps. Le sujet est comme à l’écart de ce qui advient, à distance, traversé par l’existence plus que participant à celle-ci (« Je regarde tout de loin »).

C’est cette distance structurelle par rapport à l’existence que Julien Thèves appelle « dépression » : « La dépression commence, ou elle se concrétise ». Pourtant, la dépression ici est moins un état négatif – même s’il est douloureux –, un état de moindre existence, qu’un certain niveau du rapport au monde et à l’existence, à sa propre existence dans le monde : niveau auquel l’existence est contemplée, vécue par la contemplation plus que par l’action. Il ne s’agit pas de se détacher de l’existence, de s’en détourner dans une espèce de comportement morbide, contre la vie, mais de contempler ce qui dans l’existence n’est pas habituellement vécu et qui est le temps divergent, la coprésence permanente du passé et du présent. Julien Thèves extrait de la dépression l’élément vitaliste de la contemplation, le temps comme vie complexe de la vie. Et il écrit la vie du sujet qui est contemplation et expérience du temps – sujet plus vivant peut-être.

Julien Thèves, Le pays d’où l’on ne revient jamais, éditions Christophe Lucquin, avril 2018, 176 p., 19 €