Corps et désir : Le silence dans la peau de Claire Tencin ou le hiatus de la langue maternelle (7/8)

Raija Jokinen, Tuntoaisti / Sence of Feeling, fibre de lin, 2006, private collection © Raija Jokinen

Le très beau texte de Claire Tencin, Le silence dans la peau, enroule l’histoire de trois femmes, généalogie familiale sur trois générations échouées dans leur silence, le silence de la peau, le silence du désir, le silence de la mère : une mère aïeule qui doit se séparer de ses enfants pour jouir d’être une femme qui désire ; une mère qui doit renoncer au désir, qui déclare sa non jouissance de femme, une mère toute mère, infanticide et innocente ; une fille qui refuse la maternité, le devenir corps-mère, et qui par le récit fait advenir la mère avec la syntaxe du père moins le père.

Silence et peau, deux mots sans liaison, échoués, éparpillés en constellation sur la page blanche liminaire, au seuil d’un récit qui d’abord bafouille tel un nouveau-né, avançant sans syntaxe ni sujet, ni point ni virgule, un nouveau-né qui simplement bute sur un corps, « pas n’importe lequel le corps de la mère dans la cuisine un corps qui fait fonction de mère étendue sans couleur entre les deux mots qui dérivent à la surface d’une parole manquante ». Cette parole manquante, c’est la langue maternelle, la langue confisquée à la mère : « mère drapée d’une jolie langue qui ne lui appartient pas un vêtement pour lui tailler la langue sur mesure dépossédée de l’enfant par la syntaxe territoriale nationale patriotique ».

Alors le Récit prend sa majuscule et s’articule en suivant les lois de la grammaire à la recherche de cette soustraction de la langue, de ce désir de langue inscrit dans la peau du silence maternel. Le Récit raconte autant la fille, la mère et la mère de la mère que sa propre venue, son propre cheminement dans la langue, sa texturation faite de jonctions et de hiatus, de lésions et de liaisons. Surtout quand la langue ne va pas de soi, surtout quand elle s’articule à la mère. Est-ce que la langue et la mère font la langue maternelle ? C’est un beau piège que la langue a tendu à la mère ; ça, le Récit l’a bien compris. Et il fait avec ce trou, ce fossé, ce silence, cette disjonction dans la langue de la mère qu’il ne cherche pas tant à combler qu’à ramifier, à l’aide d’une syntaxe qui ne serait ni territoriale ni nationale ni patriotique, mais une syntaxe qui bifurque, qui boîte, qui danse.

Aussi les mots surgissent-ils d’abord en surface – mais depuis des profondeurs ancestrales, historiques, filiales et/ou mythiques, depuis la marche syntaxique des chasseurs de la préhistoire qui a « écrasé la musique maternelle », depuis Lilith, la première femme rayée du récit afin qu’Eve lui soit substituée –, ces mots émergent comme sur une peau, puis peu à peu, pas à pas, se relient, dévient, s’assemblent, se divisent. Et le Récit ramasse d’autres mots en chemin, parfois les rejette, et c’est comme si ces mots rencontrés par lui avaient été abandonnés, oubliés ou figés, et qu’il fallait leur trouver une nouvelle place, une nouvelle articulation, les re-cycler en quelque sorte. Ce qui fait du Récit un résidu, le Récit est ce qui reste.

Mais ce reliquat, cette relique, n’est en rien figé, institué, territorialisé, il est au contraire itinérance, mouvement nomade, traces, à la fois dessin et stylet traçant lignes, droites, courbes, pleins et déliés, blancs et ratures. Et tout cela commence à former des nervures, les nervures dans la peau dans le silence de la mère. Le refus de l’érection, au sens de mouvement ascendant, autoritaire, visant à établir et statufier ce qui s’écrit de désir et de parole, se lit à travers le statut accordé au « je », instance du discours d’où émane le désir d’écriture, « je » de la narratrice – fille de sa/la mère – qui questionne sa filiation tout en réfutant tout emprise du « pronom possessif ». Ce « je » destitué de son autorité, de sa mainmise sur le récit, se fait dialogique, toujours en circulation, en relation : « je est toujours le début d’une marche dans la langue », « je » marche avec le Récit qui est comme cette troisième personne à qui l’on confie quelque chose, un petit rien, à peine deux mots qu’il doit tenter d’élucider en arpentant. Alors il se fait transhumance, suivant le chemin de la fille à la mère, de la mère à la fille, dans des allers et retours qui finissent par dessiner quelque chose, ces nervures justement, ces veines, qui permettent une nouvelle circulation, presque une respiration.

Ange Pieraggi, Sans titre, acrylique sur toile, 1997, 1999, 1997 et acrylique sur bois, 2012

Tous ces aspects font de ce texte une raisonnance plus qu’un raisonnement sur la langue, sur le corps-mère, leur maturation et leur histoire, sur la dite langue maternelle à qui l’on a coupé la langue. Il évoque et convoque le désir de ce corps langue qui échappe à la loi grammaticale du Père (et du fils et du saint esprit), qui circule dans la langue sans jamais édifier ni réduire au Même. Ce désir qui a été soustrait de la langue et virginalisé par les purs esprits sous forme de Muses vaporeuses.

La maternité prend dans ce texte une résonance bien plus vaste que ce que lui accorde le discours commun en tant que circonstance, expérience, voire condition d’existence d’une femme. Cela n’a rien à voir avec l’idée que les femmes seraient vouées, destinées à la maternité, comme si c’était leur devenir, non, tout au contraire, c’est comme si c’était un passé en-deçà du passé qui surgissait, comme un retour, un revers, un mouvement non téléologique, avançant à reculons à la manière d’une spirale qui fait retour sans retourner au Même. Oui, peut-être que la « maternité », lien mère-fille ici, en tant que symbolique mais aussi corps, rapport au corps, est un mouvement, une circulation. Une mémoire à venir sans territoire passé, une mémoire-relation sans filiation ni chronologie, sans héritage surtout, une mémoire qui ne relèverait pas d’un champ mental, mais d’un champ corporel sans quoi le désir reste orphelin. La fille le sait. A son poignet, le tic-tac de la montre, la toute relique filiale, lègue de l’aïeule précieusement transmis par la mère, écrase le battement de son cœur, si bien qu’à peine reçu elle s’en débarrasse, l’enfouissant clandestinement et nonchalamment dans le vieux pot de fleurs fanées empli de détritus, juste à la sortie du cimetière.

« C’est la route qui a départagé les mâles des femelles. La langue, les femmes ne la possédaient pas au départ, la langue déroulée sur la route, elles l’ont acquise à force de marcher, acquis la syntaxe déroulée sur la route pour suivre les hommes. […] La guerre des sexes à commencer avec l’écriture ». Hiatus de la langue maternelle, celle confisquée aux mères à qui les pères ont fait croire que c’était la leur pour qu’elles la transmettent comme une Relique à la descendance, sans une virgule de moins ni un point de trop, afin qu’elle demeure intacte dans leur giron qu’ils ont voulu vierge. La verge et la vierge, c’est peut-être cela le malentendu de la langue. Pourtant, cette langue, à y regarder de près, en mettant tout à plat, en lui ôtant sa tige, on remarque qu’elle est sans territoire propre, or les guerres proviennent toujours d’une question de territoire, d’un désir d’appropriation.

A ce titre, le récit de Claire Tencin ne se réclame nullement d’une pensée féminine (le Récit a rayé le dit adjectif), j’ajouterais au sens où on voudrait encore enfermer les femmes dans une spécificité mineure (ou majeure), mais il faut bien constater qu’il y a une pensée universelle qui s’accorde essentiellement depuis toujours au masculin, et cette pensée a un besoin urgent, dans sa structure, dans son contenu, de se fracturer, de s’ouvrir au divers, à la diversalité par une politique/poétique de la proximité (plutôt que de la propriété), du proche (vs la frontière), de la similitude (vs l’identique), de l’immanence (vs le méta- et la transcendance), de l’intime (vs la loi), pour en finir avec l’atavisme, la démarcation et le retour au Même. Et si le cerveau n’est pas biologiquement sexué, il pense avec/depuis le corps, il pense aussi avec des schémas préétablis, appris, répétés, des schémas désincarnés comme dieu le père qui ne s’incarne qu’en homme. Est-ce cela être asexué ? Du masculin sans pénis ?

Les corps-désirs des femmes ont leurs mots à dire, et ça ne les concerne pas elles seules, ça concerne tout le monde. Quand je parle dans un corps de femme, je parle en tant qu’existant, je énonce son existence comme tout autre je, et tout je parle dans un corps sans qu’il soit pour autant besoin de circonscrire, de territorialiser, de tenir les comptes de ce qui est à je, tu, elle, il. Alors n’attendez pas qu’elle érige son corps, qu’elle vous en révèle la mécanique cachée, il n’y a pas de mécanique parce qu’il n’y a pas de machine, il n’y a pas de clôture, il n’y a pas d’objet, pas de sujet non plus. Il y a une pensée qui prend corps dans la langue, une pensée désirante, et c’est dans la relation qu’elle entretient avec ce désir que se noue sa relation aux autres, au monde, au réel (ou au supposé réel qui n’est lui-même qu’une activation-actualisation de désirs le plus souvent refoulés, structurés, ordonnancés, policés, policiers, autoritaires, impérieux, impétueux, etc.).

Claire Tencin, Le silence dans la peau, Récit, éditions tituli, 2016, 80 p., 15,00 €

Autres ouvrages de l’auteure : Aimer et ne pas l’écrire, Montaigne et Marie, éditions tituli, 2014 ; Ange Pieraggi, l’étoffe et la peau, Jacques Flament Editions, 2013 ; Je suis un héros, j’ai jamais tué un bougnoul, éditions du Relief, 2012.