Joan Semmel, Intimacy-Autonomy, 1974 (Brooklyn Museum)

Lascaux, véritable lanterne magique, n’est pas qu’un simple témoignage du passé, qu’une antique archive de l’humanité, elle est le lieu de notre naissance, notre scène originelle, notre trame intérieure. Lascaux est notre premier rêve, notre toute première vision dont le souvenir hante nos nuits sans que l’on sache à vrai dire ce qui nous hante : « Un homme qui pénètre dans une caverne paléolithique, alors que c’est la première fois », écrit Pascal Quignard, « la reconnaît. Il revient » (Dernier royaume, Tome 3 : Abîmes, 2002).

Patrick Swirc, La mère des morts 10 © Swirc, 2014

La grotte de Lascaux, bestiaire vivant, fut paradoxalement découverte en pleine guerre, au moment où l’homme assiste au choc de sa propre déshumanisation, au moment où il croule, parmi la mort et les chairs pourrissantes, à l’affût de ses désirs en ruines, tentant encore de palper le pouls du monde.

Francesca Woodman, Self-deceit #1, 1978 © George and Betty Woodman

Il était une fois une enfant, une jeune fille, une femme, qui, voulant pénétrer le sexe de son origine, bascula en dedans d’elle-même par le truchement d’un miroir qui fit apparaître un lapin blanc. Quel est le regard que la femme porte sur le sexe de son origine ? Un regard rétrograde qui plonge à rebours, descend en lui-même, en son corps qui se creuse.

Spectateur devant L’Origine du monde (1866) de Gustave Courbet, au musée d’Orsay © MaxPPP

Depuis la nuit des temps peut-être, le sexe féminin attire et terrifie les hommes, non parce qu’il est en soi attirant et terrifiant, mais parce que les hommes y ont projeté maintes visions phantasmatiques, parce qu’ils ont vu en lui la chose impossible à voir, parce que le sexe féminin demeure un grand trou noir, le grand trou noir de la création, face cachée du monde, voilée à jamais au regard. En ce sexe est enfoui un lieu abscons, non seulement abstrus mais dont la traversée, la pénétration, au sens physique et intellectuel, s’avère périlleuse.

Raphaël, Les trois Grâces (1504-1505)

Femme, ton corps est ma chose et m’appartient, je le découpe, je le grossis, je le cadre, je le glorifie, je le rapetisse, je le torture, je le loue, je le blâme, je l’industrialise, je le commercialise, il est objet de mes désirs, de mes phantasmes, de mes pulsions et répulsions. Corps nus enfin libérés de ses voiles (depuis cinquante ans maintenant, la libération sexuelle a eu lieu) et que la pub, la mode, la porno/érographie textuelle ou visuelle, la prostitution, l’art, etc. ne cessent de produire et reproduire indéfiniment, selon des schémas souvent bien convenus, répondant à des desiderata principalement masculins. Le sexe, et particulièrement le sexe des femmes, ça rapporte, on le sait bien, surtout aux hommes d’ailleurs. Pourquoi le corps féminin hante-t-il autant les esprits, ou plutôt les regards ? Que révèle ce corps mis à nu ? Quels désirs ou refoulements du désir perlent, suintent, ruissellent depuis ce corps ?

Léon-Gontran Damas, Paris
Léon-Gontran Damas, Paris

Nous les gueux/nous les peu/nous les rien/nous les chiens/nous les maigres/nous les Nègres/Qu’attendons-nous […]/pour jouer aux fous/pisser un coup/tout à l’envie/contre la vie/stupide et bête/qui nous est faite.

Poète fondateur de la Négritude aux côtés du Martiniquais Aimé Césaire et du Sénégalais Léopold Sedar Senghor, Léon-Gontran Damas, Guyanais, demeure encore méconnu quoique Christiane Taubira ait fait résonner les vers de Black-Label cités ci-dessus en pleine Assemblée nationale pour fustiger les inégalités civiques lors du débat autour du « mariage pour tous ». Cette intrusion de la poésie dans l’espace politique par le biais d’une voix marginalisée qui exprime son mal-être d’homme nègre durant la période coloniale invite à réfléchir sur l’actualité de cette voix dans une société qui pense avoir tiré un trait sur le colonialisme.

La jungle © Gabrielle Saïd
La jungle © Gabrielle Saïd

Treize Bis nous enchante par ses collages poétiques et oniriques composés à partir d’images puisées dans notre mémoire commune pour en restituer la matière brute, la forme dépouillée, élémentaire, inscrite, si l’en est, dans notre inconscient collectif. L’artiste s’inspire de notre patrimoine pictural pour en restituer non pas les œuvres, mais la trace, le vestige, imprimés sur les murs délaissés de nos rues.