Charles Coustille : thèses à la dérive ?

Voici un livre étonnant. Il rassemble des auteurs aujourd’hui illustres qui, autrefois, ont commencé une thèse universitaire, l’ont poussée loin, puis n’ont pas abouti — renonçant ou échouant. L’auteur, Charles Coustille, inscrit ce propos qui peut paraître anecdotique dans une perspective plus vaste jusqu’à se demander : qu’est-ce qu’une thèse en fin de compte et quelle fut l’histoire de sa version française ? Ou bien encore : qu’est-ce que le thétique, cette belle notion toute embuée de mystère ?

Roland Barthes

Sur la couverture du volume, cinq grands noms sont annoncés : Mallarmé, Péguy, Paulhan, Céline, Barthes. Tous ont donc entrepris un travail doctoral mais bien en vain. En revanche, ils ont conquis la célébrité du côté de la littérature. Les cinq auteurs témoignent ainsi au long du vingtième siècle d’une concurrence entre l’université et les lettres, avec cette leçon surprenante : quand l’université fait défaut, les lettres peuvent venir en renfort et jusqu’à assurer une notoriété finalement plus grande. On notera ici d’emblée que Sartre n’est pas au nombre des cinq. C’est tout simplement que lui, pur produit de l’université et grand donneur de leçons, n’a même pas essayé la thèse, alors que chacun de ses ouvrages eût pourtant mérité l’accès à la soutenance. Son cas, on le remarquera, pointe d’ailleurs en direction de ce qui fera la fin du beau volume de Coustille, fin consacrée à cette espèce typique d’aujourd’hui : les professeurs-écrivains qui une armada désormais. Et c’est comme si courir deux chances valait mieux qu’en tenter une seule.

Édouard Manet, Stéphane Mallarmé, 1876.

Mais revenons aux cinq ici réunis. On passera rapidement sur les cas de Mallarmé et de Céline. Le premier entama une thèse de linguistique qui lui fit office de thérapie et qui cultivait déjà l’opacité d’écriture qui marquera toute sa poésie. Céline, pour sa part, s’embarqua dans la défense du médecin hongrois Semmelweis. Mais ce qu’il soumit au jury tenait beaucoup de la fiction et spécialement de l’autoportrait. Le refus qui s’ensuivit se conçoit…

Demeure, pour nous et pour Coustille, un sacré trio. Fallait-il pourtant consacrer un chapitre à Paulhan qui, découvrant à Madagascar une culture originale à travers ses nombreux proverbes, va s’épuiser au long des années à multiplier brouillons et tentatives sans jamais bien cerner l’aspect thétique de son travail. Et si bien que Jean Paulhan se retrouva avant la guerre aux commandes de la NRF, c’est-à-dire à la tête d’une lignée dont plusieurs étaient en puissance de thèse mais sans jamais vraiment s’y engager, qu’ils soient Sartre, Grenier ou Leiris.

Ne nous restent ainsi que deux figures, placées aux deux bouts de l’enquête. Elles vont l’une et l’autre exceller dans l’audace — l’impertinence ? — paradoxale. Soit d’un côté Charles Péguy et de l’autre Roland Barthes. En début de siècle, l’homme des Cahiers de la Quinzaine va donner dans la plus parfaite “anti-thèse” avec un culot sans égal. C’est que Péguy projette de présenter en Sorbonne un puissant travail avec cela d’extravagant qu’il y fait le procès de la glorieuse institution, y fustige le parti intellectuel dominant la Sorbonne nouvelle, y condamne le positivisme des historiens et sociologues qui y font la loi. Stratégie du cheval de Troie que celle-là puisqu’il s’agit de pénétrer via la soutenance dans le bastion honni. “Critiquant violemment Le Suicide de Durkheim, note par exemple Coustille, Péguy s’insurge de la négligence à l’égard de la dimension métaphysique du suicide et de la mort : analyser la mort en termes comptables, c’est ne rien analyser du tout.” (p. 85). À une telle absence de spiritualité, Péguy, écrivain du ressassement créateur, n’a guère à opposer que son style, ses scansions géniales, sa violence. Et c’est ainsi qu’il ne rejoindra jamais son ami Romain Rolland et sa chaire doctorale.

Roland Barthes, 1978 — Photo : Sophie Bassouls / Sygma / Corbis

Avec Roland Barthes, la tactique péguienne est en quelque sorte inversée, l’auteur remplaçant l’intrusion par le débordement. Si Barthes ne conduit pas jusqu’au bout les deux thèses envisagées, il n’en va pas moins accéder à une direction d’études à l’École Pratique où il est entré en 1962 et devenir bientôt le directeur de maints thésards, avant d’entrer dans le jury des mêmes ou bien de quelques autres. Et c’est un peu comme si les ouvrages qu’il a écrits jusqu’alors, tous hauts lieux théoriques, lui tenaient lieux de doctorat. Et là réside le paradoxe annoncé : un Barthes sans thèse finira par participer aux jurys de plus de cent cinquante épreuves doctorales ! Il va faire mieux : à travers conseils et interventions, il définira ce en quoi une thèse digne de ce nom doit vraiment consister. C’est en partant des traces écrites — rapports et appréciations —qu’il a laissées sur le sujet que Charles Coustille va donc dégager une doctrine barthésienne touchant la conception d’un doctorat en sciences humaines. On ne s’étonnera donc pas de voir ce loup dans la bergerie que fut Barthes encourager les doctorants à tenir à distance les contraintes qu’impose l’institution. Est donc prôné par lui un rapport à la thèse qui soit avant tout de désir, même si, en un second temps, il souhaitera que ce même désir soit mis sous contrôle. Car le doctorat ne saurait être prétexte à verser dans le fantasme. Mais ce fantasme, écrit Coustille dans l’optique barthésienne, ne doit pas être complètement délaissé pendant l’élaboration du travail doctoral, car la thèse a beau être un alibi de fantasme, l’énergie libidinale ne peut en être complètement absente. Ainsi, l’enjeu d’une thèse est avant tout d’orienter le désir d’écriture d’une manière optimale.” (p. 187). Précellence d’un désir bien canalisé donc et qui révolutionne certain dogmatisme universitaire. Et il y va donc de ce que Barthes appelle l’écriture et qui n’est pas sans faire écho au style façon Péguy, écriture et style donnant tous deux à la thèse un côté littéraire indéniable.

Charles Constille ne termine pas son beau livre sans en venir à certaine situation de l’université contemporaine, dans laquelle le doctorat s’est trouvé coiffé, en France comme ailleurs, par l’HDR. Or, c’est aussi le temps où le le discours antiuniversitaire venu de la littérature a mué, ce à quoi l’épisode Barthes n’est pas étranger. C’est qu’est apparue une caste de professeurs-écrivains qui tous ne sont cependant pas passés par une thèse pourtant allégée dans son volume. Et l’on verra ainsi au nom d’une seule et même conception un Jean-Benoît Puech en venir à ne plus bien distinguer recherche universitaire et recherche littéraire. C’est sur cette note plaisante que se clôt ouvrage qui avec bonheur s’est attaqué à l’histoire littéraire par le biais.

Charles Coustille, Antithèses. Mallarmé, Péguy, Paulhan, Céline, Barthes. Gallimard, “Bibliothèque des Idées”, mars 2018, 312 p., 24 € (16 € 99 en édition numérique) — Lire un extrait