Post-it, bouts de papier griffonnés, morceaux de nappe raturés : c’est toute une collection de mots qui dessine le monde silencieux de Joseph Grigely. Il nous donne à voir la matérialisation du langage. Étant devenu sourd à l’âge de 10 ans, il utilise principalement l’écrit pour communiquer avec autrui, ceux qui entendent et ne connaissent pas la langue des signes. Son œuvre, ses conversations sont des échanges qui débordent le langage, il crée une esthétique de la trace.

En l’espace d’une vingtaine d’années, recueil après recueil, Stéphane Bouquet s’est imposé comme l’un des poètes français parmi les plus remarquables du paysage contemporain. Le Fait de vivre, son nouveau recueil, qui paraît ces jours-ci confirme, plus que jamais, la place d’importance qui est la sienne : en autant de poèmes qui s’articulent en trilogie et tétralogie, Bouquet déploie un poème qui rêve de quitter le poème, de trouver les étreintes nombreuses et la simplicité, si difficile à rejoindre, de la conversation quotidienne. Le fait de vivre demeure l’horizon que se promet chacun de ses poèmes. Diacritik ne pouvait manquer de partir à la rencontre de ce contemporain capital pour parler de l’un de ses plus beaux textes – sinon son plus beau recueil publié jusqu’ici.

Envisager la pensée politique de Nietzsche peut engendrer une certaine perplexité tant elle s’avère complexe et non exempte d’apparentes contradictions. Si bien qu’on se demande si ce projet a un quelconque sens. Dans une lettre à son ami Rohde en octobre 1868, le philosophe ne se déclarait-il pas lui-même étranger à la définition d’« animal politique », ajoutant dans la foulée avoir « contre ce genre de choses une nature de porc-épic » ?

Essentiel et incisif : tels sont les deux termes qui qualifient sans doute le mieux l’essai d’Olivier Villepreux, Journalisme qui vient de sortir chez Anamosa. Journaliste qui a longtemps travaillé à L’Equipe et à Libération, Villepreux offre ici, avec un recul critique remarquable, une riche réflexion sur la pratique journalistique à l’heure tragique de la multiplication des fake news, du macronisme comme boîte de com’ ou encore de l’éditorialisme. Il revient pour Diacritik, le temps d’un grand entretien, sur ces questions clefs, ainsi que sur la pratique d’immersion, et le houleux débat autour de la loi sécurité globale et son sinistre article 24.  

Qu’est-ce qu’un film « poétique » ? Et qu’appelle-t-on « lyrisme » au cinéma ? Que faire de ce vocable « poétique » lorsque l’on est critique de cinéma ? Telles sont les pertinentes et vives questions que Nadja Cohen se pose dans un indispensable ouvrage collectif logiquement intitulé Un cinéma en quête de poésie qui vient de paraître aux Impressions Nouvelles. De Tarkovski à Raoul Ruiz, de Jarmusch à Miyazaki en passant par Malick, Nadja Cohen interroge, en associant chercheurs en littérature et en cinéma, les formes et les sens que la poésie peut prendre sur grand écran. Autant de pistes fécondes que Diacritik est parti sillonner avec Nadja Cohen le temps d’un grand entretien.

L’illusion onirique, l’imitation ambiguë, la fantaisie humoristique habitent les œuvres de Martine Aballéa, qu’il s’agisse d’installations, de photographies ou de contes. La perception du monde qu’elle restitue est empreinte de jeux de lumières, d’images colorisées et de typographies variées car le texte est souvent présent dans ses propositions visuelles.

Neuf et profondément original : tels sont les mots qui viennent spontanément à l’esprit pour qualifier le Manifeste pour une écologie de la différence que vient de faire paraître Hicham-Stéphane Afeissa. En des pages aussi fortes que lumineuses, le philosophe s’interroge sur la manière dont on pourrait mettre un terme au rapport profondément dominateur que les hommes entretiennent avec la nature, et notamment les animaux. Ne vivons-nous pas dans un déni de l’altérité que reconduisent certaines lectures écologiques ? Comment renouer les liens avec la nature et sa puissance créatrice sans l’écraser non plus que la nier ? Autant de questions déterminantes que Diacritik est allé poser au philosophe le temps d’un grand entretien.

Depuis une quinzaine d’années, Gianni Forte et Stefano Ricci occupent le devant de la scène théâtrale européenne. Provocatrices, poétiques, politiques, en rupture, inventives, leurs réalisations travaillent les corps, les âmes, les relations, les cultures, les mondes qui existent et d’autres qui sont possibles. Pour la période 2021-2024, ils sont nommés directeurs de la Biennale Teatro di Venezia. Entretien avec le dramaturge Gianni Forte.

Retour sur Centre épique, récit-documentaire publié il y a quelques mois par Jean-Michel Espitallier. Dans ce livre, sont interrogés l’Histoire, le temps, la mémoire collective et personnelle, certains des récits qui donnent du sens au siècle (le XXe). Ce questionnement – cette problématisation – se fait toujours du point de vue d’une écriture qui propose et, dans le même geste, défait, efface, déchire, accumule les ruines : écriture-temps, écriture-durée synonyme aussi de chaos. Entretien avec l’auteur.

L’actualité d’Albert Cohen au théâtre est léonine : avant d’adapter Mangeclous, Olivier Borle (Le Théâtre Oblique) porte à la scène deux épisodes extraits de Mangeclous (1938) et Les Valeureux (1969) dans une « fable burlesque » tout public : « Mangeclous et la lioncesse ». Littérature au Centre nous donne l’occasion de revenir avec Philippe Zard puis avec Olivier Borle sur la richesse du motif de l’animal, hyperbolique chez le romancier : la faune se déploie dans des listes surréalistes, se niche dans de petits contes allégoriques, habite l’imaginaire des personnages et envahit les forêts. Le bestiaire est à la fois le support d’une poétique, variée, et d’une rhétorique, profuse. Elle porte une vision du monde complexe et contradictoire.

Quand un écrivain que vous considérez comme un mythe vivant publie un roman intitulé Légende (Gallimard), c’est probablement que le temps d’initier une rencontre est venu. D’autant que cette parution est doublée de l’ouvrage Agent Secret, un récit plus personnel qui paraît au même moment dans la collection Traits et Portraits du Mercure de France. Philippe Sollers, 84 ans, dont une soixantaine joyeusement vécue au cœur de la création littéraire entre romans, essais et édition, reçoit dans son bureau au 5, rue Gaston Gallimard.

Passionnant : tel est le mot qui vient à l’esprit pour qualifier le fort et bel essai que Julien Lefort-Favreau consacre à l’édition indépendante qu’il vient de faire paraître chez Lux sous le titre de Le Luxe de l’indépendance. Dans ses Réflexions sur le monde du livre, Lefort-Favreau réfléchit à ce que signifie être indépendant, de nos jours, dans le monde du livre, à savoir comment s’élabore au quotidien mais aussi dans le long terme une indépendance esthétique, politique et économique. Qu’en est-il de l’engagement de l’éditeur ? Comment se construit le récit de cette indépendance ? Comment trouver un équilibre financier qui tienne compte du désir d’avant-garde ? Autant de questions que Diacritik a désiré poser au professeur de littérature française et d’études culturelles à l’Université Queen’s au Canada.