Une maison abandonnée, au cœur d’une vie de lotissements ; les élans d’une bande d’adolescents, confrontés à leurs désirs et leurs cauchemars, dans la nébuleuse de ces années 90, ces « uncanny nineties ». Le Fils de l’homme, le précédent roman de Jean-Baptiste Del Amo, s’aventurait déjà discrètement vers les lisières du genre, et La Nuit ravagée passe ce point de non-retour où le réel se métamorphose pour laisser place à l’hypertrophie de l’horreur – dans un hommage au genre et une revitalisation vivifiante de la forme romanesque. Rencontre avec son auteur pour explorer les arcanes de ses fantasmes.
Les livres naissent toujours d’un élan, d’un projet, d’une idée, d’un fil qu’il s’agit de dérouler et de suivre. Quelle est l’origine de La Nuit ravagée, à quel désir vient-il répondre ?
Je crois qu’il y a deux origines au projet. La première se trouve dans mon adolescence, avec la présence d’une maison abandonnée dans le lotissement dans lequel j’ai grandi. C’était, comme celui du roman, un pavillon tout à fait ordinaire, mais que nous avions toujours connu abandonné et dont nous avons un jour décidé de forcer l’entrée. Cet événement, a priori anecdotique, m’a laissé une forte impression car j’ai longtemps rêvé, de loin en loin, et jusqu’à l’écriture de La nuit ravagée, que je revenais dans cette maison. L’autre élément est plus récent. Après Le fils de l’homme, mon précédent roman, j’ai eu le sentiment d’en avoir terminé avec l’exploration des thématiques de la transmission de la violence des pères aux fils et j’ai eu l’envie de revenir à un rapport plus ludique à l’écriture, à une forme de narration plus classique, moins contrainte d’un point de vue stylistique. Je voulais retrouver cet état d’excitation qui était le mien lorsque, jeune lecteur, je dévorais certains romans fantastiques ou horrifiques sans pouvoir m’arrêter.
« L’horreur venait mettre en forme leur indifférence au monde, leur étrangeté, leur absence totale de perspective mais aussi leur désir profond », peut-on lire à propos du goût des adolescents pour le cinéma d’horreur. Comment ce passage par le roman d’horreur s’est-il avéré nécessaire pour raconter cette histoire, au-delà de l’hommage à un genre ?
Ce passage résume d’une certaine façon le projet même de ce livre de raconter une époque, les années 1990, et une génération, la mienne, qui a vécu son adolescence dans ces années-là. Un des éléments importants pour moi était aussi de traiter du territoire qu’est le lotissement, encore peu représenté en littérature et la façon la plus honnête d’englober ces intuitions-là (le territoire, la maison abandonnée, le malaise éprouvé dans les années 90) était d’utiliser le prisme du roman et du cinéma d’horreur qui ont accompagné mon adolescence et façonné mon imaginaire mais qui ont aussi admirablement représenté les peurs de cette époque.
La postface indique au lecteur que le livre a été écrit dans un état second. C’est la fameuse question de la transe en littérature, l’épineuse et très ancienne question de l’inspiration – qui a souvent plus de succès pour l’écriture poétique, plus concentrée sur un espace bref, que pour le roman, dont le long labeur suppose un travail plus étalé dans le temps. En quoi a consisté cet état second ? Est-ce que l’écriture romanesque suppose ce double mouvement — un laisser aller dans la liberté, puis un contrôle et une relecture une fois l’inspiration concrétisée ?
J’ai surtout pris conscience du fait que je portais sans doute ce projet depuis bien plus longtemps que je ne le pensais car il y avait une forme d’évidence dans l’écriture que je n’avais pas éprouvée depuis longtemps, peut-être même depuis le premier roman, ou alors de façon plus épisodique. J’ai aussi trouvé un certain nombre d’éléments narratifs et de résolutions juste avant de m’endormir, dans cet état second entre la veille et le sommeil, ce qui explique en partie que le roman soit traversé par une forme d’onirisme. Je n’écris pas de poésie et ne peux donc jurer de rien, mais le roman me semble cependant procéder d’une autre forme de surgissement que le poème, c’est un travail au long cours, un tâtonnement parfois laborieux. Cependant, il arrive qu’il dévoile des espaces, des instants qui sont des visions, une forme de révélation pour soi ou pour l’histoire qu’il développe.
L’adjectif du titre, ravagé, n’est pas anodin, et on peut penser que c’est sa polysémie et sa poésie qui a décidé son choix. En quoi consiste ce ravage : l’enfance bafouée, malmenée, la présence des fantasmes et cauchemars, la puissance du traumatisme ?
C’est un titre plus poétique que celui de mes précédents romans, et j’ai une réticence à tenter de l’expliquer. Il y a la nuit avant tout, celle, concrète, temporelle, durant laquelle les adolescents du roman rêvent, entrent dans la maison, se confrontent à leurs propres cauchemars. Il y a aussi celle, métaphorique, de l’adolescence, que l’on traverse comme on attend ce que l’on croit être le « jour » de l’âge adulte. Et puis, la nuit qu’ont été les années 1990. L’idée de ravage joue aussi sur ces deux plans. Quelque chose de l’enfance de ces personnages sera ravagé, détruit, saccagé, au cours de la nuit qu’ils traversent, de la même façon que quelque chose de notre génération a été conduit à une forme de désolation.
C’est un récit d’horreur qui fait entendre explicitement ses références. Tantôt les films sont mentionnés, sans être racontés ou explicites, tantôt ils sont plus longuement narrés, à l’image de L’Enfant miroir. Est-ce qu’on se pose la question de l’explicitation de ses références quand on les convoque ? Qu’est-ce qui décide cette différence de dévoilement ?
Il me semblait inévitable d’utiliser le référencement pour un récit situé dans les années 1990 qui ont été les années durant lesquelles a culminé le cinéma de genre (avant un regain d’intérêt plus récent). En 1996, Wes Craven réalise Scream, qui revisite le slasher en offrant à ses personnages la capacité de penser ce qu’ils vivent à la lumière de leurs connaissances des codes du genre. C’était un coup de génie de sa part et de celle de son scénariste, et cela disait aussi beaucoup d’une génération biberonnée au cinéma horrifique et aux séries tv. La nuit ravagée, prenant place dans ces mêmes années, ne pouvait faire l’impasse sur cette culture puisque la maison de l’impasse se nourrit de l’imaginaire des personnages et vient donc puiser dans cette connaissance qu’ils ont du cinéma horrifique. Mais je ne pouvais pas traiter toutes ces références de la même façon, au risque de rendre le roman indigeste pour les lecteurs qui ne sont pas des aficionados du genre. Certaines sont exposées par les personnages, d’autres sont plus sous-jacentes, d’autres encore sont plus développées car elles me semblaient pouvoir se substituer à des digressions psychologiques, en offrant une compréhension immédiate de ce qui traverse les personnages, presque par procuration, sans avoir recours à des considérations psychologiques.
Il est toujours intéressant d’aller voir ce que d’autres lecteurs ont pensé du livre que l’on vient de lire. C’est l’utilité d’un site comme Babelio, où m’a interpellé un lecteur qui disait trouver la sexualité « beaucoup trop explicite à [son] goût ». La Nuit ravagée exemplifie, par son rapport au fantasme, une constante de l’écriture qui est de représenter le sexe, de manière parfois érotique, parfois crue. On sait que c’est là l’un des blancs du roman réaliste du XIXe (où il est plus suggéré que représenté) et que l’une des forces novatrices de la littérature de Houellebecq a été justement de lui donner une pleine lumière – comme étant un élément tu par la fiction alors qu’il est une part importante de nos vies, ne serait-ce que dans la force de traction qu’il opère sur nos élans, nos décisions. Quelles questions se pose-t-on quand on écrit une scène de sexe ? Est-ce qu’on cherche à être vrai, est-ce qu’on cherche à provoquer, à bousculer ?
La littérature a de tout temps exploré et représenté le désir sexuel, l’acte sexuel. Écrire un roman sur l’adolescence et laisser dans l’ombre la question du désir, de l’identité sexuelle et son éventuelle réalisation — en particulier à une époque frappée de plein fouet par l’épidémie du sida — serait pour moi une forme d’imposture. Il n’existe pas de plus extraordinaire façon d’explorer la complexité de la sexualité et de ses enjeux que la littérature. Il y a trois scènes de sexe dans le roman, il en faut donc bien peu pour choquer la pudibonderie de certains lecteurs ! Je ne cherche certainement pas à bousculer ni à provoquer qui que ce soit en écrivant ces scènes, chacune d’elles a sa raison d’exister en ce qu’elle éclaire des aspects de la personnalité des personnages, des pans de leur identité, de leur désir, et (pour deux d’entre elles), de la menace que la maison de l’impasse fait planer sur eux.
Il y a dans ce livre le désir évident d’inscrire l’intrigue dans une époque, et de faire une œuvre qui soit générationnelle — qui prenne en charge des références culturelles, un mode de vie, un état d’esprit qui sont ceux d’un espace-temps bien précis. C’est un projet toujours ambitieux : quelles questions se pose-t-on quand on veut accomplir un tel projet, quels modèles on a, quels garde-fous doit-on se poser ?
Je n’avais aucun modèle ni garde-fou, simplement l’idée qu’ayant vécu ces années et faisant partie de cette génération, j’étais non pas capable d’en donner une vision absolue mais simplement subjective, en puisant dans mes propres souvenirs et références, et que cela suffirait à restituer quelque chose des années 1990, une essence. J’aime beaucoup cette citation de Pierre Soulages : « Un artiste n’a pas à témoigner de son époque, il est fait d’elle. » Je suis constitué de cette culture, de ces souvenirs, d’une sensibilité formée par ces années-là, par le milieu dans lequel j’ai grandi, le territoire physique et imaginaire qui a été le mien. C’est sur cela seulement sur ce terreau et celui de mes propres peurs et obsessions que le roman devait se construire.
L’une des ombres qui planent autour de ce texte est indiquée à la fois dans l’épigraphe, dans le cœur du texte et dans la postface. Comment faire pour convoquer un modèle aussi écrasant que le Ça de Stephen King ? Ce n’est pas seulement un grand livre, c’est aussi une œuvre profondément inscrite dans la culture populaire par les adaptations cinématographiques…
Sans doute en ne le relisant pas, car le modèle peut vite devenir écrasant. Je l’ai lu adolescent mais j’ai aussi vu l’adaptation en deux parties conçue pour la télévision en 1990, intitulée en français Il est revenu, avec Tim Curry, extraordinaire dans le rôle du clown Pennywise. C’est l’une des adaptations réussies des romans de King et les images m’ont profondément marqué, si bien que j’ai du mal à dissocier aujourd’hui les impressions qui me restent du film de celles qui proviennent de ma lecture du roman. Toujours est-il que cette expérience de lecteur et de spectateur est l’une des sources de La nuit ravagée et qu’il me semblait important de le reconnaître et d’en jouer, que mes personnages soient eux-mêmes conscients des similitudes entre leur histoire et celles des personnages de King, de la même façon que les personnages de Scream se réfèrent aux films qu’ils ont vus pour tenter de déjouer les pièges du tueur qui les poursuit.

La postface est l’occasion de revendiquer un goût bien précis, celui de l’horreur, mais aussi celui d’une collection, Pocket Terreur, qui a une identité bien précise — fort différente, par exemple, de celle du fantastique horrifique d’un Lovecraft ou d’un Poe, qui ne sont d’ailleurs que rarement romanciers mais plutôt novellistes. Comment définir cette collection, son identité, sa poésie, son importance, le repère qu’elle a pu être ? Quels auteurs, quels livres à extraire de cet immense catalogue ?
C’était une collection qui assumait pleinement le « sous-genre », le côté littérature bis, en publiant des auteurs qui ne s’embarrassaient pas tous d’une exigence formelle et cherchaient souvent une efficacité narrative. On en avait pour son argent : il y avait pêle-mêle, dans ces livres, du suspense, du gore, des apparitions, des démons et des morts ramenés à la vie, du sexe, de l’humour noir, des enquêtes improbables. L’identité visuelle de la collection était forte, avec ses couvertures noires lourdement illustrées et les incipits surimprimés en lettres rouges. J’adorais ces livres, leur odeur en particulier, le mauvais papier granuleux qui jaunissait en un rien de temps. À mes yeux, ces livres ouvraient sur un espace imaginaire inédit où tout était permis. Graham Masterton a été un de ceux que j’ai lus avec le plus de plaisir, ainsi que James Herbert et Clive Barker.
Cette question en entraîne nécessaire une autre, qui porte sur le genre. Pocket Terreur, Stephen King, c’est une littérature populaire, mais surtout une littérature de genre. Si les choses ont quand même évolué, avec une reconnaissance institutionnelle plus forte, ces littératures ont souvent souffert d’un discrédit plus ou moins avoué qui les dissociait d’une littérature ‘haute’. Qu’en est-il ? Est-ce que la littérature de genre a le même statut que la littérature blanche pour un auteur ? Est-ce qu’il s’agit d’un risque pour le romancier que d’y verser — adhésion populaire plus forte, mais méfiance accrue des institutions ? Est-ce qu’on peut mettre un Stephen King sur le même plan qu’un Marcel Proust ?
Je ne peux pas dire aujourd’hui que je place King et Proust sur un pied d’égalité. Cependant, leurs « projets » ne sont pas les mêmes et les comparer ne fait pas vraiment sens, à mon avis. Adulte, je peux reconnaître que la Recherche est un monument inégalable par sa complexité, sa richesse formelle, la profondeur de ses thématiques. Pour autant, la lecture de Misery à treize ans m’a aussi laissé un souvenir de lecture impérissable et le sentiment de sonder des abîmes vertigineux. Ces deux expériences ne sont pas opposables. Certes, mes exigences et mes attentes ne sont pas les mêmes aujourd’hui, ce qui me rend par exemple difficile la relecture des romans Pocket Terreur, mais j’ai tendance à envier avec regret le regard de l’adolescent qui n’établissait pas de catégories, qui lisait simplement des livres, passant de King à Giono ou de Masterton à Kafka, avec la même disposition à l’expérience de lecture qui s’offrait à lui.
Il me semble qu’il y a une différence de nature entre La Nuit ravagée et Règne Animal, et même avec Le Fils de l’homme, qui lorgnait déjà un peu vers la littérature de genre. Cette différence est sensible dans l’écriture, plus ornée dans les précédents, plus directe dans La Nuit Ravagée. Mais ce n’est pas qu’une question d’écriture, peut-être aussi de projet : La Nuit ravagée pourrait très bien comme un roman populaire – une énonciation plus directe, une croyance plus franche dans l’éloquence et les pouvoirs de la fiction. Est-ce un gros mot ? Est-ce que ça un sens poétique de se dire qu’on essaie de faire de la littérature populaire, pour un créateur ?
En écrivant Règne animal et Le fils de l’homme, j’avais défini un certain nombre de contraintes formelles, plus ou moins respectées, mais qui ont façonné ces deux romans, la langue qui s’y déploie et la structure narrative.
Je pensais ne plus jamais écrire qu’au présent (celui d’une immédiateté de l’image mentale dans l’esprit du lecteur, comme si l’histoire se déployait à l’instant où celui-ci découvrait la phrase), délaisser la psychologie au profit de la description, etc. Mais après ces deux livres j’ai éprouvé le besoin d’un retour à la fiction, à une forme plus directe, plus ludique et accessible aussi. Sans doute, j’ai aussi moins de choses à me prouver aujourd’hui, en tant qu’auteur. Je me sens plus libre et plus assuré dans mes choix. Je crois aussi que le quasi-monopole d’une littérature du réel m’exaspère car j’ai le sentiment d’une forme de renoncement à l’imaginaire et en notre capacité collective à créer du récit, à inventer un monde. Choisir le roman populaire, choisir d’assumer le fantastique, c’est aussi une forme de réaction à ce trop de réalité.
Vous écrivez en postface : « le premier roman que j’ai écrit vers l’âge de 13 ans était justement un roman fantastique ». La curiosité nous pousse à nous demander ce que contenait ce petit roman : quelle histoire racontait-il, quelle expérience d’écriture a-t-il représentée pour un écrivain en devenir ?
Dans mon souvenir, c’était un roman qui mettait en scène un paléontologue missionné pour élucider l’énigme du monstre du Loch Ness. J’étais passionné par cette histoire, sans doute car je l’avais été plus tôt par les dinosaures. Ce dont je me souviens précisément, c’est le sentiment de liberté que m’offrait le simple fait d’ouvrir le PC familial, cette possibilité d’investir à volonté une autre dimension et de prolonger ainsi la sensation que m’offrait la lecture de romans.
Jean-Baptiste Del Amo, La Nuit ravagée, Gallimard, mars 2025, 464 p., 23 € — Lire un extrait