Une phrase décrit assez justement le livre de Gabriel Gauthier, Space : « la possibilité d’un univers miniature qui contiendrait un nombre infini de secrets et d’enquêtes que l’on pourrait résoudre en l’espace d’une semaine, au plein de l’été ». Un peu plus haut, le texte annonce qui mène l’enquête, « des enfants craintifs et secrets avec la passion des énigmes ». Ainsi sont posées quelques-unes des clés du livre.
Gabriel Gauthier trace un monde d’enquêtes à partir des conversations menées au fil de leurs retrouvailles avec son ami d’enfance Ben. Lequel Ben dit être à Dubaï, dit être approché par le renseignement intérieur du Royaume-Uni, dit travailler sur des projets spatiaux. Improbable ?

Que ce soit vrai ou faux, Ben a de toute façon une parole fascinante, de raconteur scientifique du réel, de mécanicien qui démonte le monde, pour que l’auteur le remonte dans ses phrases, dans un jeu infini de puzzle où chaque problème est une piscine bleue dans l’herbe : une image frappante, suffisante, qui n’a pas besoin que le puzzle autour d’elle soit complet. Chaque pièce du puzzle (ici, des chapitres d’une à quelques pages) est une construction consistante, une image pleine, formée. L’ensemble de ces chapitres ne forme pas un récit, une biographie, une réponse, mais une inlassable construction patiente et mesurée, méthodique et hallucinatoire, d’une précision chirurgicale par la phrase, et qui interdit le collapsus généralisé : l’effondrement de l’auteur dans le vide.
Quel est ce vide qui hante les pages de Space ?
Le suicide est l’abysse intérieur, et peut-être l’espace noir de Space, comme il y a de la matière noire dans l’espace : indétectable, invisible, plus nombreuse et plus pesante que la matière baryonique. Autour, c’est un peu une enquête. Ben porte un peu des secrets. Mais le but n’est pas leur dévoilement ou d’accéder à une révélation. Car la vérité à connaître, nous l’avons très tôt dans le livre : un suicide est déjà là, il a eu lieu avant le livre, et il faut lui opposer quelque chose pour que cet espace noir ne vienne pas happer encore, dévorer encore, pour qu’il ne puisse pas recommencer.
Ce qui n’existe pas nous menace plus que ce qui existe, telle est une des nombreuses propositions paradoxales et pourtant justes du livre. Il faut opposer l’existence de l’écriture, ou sa persistance, pour ne pas chuter. Il faut écrire avec cette dynamique qu’ont les personnages lorsqu’ils grimpent des falaises, plongent avec des bouteilles d’oxygène, découvrent des grottes, circulent en avion. C’est-à-dire pas de sur-place – la dépression se sent trop vite chez elle en nous –, mais un en-avant permanent.

« Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours perçu sous le monde un bruit de fond horrible, senti injustement l’abysse illimité creuser partout en moi une béance énorme. Ce qui augmente ma terreur, c’est de savoir que ces présences n’existent pas vraiment. Ce ne sont pas les monstres, les fantômes, les marionnettes vivantes, les bêtes grouillantes sans visage et sans bouche venues des profondeurs visqueuses et les abominations transparentes qui rendent fous et seuls pour toujours ceux qui les rencontrent dans le reflet d’un miroir. Ce qui rend fou de solitude, c’est de savoir qu’elles n’existent pas. La vraie terreur vient du fait que personne d’autre que nous ne peut voir ce qui n’existe pas. Tout ça parce que ce qui n’existe pas vit à l’intérieur de nous. Il y a en moi un monde entièrement paranormal et il contient l’ensemble des phénomènes que je suis seul à voir, seul à entendre, seul à sentir. Je croyais qu’ils s’atténueraient en grandissant, mais ils se sont intensifiés. Je ne veux pas être seul à entendre ce monde. Parfois, j’ai peur de devenir tellement hanté que je ne pourrai plus revenir de ma solitude. »
Space est un livre d’aventure : rester en vie, en mouvement, en lien, écrire, écrire encore.
Puisque le vide nous dévore, Ben et le narrateur s’installent dans la voiture de Ben et celui-ci allume les phares devant eux. L’écriture est cette lumière qui rallume le monde, point par point, sous la dictée de Ben, lequel rend réel chaque endroit du monde par un voyage qu’il y a déjà mené, ou encore réel chaque objet en détaillant son fonctionnement. Le monde cesse d’être un gouffre noir, car partout des points y miroitent : Izmir, Venise, les avions, etc. Ils sont désignés, décrits, traversés, habités. Le monde, lorsqu’il est allumé par l’écriture, peut devenir un réconfort.
Le livre ne décrit pas une méthode de survie. Il est une survie. La survie en train d’avoir lieu. Sans doute pour ça qu’il est très vivant. Sans doute pour ça qu’avec ses airs méta, il fasse autant de place au réel, quand chaque phrase invoque un référent réel, et de toute façon fait surgir un réel. Que celui-ci soit vrai ou faux, il existe identiquement dans la phrase, puisque nous lecteurs n’iront pas le vérifier, et qu’il ne doit sa place dans la phrase que parce qu’il est vrai en elle.
Le livre trouve cette qualité de présence des référents habituellement réservée au journal ou au récit de voyage, avec ses accessoires pops et colorés (avion, voiture, etc.), ses paysages sensibles, ses ambiances nettes, ses lieux et places pittoresques ou inattendus, ses espaces riches comme des coffres à jouets. Et si le roman fait du hors-bord dans les océans de ces deux genres, il est pourtant d’une autre nature, justement par sa vitesse qui rase la vague et surfe dans son écume.

Pour tenir sur la vague, le surfeur a besoin d’attention, et c’est sans doute le rythme de l’écriture : un régime d’attention, contre les périls du silence et du vide. Faire attention à ce qui entre dans la phrase, attention aux noms, attention aux nombres de lettres dans un vers, aux anagrammes. Faire de son attention un réflexe en demeure de répondre aux éclats de lumière du monde. Et avoir toujours un carnet dans sa poche pour noter, noter et noter encore, tout ce qui permettra d’ajouter encore un poème.
C’est une méthode d’écriture et une méthode pour rester vivant. Là où il est si facile de mourir de l’intérieur (décomposition lente), ou de l’extérieur (abandonner). Une attention graphomane, qui décrit-écrit.
Space propose aussi une littérature amoureuse, sans amour. Le narrateur décrit toujours ses compagnons comme si une histoire d’amour avait lieu (Ben ou Olivia Speed) sans qu’aucune histoire ne soit amorcée dans le livre. La relation à quelqu’un est essentielle. D’ailleurs, de nombreuses scènes de plongée renforcent le sentiment que le narrateur est en observation dans un scaphandre, à la fois toujours à plonger chez les autres, comme si les lieux qu’ils habitaient étaient de nouvelles piscines possibles, et qu’il fallait toujours trouver une nouvelle piscine dans laquelle plonger, mais dont le narrateur reste séparé par une immarcescible paroi de verre. Ben semble être le seul à poser quelquefois ses mains sur la visière, et de son ton pondéré, joueur, analytique, plein d’une vieille sympathie, le seul capable d’expliquer où sont les leviers, les boulons, comment la paroi se dévisse, comment il est possible pour le narrateur de passer de l’intérieur à l’extérieur.
Ben semble dire que malgré le ressenti angoissé du narrateur, le monde a beau être vide, il fonctionne, il est opérationnel, et on peut donc y pénétrer et y vivre. Ce n’est pas un hasard si Ben travaille pour l’aérospatiale, il est le porteur d’un message : la terre – dans toute sa surface – est habitable, l’air y est respirable.
Space charme, inquiète, émeut. Ses personnages n’existent pas vraiment et sont attachants. Si le narrateur ouvre son intérieur vertigineux, les autres offrent l’extérieur de leurs actions successives. Même quand ils sont à la plage, c’est par un verbe d’action qu’ils y sont. Ils ont la beauté enfantine et tragique des héros de livres d’aventures, où ce n’est pas l’aventure qui compte mais d’être en aventure. Comme dans ces séries de la Bibliothèque verte où l’aventure est une modalité d’existence continue.
Space est une constellation de boîtes en verre, chacune pleine et chatoyante, drôle ou mélancolique, curieuse ou tendre, qui annulent l’espace intolérable en dehors d’elles. Une sorte de navette spatiale lancée dans le noir profond, qui approche des étoiles et à force d’écritures, de proses, de poèmes, parvient à se tenir en orbite avec elles.
Le livre est souvent tendre, souvent drôle, et sait faire surgir d’étonnants lapins blancs dans le chapeau de la phrase : une idée inattendue claque, une formule frappe. Écrire est un des arts prestidigitatoires, sauf que dans l’espace de la phrase, et dans la durée de la phrase, tout est juste, frais, scintillant.
« Si je devais situer la période à laquelle j’ai doucement commencé à ne plus rien vérifier, ce serait celle de mon séjour à Leamington Spa. C’est en tout cas là-bas, près du campus de Warwick, que Ben fut approché pour la première fois par les services de renseignements intérieurs du Royaume-Uni, à cette période qu’il commença à accepter, avant tout le monde, bien avant vous, et avant moi c’est sûr, que vérité, réalité, texte, monde, sont des choses qui ne nous appartiennent pas, pas tout à fait, pas complètement, à travers des tunnels qu’on ne fait jamais emprunter.

Là-bas, je me suis défait de tout effort de vérification. J’ai entrevu la sortie de cet état de surveillance permanente dans lequel j’étais tombé tout seul. J’ai arrêté de chercher des renseignements ailleurs qu’en moi-même. J’ai cessé de constituer des ensembles documentaires préalables à la rédaction d’un paragraphe, et j’ai fini par ne plus ressentir le besoin de contrôler si ce que j’affirmais à l’intérieur de mes phrases était exact, réaliste ou suffisant. Tout cela aurait très peu de chance d’être vrai, très peu de chance d’être faux.
C’est vrai que je n’en pouvais plus de m’arrêter à la fin de chaque ligne pour m’assurer de l’exactitude d’une définition, un mécanisme, un phénomène, la marche d’un système, et je me suis dit que, peut-être, le fonctionnement des choses ne m’avait jamais intéressé. Que c’était bien autre chose que leur fonction qui me faisait écrire. Je n’avais rien à prouver. J’ai juste décidé de foncer dans le noir.
Cette révélation est apparue au milieu d’un passage clé. Un soir, en revenant d’Oxford, nous sommes tombés en panne. Une fumée blanche s’était d’un seul coup échappée du capot. Je me rappelle les volutes qui montaient en colonne. C’était le mois de février. Je m’étais mis en tête de décrire le système de refroidissement du moteur. »
Gabriel Gauthier, Space, éditions Corti, août 2024, 248 p., 21 €