Après Simurgh & Simorgh, Speed et Space, Gabriel Gauthier fait paraître La Vallée du Test. Entretien avec l’auteur.
Les différentes sections du livre sont portées en amont par des titres qui mettent en évidence un procédé formel ou se rapportent à des références ou encore font écho à certaines composantes du texte. Ce procédé d’amorce du poème par sa clôture participe remarquablement avec cet effet de boucle à la construction même du poème. Comment se sont effectués ces différents choix dans la composition ?
Avant de prendre cette apparence, les poèmes de La Vallée du Test sont passés par de nombreux modes de versification. Le problème, c’est qu’ils me convenaient tous, en même temps qu’ils me semblaient insuffisants. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à qualifier ces poèmes de « quantiques » : leur forme changeait mais je n’arrivais pas à en préférer une par rapport à une autre. C’est d’ailleurs cette idée qui donne son nom à l’une des sections : Le réalisme quantique. L’effet de boucle est venu quand il a fallu choisir.

J’ai arrêté de penser en vers et en phrases. J’ai pensé en lignes. Comme j’ai toujours aimé dans les journaux ces petits vers involontaires que le format de la colonne impose, je me suis arrêté sur des lignes de 4 mots. J’ai tout re-découpé comme ça. Grégoire Sourice, qui a publié Le Cours de l’eau chez Corti l’an dernier, a appelé ça des « vers transparents ». À la fin des poèmes qui n’étaient pas des multiples de 4, il me restait un, deux ou trois mots, et ça a été très naturel de décider qu’ils deviendraient les titres. Les derniers mots reviennent aux premiers.
Le poème se remonte autant qu’il se descend. Comme un escalier, une rivière… Les titres des sections, ce sont des titres de recueils fantasmés, que je n’ai pas écrits, dans lesquelles j’ai distribué assez spontanément mes poèmes. J’espérais qu’ils ressemblent à ceux de Hans Faverey. Violettes portuaires par exemple, c’est vraiment un clin d’œil à Chrysanthèmes rameurs.
L’ensemble poétique mêle à la fois des composantes qui s’ancrent dans une réalité quotidienne et sociale, et des aspects textuels tournés davantage vers la singularité des choses et un rapport au monde. Peut-on dire que ces différents pôles circulent ainsi étroitement, s’imbriquent dans la constitution du poème ? Dans l’articulation de ces configurations jalonnées de références, les objets semblent acquérir un statut particulier : bloc-notes, vêtements, tables de nuit, montre, lunettes de soleil… Ainsi « Les objets brillent / discrètement, se chargent de / sens et de pouvoirs / de consolation face aux / figures terrifiantes ». Les objets permettent-ils de circuler, à l’intérieur du poème, d’un espace immédiat et sensible vers une approche plus générale et abstraite d’un rapport au monde ?
Speed, mon précédent livre de poésie, déployait un univers sans détails, uniquement régi par la vitesse, avec un personnage quasiment passe-muraille. Au contraire, dans La Vallée, il y a beaucoup de murs, de choses dures, nettes, définies, qui arrêtent, le geste ou le regard du locuteur, agissent sur son corps. Il met des pulls pour se « protéger du malheur », achète des fleurs, des magazines… Je pense qu’il fait le constat que « les choses sont parmi nous » et que perdues ou non, elles sont quand même là, et communiquent entre elles.
Le monde de La Vallée du Test est un monde de surfaces sur lesquelles des messages peuvent s’inscrire, que ce soit un t-shirt, une table de nuit ou un panneau d’affichage à East Dulwich. Tout ce matériel brille, il sert à faire entrer l’immatériel. C’est un des sens du mot recueil : faire entrer quelque chose. Le poème est lui-même un de ces objets, un lot de consolation donné en échange de ce qu’on a perdu. J’aime bien le mot « lot » en anglais. On dit « This is our lot » pour « C’est notre destin ». J’aimerais bien que mes poèmes fabriquent un destin qui console. Comme quand on achète un vêtement trop cher pour se sentir vivant. Il y a un truc de l’ordre de la dépense. La Vallée a été une grosse dépense de poèmes pour croire de nouveau à la réalité.

Dans une trame souvent narrative qui se fonde sur des situations concrètes, certains registres d’écriture et genres fictionnels surgissent dans le poème : éléments scientifiques, évocation de récits d’aventures, récits de pirates, film d’espionnage, foisonnement d’un lexique faisant écho à différents domaines … De quelle façon ces différents registres entrent-ils dans le matériau d’écriture ?
Je crois que l’incursion du merveilleux dans les poèmes de La Vallée, c’est aussi un test de réalité, comme pour la mettre à l’épreuve. Bon, parfois c’est très léger, la section Merveille est une traduction littérale de Marvel, la franchise cinématographique. Il y a sans doute un côté franchise dans mes poèmes, ils ont des suites, des préquelles, des spin-off… À cette période, je regardais une série qui s’appelle Loki, avec Tom Hiddleston qui joue un personnage très malicieux. Il me fait d’ailleurs penser à Peter Pan.
Je pense que les personnages de mes poèmes sont toujours en train de faire quelque chose d’autre que ce qu’ils présentent, de plus discret, secret, derrière ce qu’ils semblent faire. On regarde « deux garçons » qui portent « un bouquet d’alliums violets » mais le bouquet sert juste à détourner l’attention du regardeur. J’aime les films d’espionnage parce qu’ils sont remplis de gestes et d’objets dont la fonction naturelle est rendue étrange, suspecte. Il y a une tension que je trouve très sensuelle. Comme si le sujet cherchait à devenir autre chose que lui même.
Mes poèmes veulent se transformer, changer sans être « obligé de le dire ». Ils disent : donnez-moi la possibilité d’être autre chose que moi. Je me dis que j’écris des poèmes lowkey. Des poèmes aux intentions discrètes. Comme quand on aime quelqu’un sans que personne ne le sache. C’est aussi la définition du service secret que je donne dans Space. Un service secret c’est : je te rends service et tu ne le sais pas. Ou bien « Un discours qui ne me demande pas si je l’entends », dit Marianne Moore dans By Disposition of Angels, qui elle aussi écrivait sûrement des poèmes lowkey.
Les poèmes se déploient dans une écriture littérale en vers, composée notamment de bribes narratives, de notations avec une attention particulière portée sur le rythme des phrases. Une partie de cet ensemble a été écrite sur une courte période. « J’essaie d’être le plus / détendu possible et de / décrire les choses qui m’entourent », ou encore : « j’apprends à reconnaître / les choses rendues par / le temps ». La question du rythme, et en particulier de la vitesse, est-elle centrale dans cette captation du réel que tente pour une part le poème ?
Oui, j’ai écrit ces poèmes en Angleterre, à un moment où je n’arrivais pas à écrire Space, mon précédent livre, alors que j’étais justement venu là-bas pour avancer sur le roman. Ma frustration a créé une espèce de crise de vers. Je savais aussi que je ne reviendrais pas dans cette maison, que les objets qui m’entouraient allaient disparaitre, en tout cas être re-configurés ailleurs. Comme si un recueil était le souvenir d’un certain agencement des choses, à un moment donné. En ce sens il fallait aller vite, mais je ne me le suis pas dit.

J’ai tout rassemblé parce que je voulais me souvenir de cette période, de cette combinaison. Et comme c’est impossible d’écrire aussi vite des poèmes qui sortiraient de nulle part, j’avais besoin d’un support. J’avais emporté mon journal. Je l’ai relu, j’ai pioché dans mon vocabulaire des mois passés, faisant l’hypothèse qu’une période finie pouvait quand même dire quelque chose de ce que j’étais en train de vivre. C’est encore un truc de transformation et de destin. Il y a une gravure anonyme dans une édition du Voyage du Pèlerin de John Bunyan (1678) que je regarde souvent, sous-titrée « He warily retraces his steps. » Il revient prudemment sur ses pas. Voilà, je crois qu’on peut revenir sur ses pas pour trouver ceux d’après. « Le passé est sombre » mais sombre comme à l’intérieur d’un vase. Il contient tout de ce qui est à venir.
The Dark est une nouvelle qui clôture le livre de poésie. Elle se construit autour d’un personnage de fiction : Peter Pan. Dans cette nouvelle, l’enfance est parfois également imaginée ou remémorée, repensée (avec un ami Ben, présent dans d’autres textes ou avec un parent). L’enfance est ainsi saisie dans la circulation des motifs et des références littéraires. « J’ai fait le tour du lac en sens inverse en ayant l’impression de remonter le temps ». Quelle place occupe cette question de l’enfance dans votre travail d’écriture ?
Une place de plus en plus grande, et j’imagine que cette nouvelle sert à lui préparer cette place. The Dark clôt La Vallée du Test, avec cette impression générale que plus j’avance dans l’écriture, plus les choses s’obscurcissent, notamment mon enfance. J’ai relu Peter Pan pendant que j’écrivais La Vallée, c’est un roman assez « dark », en fait. Il y a des indices dans le livre de J.M. Barrie que les « enfants perdus » dont Peter s’occupe sont décédés, qu’ils ont quitté brutalement le monde des vivants et leur rendent parfois visite, en tout cas, Wendy, Michael et John sont des enfants qui ont été « visités ». Sur Neverland, le temps a cours autrement, la montre est avalée par un crocodile menaçant qui terrorise le capitaine Crochet. Tous ces personnages me touchent. Il y a pas mal d’enfants qui se baladent dans La Vallée du Test et assistent à des phénomènes surnaturels, c’est aussi une sorte de Neverland. Un repaire d’enfants qui « retracent » leurs pas qui se sont effacés.
Les poèmes de La Vallée du Test sont fréquemment adressés. D’autre part, divers personnages, évoluent dans des espaces traversés par des formes d’étrangeté qui modifient les apparences, des espaces hantés ou qui laissent place à la magie ou encore cartographiés secrètement. Comment se construisent ces différents personnages dans le poème au regard notamment de ces espaces singuliers ?
Je n’imagine pas vraiment un poème sans adresse. J’essaie toujours de raconter quelque chose à quelqu’un. La question étant, à qui ? Parfois c’est clair, certains poèmes de La Vallée sont dédicacés, ou quand mes personnages prennent le nom de personnes qui existent bel et bien, c’est une manière de leur adresser les phrases dans lesquelles elles se trouvent. Mais bien souvent, je ne sais pas à qui je parle. De la même manière, le « je » n’est pas forcément personnel. J’aime bien me balader entre les pronoms personnels.

Je crois que j’aime tout simplement conjuguer. En fait, je ne peux pas ne pas relier ces idées à votre dernière question sur l’enfance et à Peter Pan. C’est intéressant de noter que lorsque Peter déclare à Wendy que s’il vient à la fenêtre de la nursery, ce n’est pas pour la voir, mais pour écouter les histoires qu’elle raconte à ses frères puis les ramener à Neverland pour les enfants perdus. « None of the lost boys knows any stories ». « Je ne connais aucune histoire tu comprends. Chez les garçons perdus, personne ne connait une seule histoire ». J’espère parvenir à dire des choses à des gens que je ne vois pas forcément. Comme Wendy ne remarque pas Peter assis sur le rebord de sa fenêtre. Ce serait ça l’adresse du poème, un rebord de fenêtre. Le mot appui serait d’ailleurs plus précis. Ce n’est pas nous qui décidons qui vient s’y arrêter.
La Vallée du Test évoque à différents endroits le travail d’écriture. Il est question d’un journal, de récit, de poésie avec notamment un aspect réflexif autour du poème en train de s’écrire : évocation du procédé autour de la question des titres, le bloc-notes, un petit recueil dans la section « illimiter », etc. Quels liens s’opèrent entre ces différentes formes dans votre travail d’écriture ?
J’aime bien réfléchir à la paraphernalia de l’écriture. C’est important de ne pas oublier le matériel qu’elle embarque : des stylos, des crayons, des carnets, des coins de table, des bouts de papier… Il n’y a pas de pureté du geste, de lieu fixe, il faut des outils, comme n’importe quelle autre occupation. Si je fais du vélo, j’ai besoin d’une pompe, d’une sacoche, de rustines etc. Sans compter qu’il y a des outils que l’on préfère à d’autres.
Au-delà des mots, pour écrire un poème, il me faut une combinaison de gestes et de matériel qui soit la bonne. Je ne sais pas tout à fait à quoi ça tient. Parfois, à une affection soudaine pour un support. J’ai écrit la section Merveille sur un petit bloc-notes. C’est comme ça que j’ai commencé La Vallée du Test, comme un pense-bête qui commençait par : « Quelle est la dernière / chose dont tu te / souviens ? ». Je vais encore citer Grégoire Sourice par rapport au côté méta de mes poèmes, il dit que c’est ça, le test que passent mes poèmes : « Est-ce que savoir comment ça fonctionne supprime toute magie ? ». Je pense que non. L’explication ouvre à encore plus de questions. C’est un moment du tour. En tout cas, ce n’est pas la fin.
Gabriel Gauthier, La Vallée du Test, éditions Corti, avril 2025, 152 p., 19 €