Patrick Autréaux : « Cette altérité en soi dont nous sommes le gardien, qui fait de nous des gardiens de toute altérité » (L’Époux)

Patrick Autreaux ©Center for the Study of Europe/Boston University/WikiCommons

Paru au printemps 2025, L’Époux poursuit le cycle « Constat », amorcé par Patrick Autréaux avec La Sainte de la famille, en 2023.

Les « Constats » ouvrent autant d’échappées de l’écriture que le projet déplie et relie. Avec L’Époux, l’auteur renouvelle un rapport critique au témoignage tout en élaborant des liens entre l’histoire, la recherche spirituelle et l’exploration amoureuse.

Votre nouveau roman s’ouvre sur un mariage. Or, ce mariage suscite chez le narrateur un élan neuf de responsabilité et d’amour – au sens du soin qu’il s’agit de donner à l’autre – quand le mari est effondré par un conflit familial. Aussi, L’Époux est un livre de l’attention depuis l’altérité : il montre la possibilité de l’amour dans l’attention et le travail d’une matière intime qui dit l’autre et donc parfois soi par l’autre.

Possibilité de l’amour dans l’attention. Attention et amour sont consubstantiels. Simone Weil ne me contredirait pas, je pense. S’il est le travail d’une matière intime, L’Époux est d’abord un objet littéraire. C’est le lieu du constat d’une déconstruction, si j’ose employer ce terme, mais c’est aussi – je l’espère – un objet agissant, qui a l’ambition de porter témoignage et de changer qui le lit. Ce n’est certes pas un instrument, mais je crois que toute œuvre est processus et tout processus réel vous change – à l’écrire et à le lire.

La chose littéraire conçue comme une denrée ne m’intéresse pas, moi je cherche des livres et œuvres qui m’aident à vivre, donc à devenir. Eh bien, pour moi l’altérité, c’est cela : ce qui aide à devenir. En matière humaine, je n’ai jamais cherché la consommation, amoureuse ou sexuelle, mais à comprendre le multiple en moi – ce qui a pu passer par des périodes de vagabondage, je n’ai aucune pudibonderie sur cet aspect. Et c’est l’autre – œuvre ou être – qui vous permet le mieux cela. La matière intime, c’est l’humain et ce jusqu’en ces associations avec le monde entier du vivant et le monde cosmique. C’est aussi pourquoi la question de dieu – altérité par excellence dans la théologie – ou du divin plus généralement est centrale dans ce texte.

Cette altérité prend la forme radicale du grand Autre que serait la figure divine, mais aussi de l’objet de l’amour – ici l’époux – qui est à la fois le plus intime et le plus étranger. D’abord il est le corps de la proximité amoureuse, du désir et du sentiment. Ensuite, il porte aussi un savoir culturel et historique dont la découverte est enjeu du livre.

Au risque de dire une évidence, tomber amoureux n’est pas être face uniquement à une altérité. De même croire en Dieu. Ce n’est que la dissipation de l’état amoureux et la foi malmenée qui nous confrontent à un autre et ses différences, à sa beauté et aux questions qu’il soulève, au puits d’angoisse qu’il dévoile parfois. On peut rebrousser chemin, on quitte. Ou l’on peut apprendre à caresser – je pense à l’Éloge de la caresse de M. A. Ouaknine sur l’interprétation sans fin des textes sacrés –, alors on aime. On aime malgré et parce qu’il y a échappée, différence, mystère…

Je me souviens qu’en commençant de travailler sur un choix de textes de Thérèse de Lisieux, je suis longtemps resté incapable de choisir : je la lisais et buvais ses paroles, j’étais séduit, j’épousais sa voix mais trop. Et puis, à un moment, j’ai senti que je butais. Je savais que je ne pensais ni croyais comme elle, mais j’ai buté contre quelque chose d’autre, ce que son mode de pensée, de son être affectif même, révélait de différent du mien – souvent l’altérité culturelle se fait passer pour l’altérité elle-même, alors qu’elle ne fait que l’enrober ou la dissimuler le plus souvent. C’est alors que j’ai pu établir ce choix de textes et écrire sur elle : je l’aimais vraiment, elle avec sa différence que je palpais – et je pense aussi, dans un autre genre, au chef de bureau qui bute contre la douceur et l’obstination de Bartleby : au fond, l’autre est celui qui, plus que dire, est en soi un I would prefer not to. Dans un couple, c’est pareil : il y a toujours un moment où l’on bute, où fait surface un symptôme d’être, pierre de la folie, qui est lui et nous, est étranger et familier à la fois, une sorte de pureté au sens d’une matière où l’on ne peut pas se projeter. Et quand chaque pierre est installée au cœur du couple, qu’on danse autour et les honore, ne les évite pas et sait en rire, les caresse ou s’appuie à elle, alors on s’aime. L’autre, c’est la pierre…

Si l’on en croit Lévi-Strauss, le mythe apparaît quand l’homme se sépare de l’animal. On peut penser que les dieux aussi, peut-être est-ce pour cela – je ne sais si c’est une hypothèse commune aux anthropologues – que les dieux anciens ont si souvent des représentations animales ou hybrides. Pourtant, notre connaissance contemporaine du monde vivant affirme qu’un lien profond de nature existe entre les êtres. C’est la théorie de l’évolution, ou l’hypothèse Gaïa plus récemment. Le savoir – banale idée – fait reculer la frontière de l’altérité. La proximité aussi : les êtres dits inférieurs, mollusques ou cœlentérés, nous sont si éloignés, inaccessibles, que je ne sais pas qu’ils sont des dieux anciens. Et pourtant ils portent quelque chose de nous – autre et lié à nous.

Pardon pour ce long détour, mais il me semble important pour éclairer comment je pense l’autre, car pour moi l’autre est source d’attirance, de curiosité et de crainte, mais d’une crainte pleine d’appétit qui fait s’embarquer vers le continent inconnu. Or, c’est ce mouvement qui mène tous mes livres, L’Époux en particulier. C’est aussi ce qui m’a animé malade et reconduit vers les livres : une soif de regarder cet univers qui m’apparaissait tout autre et en même temps me menaçait réellement, dont je ne savais jamais interpréter les comportements ni les signes. C’est sans doute une recherche de l’altérité toujours au-delà – la pierre – et qui ne se nomme ni Dieu, ni je ne sais quoi. Et qui existe en qui l’on aime vraiment.

C’est aussi ce qui nous mène sur la frontière où tout peut basculer, l’effroi surgir : être entrainé dans le maelstrom comme Gordon Pym, invoquer le vieux capitaine de la mort, comme Baudelaire, invoquer le nouveau dans cet inconnu-là, être face à une puissance qu’il nous est impossible de regarder et, qui sait, un jour se tenir en panique devant un extra-terrestre, grand thème de science-fiction. Mais pour moi, le symbole ultime de cette altérité – ou, disons, le lien avec l’altérité en sa limite de toute réappropriation ou domestication – c’est le minéral, que l’on peut le détruire, pas apprivoiser, même si certains unicistes de la matière rappellent notre lien infiniment lointain avec ce règne. C’est peut-être pourquoi la pierre ou le rocher est au centre du temple.

La question du témoignage est nouvelle dans votre œuvre. Longtemps, alors même que vous parliez depuis une expérience singulière – notamment la maladie – vous vous êtes refusé à évoquer une position de témoin. Il semble que cela soit différent avec ce livre qu’on pourrait presque lire, aussi, comme une autorisation à porter un témoignage.

De ce cheminement au gré des rebonds contre l’altérité et l’inconnu – rencontre amoureuse, maladie, etc. –, je trouve naturel de vouloir laisser trace. Malade, ce n’est pas ma souffrance que je voulais écrire mais ce qu’elle me faisait voir du monde que je croyais connaître, et surtout de cette joie-effroi qui me poussait. Je voulais laisser trace, je crois, pour qui reste après moi de cet élan qui fait rester vivant jusqu’à l’extrême bord de la mort. Peut-être y a-t-il quelque chose de romantique dans cela. J’ai vibré comme beaucoup face aux tribulations de héros et héroïnes tragiques. Un de mes opéras favoris a longtemps été Dialogues des Carmélites, ces religieuses qui montent en chantant à l’échafaud, fanatiques et pleines de foi, selon l’angle d’où on les regarde, et qui finissent par susciter le respect des révolutionnaires mêmes – que j’admire par ailleurs. Je regrette que les religieuses de Compiègne soient devenues des étendards pour réactionnaires, mais c’est un autre sujet…

Pourtant, ayant été au bord d’une telle situation, je sais que se sont réveillés alors en moi une immense curiosité pour ce que pouvait signifier ma mort précoce, jamais dupe de l’effroi qui guettait, et ce besoin d’en témoigner. Dès mes premiers livres, je me suis cependant méfié du mot. Je sentais bien qu’il était souvent utilisé pour diminuer les livres, circonscrire leur nature dérangeante, les déminer en quelque sorte – on l’a fait avec Levi dès le début. Et puis parce que je ne me sentais pas témoin légitime des autres malades : on peut témoigner d’un malheur commun, c’est plus difficile de témoigner de l’effet individuel sur soi du malheur commun, surtout quand c’est un événement qu’on lie plutôt au destin. Ce serait différent pour un cancer lié à une cause sociale ou, par exemple, aux effets d’une bombe atomique, et je pense au Journal de Hiroshima de Michihiko Hachiya.

Peut-on se dire témoin quand on écrit une expérience intérieure, même si forcément l’expérience, tout intérieure soit-elle, n’est jamais purement individuelle ni coupée des conditions sociales ? Avec Les Irréguliers ou Quand la parole attend la nuit, tous deux que je considère comme des romans, il m’a semblé alors déjà porter témoignage, même si je ne l’ai pas formulé ainsi. En décrivant dans le premier une visite dans un centre de rétention pour sans-papier – ce que j’avais vécu pour tenter d’aider un ami –, et dans le second un parcours de médecin – l’archéologie de l’empathie –, je portais déjà témoignage même si la principale préoccupation était la construction d’un objet littéraire. L’urgence éthique d’écrire la visite du centre dans Les Irréguliers n’était pas suffisante pour écrire un livre, et pourtant je ne me suis pas contenté d’un article, sans doute parce que cette urgence avait réveillé un monde en moi – peuple du dedans, ambiance, etc. – qui réclamait son existence littéraire. Cette urgence éthique, si elle n’est pas absente de mes premiers livres, est un catalyseur…

À l’origine du cycle Constat, avant même de savoir qu’il serait un cycle, il y a ce besoin de reprendre des thèmes et fils esquissés ou délaissés dans mes autres livres, d’écrire dans leurs interstices. De digressions en digressions, je suis arrivé à ma petite enfance et au deuil infantile, à ce compagnonnage avec Thérèse de Lisieux. Au même moment, j’ai eu à écrire sur la trilogie familiale de Ferdinando Camon : lui aussi porte témoignage d’un monde disparu. Et le relire m’a permis de prendre conscience que quelque chose de cette nature, qui était nouveau pour moi, était en train de devenir sinon central, du moins de prendre une place importante pour mon constat. C’était pourtant encore flou.

J’ai écrit L’Époux ensuite, puis ce qui suit, Avenue des Amériques. Et le monde s’est chargé de me convaincre que je portais bien témoignage d’une certaine vie, d’une manière de vivre. Les événements politiques en Europe et en Israël – où des proches sont impliqués – et surtout aux USA où je vis en partie, la révolution réactionnaire en actes, tout cela a rendu plus vive encore la menace que j’éprouve depuis 2013 et les manifestations contre la loi du Mariage pour tous. Elle s’est étendue désormais, s’est universalisée. Et puis mon parcours social, serait-il aussi facilement possible pour quelqu’un de mon milieu ? Je sais que non. Vivre tel que je l’ai pu, changer de milieu, vivre sans persécution, me marier, être heureux, tout ce qui est déjà soumis à l’aléatoire, peut être rendu impossible de nouveau par un durcissement des conditions sociales.

En terminant mon cycle sur la maladie, dans Se Survivre, j’ai écrit à la fin que j’écrivais pour les temps de malheur. Non pour en témoigner mais pour espérer être une nourriture par temps de disette – comme Levi ou Delbo le furent pour moi pendant la chimio. C’était moins une ambition qu’une sorte de besoin, de foi peut-être. Eh bien, je ressens encore plus cela, non seulement sur le plan individuel – car dans Se Survivre, si une adresse existe, elle est d’individu à individu –, mais désormais plus largement à cette part non individuelle du lecteur, à sa moitié politique.

Il est possible également que cette impression de porter témoignage soit apparue parce que mon regard se porte sur d’autres que moi narrateur, le compagnon, sa famille, etc. Mais quoi qu’il en soit, c’est bien un changement quant à l’adresse qui me semble crucial : je ne parle plus à des compagnons isolés d’infortune mais bien à une audience moins circonscrite, que j’imagine dans ce futur qui nous pend au nez, où nous sommes même déjà entrés. Je ne l’ai pas décidé, cela s’est fait sous la pression inconsciente de ce que je vois et sens grandir autour de moi. Je repréciserai pourtant que porter témoignage n’est pas un sens nouveau que j’attribue à mon travail et qui fait suite à ceux que j’ai pu ailleurs énumérer. C’est, disons, une couche de sens et un élan sinon entièrement neuf, du moins plus conscient, et qui naît de l’époque que nous traversons.

On pourrait laisser une trace sans occuper la position du témoin. Et je crois que la grande différence – et ce pour quoi, dans le livre, il y a et trace et témoignage –, c’est que la possibilité du témoignage n’est pas pour vous dire mais pour dire autrui. Autrement dit : vous vous autorisez à témoigner dès lors que cela est ouvert sur l’altérité. À cet égard, le livre devient aussi une exploration de votre propre « devenir-époux ».

Je crois que vous avez raison. Et je me souviens avoir commencé d’écrire mon tout premier texte sur la maladie – qui dix ans plus tard est devenu Se survivre – à partir de notes sur des co-patients en chimio à l’hôpital de jour. Mais j’ai un peu de mal à accepter cette idée parce que je sens profondément mes limites et parce que je la crois foncièrement liée à une éthique religieuse : être le gardien de son frère. Par gardien, il faut entendre non celui qui enclot mais celui qui protège des loups, qui délivre de tout ce qui nous enferme dans la peur des loups.

Mais cela rejoint une interrogation : est-ce au fond la littérature qui est ma préoccupation ? Je reste dominé par un désir de rendre libres les autres, l’autre. C’est ce qui se produit dans ce livre entre les deux époux : l’un et l’autre se délivrent mutuellement. Peut-être est-ce aussi cela l’amour… J’ai choisi de devenir psychiatre, alors que rien dans mon milieu ne m’y invitait. J’ai exercé ce métier avec un plaisir presque érotique : aider, soigner et voir l’autre se désentraver, cela reste essentiel pour moi. Accompagner des gens sur ce chemin-là est un privilège ; et même si je n’exerce plus mon métier, comme on dit : soignant un jour, soignant toujours. C’est aussi le constat des dégâts dans les « âmes », aggravés ou provoqués par la violence sociale – le gros animal dont parle Simone Weil –, qui fait de moi l’écrivain que je suis, défenseur de la singularité et de l’intime, critique de toute étiquette…

Et sans doute de cela je porte aussi témoignage. Je suis bien un auteur de mon époque, si je puis me permettre cette évidence. Et l’époque est celle d’une lutte sans précédent contre la singularité et l’intime, contre l’individu qui ne serait pas un consommateur, pour un étiquetage généralisé afin de mieux faire de soi un produit ou une bouche-pilon. Comment séparer celui qui écrit de cette réalité-là ? Ne sommes-nous pas entrés depuis longtemps dans une ère des produits et des entrepreneurs culturels ? Relisons encore et encore Annie Le Brun, William Morris à sa suite, et d’autres auteurs dont elle parle abondamment.

La France aime les écrivains instituteurs, les vieux et doctes professeurs et les femmes savantes. Souvent très homogènes, socialement parlant. Et puis notre patrimoine, ce qu’on le révère ! Il n’est que d’écouter les émissions culturelles. Dans cette atmosphère-là, je n’ai jamais bien respiré, et le peux de moins en moins. J’ai vraiment besoin de large : le grand autre ou l’époux du dedans, c’est le plus large qui soit à mes yeux, celui que je trouve rarement en littérature. De cela je porte témoignage malgré moi.

Et j’écris en réaction, je l’ai compris avec le temps. Mais qu’est-ce que je fais ? Est-ce littérature ? Ce n’est pas moi qui pourrais répondre de façon crédible, sans doute. En vous lisant, je me dis qu’il y a bien un autre en effet dont je porte témoignage, c’est celui qui en moi n’a pas de visage, c’est l’autre-époux et dont je suis en effet devenu l’époux par et avec mon époux de chair. L’autre, celui de Rimbaud, non celui dont il se moque, mais cet autre du je. Tout simplement. Cette altérité en soi dont nous sommes le gardien, qui fait de nous des gardiens de toute altérité, peut-être. C’est une hypothèse. Que ce vers quoi cela conduit soit ou pas littérature, après tout qu’importe.

Patrick Autréaux, L’Époux, éditions Gallimard, mars 2025, 208 pages, 20€.