À l’horizon 2100, la Terre est fragile. Cinq astronautes trié·es sur le volet sont en partance vers Titan, le plus imposant des satellites naturels de Saturne. Dans les soutes de leur vaisseau, des cuves d’azote liquide contiennent le génome de plus d’un million d’espèces. Récit d’une échappée, suspendu entre vraisemblance et questions éthiques, anticipation, poésie et rigueur scientifique, Sister-ship saisit, questionne, et nous ramène à notre condition de Terriens. Entretien avec l’autrice, Élisabeth Filhol.
L’idée du livre procède-t-elle de réflexions sur l’exploration spatiale, ou de questionnements au sujet de la préservation du vivant ? Et comment se sont tissées les deux thématiques ?
Le roman est né de la rencontre avec Titan, une des lunes de Saturne. Jusque-là, je ne m’étais jamais intéressée à l’espace. Mais Titan a des caractéristiques tout à fait singulières, qui en font l’astre du Système solaire qui ressemble le plus à la Terre. J’ai été attirée par l’effet de miroir, fascinée par des images de sa surface, j’ai eu l’intuition qu’il y avait un livre à trouver, et je suis partie en exploration.
Il faut préciser que Sister-ship ne se lit pas dans l’ordre où je l’ai écrit. C’est aussi vrai pour mes autres romans. Entre le premier jet et la version définitive, il y a un travail de tri et de montage. Je cherche le livre en l’écrivant, les thématiques et les situations émergent au fur et à mesure. Avant de faire atterrir l’équipage, je me suis interrogée : que font-ils si loin de leur planète, quel est l’objet de leur mission ? J’ai répondu à la question en exploitant une des propriétés de Titan : des cellules reproductives de plantes ou d’animaux peuvent s’y conserver très longtemps, sans intervention humaine, dans des conditions comparables à celles d’une cuve d’azote liquide. L’idée a germé d’une Arche de Noé, une mission de conservation des génomes à l’horizon 2100. À partir de là, d’autres questions se sont posées, qui ont orienté l’écriture : comment en sommes-nous collectivement arrivés à cette situation, au terme de quels processus ? Quelle trajectoire a suivi la conquête spatiale au xxie siècle ? Dans quel état est notre planète en 2100 et quels liens entretenons-nous encore avec elle ?
Quelles relations entretiennent science et fiction dans votre roman ? À quel type de science-fiction relieriez-vous Sister-ship ?
L’art et la science ont en commun d’être une tentative, chacun avec ses moyens, d’approcher le réel et d’en dévoiler certains aspects.
Le savoir scientifique est une source inépuisable de poésie, il a toute sa place en littérature. Et l’usage que l’on fait de ce savoir – l’innovation, la diffusion massive de certaines technologies – conditionne à la fois notre vie quotidienne et le futur dans lequel on vivra. La littérature générale pourrait s’emparer davantage de ces thématiques qu’elle ne le fait. Heureusement la science-fiction est là, elle occupe le terrain. Mais elle le fait selon ses règles. Elle a une histoire riche et complexe, elle s’est diversifiée en sous-genres, parfois très codifiés, avec des auteurs cultes et des communautés, un peu comme la musique. En quoi une autrice qui n’a pas baigné dans cette culture est-elle légitime à aborder un continent aussi vaste ? Un roman impose sa dynamique, sa propre logique. Je n’avais pas pour objectif principal d’écrire un roman d’anticipation, mais dans les faits, Sister-ship en est un : le récit explore une trajectoire envisageable, à l’horizon de la fin du siècle, en partant de la situation actuelle. Je prolonge des courbes et des tendances, les technologies dérivent de recherches en cours, les hypothèses sur lesquelles je construis l’intrigue sont réalistes. Sister-ship décrit un monde vraisemblable, à défaut d’être désirable.
Le lien entre les personnages repose sur une mission commune qu’ils relatent séparément dans un carnet de bord. Pourquoi avoir choisi la forme du discours et du carnet de mission comme dispositifs narratifs ?
Le personnage de Lee Wang est apparu dès que je me suis intéressée à l’aventure spatiale, à la trajectoire qu’elle emprunte aujourd’hui, sous l’influence des entrepreneurs du New Space. Son représentant le plus médiatique est Elon Musk, mais ils sont nombreux à le suivre sur cette voie. Tous partagent la même idéologie et ils alimentent, par leurs discours, un grand récit qui est en train de s’imposer. Ce format-là, de l’épopée et du discours programmatique, me permettait de les prendre littéralement au mot, de mettre en scène le fait que leur parole est performative, car ils disposent de tous les moyens nécessaires pour que la fiction qu’ils nous racontent finisse par devenir une réalité. Les personnages du roman héritent de ce monde, un monde où le New Space a réussi son opa et imposé sa feuille de route.
Embarqué à bord de l’Olympic, l’équipage des cinq astronautes a pour mission de mettre à l’abri le patrimoine génétique d’un million d’espèces. Dans l’entre-deux du voyage, ils peuvent à la fois être dans l’action et prendre du recul, ils ont du temps pour ça. Ils peuvent revenir sur leur parcours, leurs motivations et les liens qui les unissent. Ils vivent l’expérience du confinement, de la transformation des corps qu’impose l’apesanteur, mais sans jamais perdre de vue l’essentiel, leur programme de travail, le quotidien de la mission. Pendant l’écriture du premier jet, le format du journal ou du carnet de bord est venu naturellement, à côté d’autres registres narratifs. Il a pris une importance croissante car j’avais plaisir à avancer de cette façon, au plus près des trois femmes de l’équipage. Ce sont elles qui s’expriment et que l’on entend, c’est un choix délibéré de ma part, en rupture avec une longue tradition de la sf très masculine dans son approche. Plus tard, pendant la phase de montage, j’ai décidé de réintégrer dans le journal des portions du récit qui avaient été écrites selon d’autres modes narratifs. La structure du livre a trouvé son équilibre de cette manière : le journal de mission des trois astronautes fait écho au discours de Lee Wang.
Le scénario d’anticipation scientifique semble plausible. Comment mêlez-vous enquête rigoureuse et écriture issue de l’imagination ?
Le parti pris du projet, avant même de savoir quelle histoire j’allais raconter, était d’utiliser les données scientifiques dont on dispose, et de ne pas spéculer quand l’information nous manque. Pour Titan, j’ai exploité les résultats de la mission Huygens, repris et diffusés dans les publications scientifiques. J’ai aussi cherché des analogues sur Terre pour me représenter certains paysages. Mais là où les connaissances font défaut, et pour Titan c’est arrivé très souvent, je n’ai pas cherché à combler les lacunes. Une mission d’exploration vers Titan doit atterrir en 2034, la mission Dragonfly, elle fournira des réponses à quantité de questions que se posent les scientifiques et auxquelles je me suis heurtée de manière très concrète. Je trouvais dommage d’inventer des réponses qui seront obsolètes dans dix ans. D’autant plus que la vérité que l’on découvrira a toutes les chances de nous surprendre. C’est une des leçons de la recherche spatiale, la réalité dépasse toujours ce qu’on avait anticipé ou imaginé.
Au-delà de la fiabilité du contenu, la précision et le parti pris de justesse ont aussi une portée esthétique. La démarche peut être comparée à celle des auteurs de l’Oulipo qui pratiquent l’écriture sous contrainte. Ils se fixent des règles internes, parfois très sophistiquées, qui ont à la fois une dimension ludique et des conséquences formelles. La contrainte délimite un cadre précis, le respect de ce cadre est un stimulant pour l’imagination et produit une esthétique particulière.
Le vaisseau transporte cinquante-deux cuves contenant les génomes de millions d’espèces terrestres, plus une, transportant ceux d’humains : est-ce une manière de représenter l’humanité au-delà du cadre temporel terrestre, celui des cinquante-deux semaines de l’année ?
Quand je reprends l’histoire du livre, la manière dont il s’est construit, je me souviens d’abord du nombre cinquante-trois. Je l’ai choisi quand j’ai réfléchi à une quantité de cuves crédible pour transporter l’intégralité de la cargaison, et le nombre cinquante-trois me plaisait aussi pour sa sonorité. J’avais besoin qu’il sonne juste, car l’expression la cuve cinquante-trois revient comme un leitmotiv. Mais ce que vous dites est vrai, c’est une des interprétations possibles. D’ailleurs un des astronautes la qualifie ainsi, de cuve surnuméraire. J’ai envisagé son destin de cuve à l’aune de cette question : quel rôle joue notre espèce dans l’équilibre naturel de la biosphère ? On sait que le vivant n’a pas besoin de nous. La réciproque n’est pas vraie, d’où ce mythe récurrent de l’Arche de Noé qui revient avec des variantes dans différentes cultures. À l’âge de l’Anthropocène, la question se déplace d’un cran : est-ce que notre espèce, autrefois modeste par sa population et en symbiose avec son environnement, est devenue une menace pour la biosphère ? Prélever sans limite une ressource, sans souci de son renouvellement, nos ancêtres ne le faisaient pas. D’un certain point de vue, la rupture nous a été profitable, l’Humanité a connu le succès démographique que l’on sait. Mais ce comportement et cette démographie nous ont transformés en espèce nuisible. Aujourd’hui notre disparition n’empêcherait pas la planète de tourner. Les journées sur Terre auraient toujours vingt-quatre heures. Et les années, cinquante-deux semaines.
Tout le long de la lecture, on est pris entre critique des sujets clés du roman – conquête spatiale, archivage génétique – et adhésion au récit. Quelles relations intimes entretenez-vous avec vos personnages et leurs visions du monde (Lewis Farrell, Svetlana Ivanova, Lee Wang…) ?
Ma position personnelle sur ces sujets, aucun personnage ne la prend totalement en charge dans le roman, je n’ai pas cherché à le faire. Il aurait fallu qu’une partie de l’histoire se déroule à l’extérieur du monde clos qu’est celui de l’aventure spatiale, mais je voulais rester à l’intérieur, que tous les protagonistes en soient des acteurs. Comme le prouvent les restructurations qui touchent aujourd’hui la nasa, deux visions de l’espace, deux récits entrent en concurrence : d’un côté l’exploration, l’élargissement du savoir et la coopération, d’un autre côté la conquête, la projection de puissance et l’exploitation des corps célestes. Ce qui m’a guidée pour écrire le livre, c’est la capacité qu’ont des membres de la communauté scientifique, des chercheurs, des ingénieurs, des astronautes, à reprendre certains objectifs ou arguments d’une conquête spatiale dont, au fond d’eux-mêmes, ils ne partagent pas les valeurs. Ils le font par passion pour leur métier, par attachement à un collectif de travail, par loyauté à l’institution, par fidélité à un rêve d’enfant, donc souvent pour de nobles raisons. L’exploration spatiale exige des investissements lourds. Les sondes et les instruments d’observation sont extrêmement coûteux. Un astronaute, pour avoir une chance de partir en mission, doit adhérer sans réserve au programme pour lequel il a été sélectionné. Le jour où la puissance publique transfère son budget et sa politique spatiale au secteur privé, de quelle marge de manœuvre disposent encore les scientifiques ? Jusqu’où, à quel point doivent-ils consentir à alimenter des programmes qui entrent en contradiction avec leurs valeurs ? Quel est le prix à payer pour eux, et comment règlent-ils cette dissonance cognitive ? Adhérer ou partir, Svetlana Ivanova est la seule à s’être réellement posé la question. À quarante ans, au milieu de sa carrière, elle fait le choix de partir et d’entrer en résistance.
En quoi la relation entre les humains, les machines et l’intelligence artificielle est-elle fondamentale ?
La relation hommes-machines que je mets en scène est spécifique au milieu spatial. C’est une expérience limite, un cas extrême de dépendance des êtres humains qui se trouvent propulsés, hors de leur habitat naturel, dans un environnement où ils ne peuvent pas survivre sans assistance. L’équipage de l’Olympic tente de s’aménager des espaces d’autonomie, de libre arbitre, mais dans les faits, tout repose sur la performance technologique et la fiabilité des équipements, à commencer par celle de l’ia qui pilote le vaisseau et gère toutes les fonctions vitales. L’assistance des équipes au sol devient secondaire quand on perd de vue la Terre. Par chance, le quotidien dans l’espace n’est pas une lutte de chaque instant pour la survie. Si on prend l’exemple de la station mir ou de l’iss, des situations graves, où la vie des astronautes est en danger, il y en a eu très peu en trente ans, un départ d’incendie, je crois. La réalité d’un vol habité au long cours, ce n’est pas une accumulation d’accidents ou d’incidents graves comme le montrent les films de sf, c’est un quotidien très différent, qui ne ressemble à rien de connu sur Terre, sauf peut-être à bord d’un sous-marin. S’instaure une sorte de tranquillité, un état de concentration et de calme, tandis que, de l’autre côté de la paroi du vaisseau, les conditions physiques sont encore plus terribles qu’au fond des abysses. J’ai essayé de restituer cette réalité dans l’écriture, en jouant aussi sur le contraste entre le dedans et le dehors. L’inhospitalité radicale de l’espace reste une idée assez abstraite pour nous, alors que les conditions extrêmes sont la règle partout dès qu’on franchit les limites de notre atmosphère.
Comment faire ressentir par l’écriture ce qui n’a pas encore été exploré ? Si l’écopoétique traduit une vision du monde non anthropocentrée et interroge les relations entre vivants et non-vivants, une écopoétique de l’espace est-elle possible alors que nous ne connaissons cet environnement qu’à travers des outils prolongeant notre perception ?
L’environnement que traversent les personnages a été photographié, étudié, grâce aux sondes et aux télescopes. Titan est un monde inaccessible, du moins pour l’instant, mais ce n’est pas un territoire de fiction, il est réel et documenté. Certes moins bien que la Lune ou Mars, mais des données existent. Je me suis appuyée sur le travail des scientifiques pour m’en construire une représentation, comme j’aurais pu le faire si l’histoire s’était déroulée dans le désert mauritanien où je ne suis jamais allée, le processus de projection est le même. Je prends l’exemple de la Mauritanie car certains de ses paysages ressemblent beaucoup à ceux de Titan.
Aujourd’hui, deux récits concurrents racontent et structurent l’aventure spatiale, avec des valeurs sous-jacentes opposées. Le récit des scientifiques, qui interroge les mystères du cosmos, est par définition non anthropocentré. À leurs yeux, la beauté du cosmos ne fait que s’accroître à chaque nouvelle découverte. Pour eux, chaque objet d’étude est un système dynamique, quelle que soit sa taille, que ce soit une petite lune ou un amas de galaxies. En comprendre la naissance, l’évolution, l’organisation, le métabolisme, revient à l’appréhender comme un organisme vivant, en interactions avec son milieu. Ce qu’ils comprennent ou entrevoient est une source permanente d’émerveillement qu’il y a un enjeu à transmettre. J’ai tenté à mon tour de le faire, en me situant au plus près de ma propre émotion, de ce que j’ai ressenti en découvrant ces sujets, souvent proche d’une expérience poétique. L’exploration spatiale ne nous éloigne pas de la Terre, au contraire. Pendant tout le temps qu’a duré l’écriture du livre, je n’ai fait qu’y penser, la regarder, y compris dans le miroir que nous offre Titan. Au lieu de concevoir notre planète comme un système fermé, on devrait l’envisager plus souvent dans son milieu, dans son propre écosystème. Cela permet à la fois de relativiser sa place – et donc la nôtre – et de mesurer à quel point sa capacité à abriter la vie est miraculeuse.
Quelles questions éthiques la mission vers Titan et le séquençage d’ADN vous ont-elles posées ?
Le roman est une projection dans le futur d’orientations politiques, économiques et technologiques, qui sont prises aujourd’hui. Je suis partie de l’observation du New Space, mais le constat est le même pour le déploiement de l’ia ou le transhumanisme. Des choix de recherche et de développement, d’une portée considérable pour notre avenir, sont faits en dehors de tout débat démocratique, en laissant la bride sur le cou à quelques individus. Je n’ai pas créé de personnages qui leur ressemblent, car ils sont souvent une caricature d’eux-mêmes, et donc très difficiles à manipuler dans la fiction. Mais j’ai mis en scène un monde transformé par leurs discours et leurs actes. Les décisions qu’ils prennent sont la traduction de leurs pulsions et de leurs fantasmes, d’une économie psychique qui ne laisse aucune place à autrui et donc à des considérations éthiques. Un des fantasmes les plus fréquents est de pouvoir faire sécession, d’échapper à notre lot commun. Ils rêvent d’un corps augmenté, d’une longévité prolongée, à l’abri quelque part dans des zones refuges, sur Terre ou ailleurs dans l’espace. La cuve n°53 est une incarnation de cette logique, puisque dans le roman, seuls les ultra-riches ont les moyens de mettre leur patrimoine génétique à l’abri. En réponse à cette volonté qu’ils ont de faire cession, il est tentant de réserver à la cuve 53 un sort différent, de séparer son destin de celui des autres cuves.
Dans tous vos livres, vous tissez expériences de l’intime, épopées collectives, gestes quotidiens, mouvements géologiques. Comment ajustez-vous ces échelles sans commune mesure entre elles ?
Comme je l’ai déjà évoqué, je n’écris pas le roman linéairement. Pendant la rédaction du premier jet, je change souvent de thème d’un jour à l’autre, ou bien je reprends une situation sur laquelle j’ai déjà travaillé mais avec une autre focale ou sous un autre éclairage. Je circule dans des espaces-temps différents, parfois immergée dans une scène aux côtés des personnages, parfois projetée très loin.
Ce changement d’échelle est une manière de déplacer le regard ou d’élargir le point de vue, pour mieux comprendre ce qui se joue dans la situation que j’essaie de saisir. Quand j’ai l’impression d’avoir suffisamment de matière première, je m’interromps et j’imprime le premier jet. J’ai devant moi un ensemble de textes, des séquences de la narration qui ont des formats différents, y compris des dialogues ou des voix intérieures, des fragments de discours à la façon d’une épopée dans le cas de Lee Wang. À partir de là, je réfléchis à l’architecture, à la structure définitive du roman. Une fois qu’elle est fixée, commence une phase d’assemblage des textes que je sélectionne et juxtapose. Parfois, des paragraphes se côtoient écrits à plusieurs semaines d’intervalle et cette proximité peut produire un effet inattendu, puisque je n’aurais pas spontanément associé ces idées ou ces images. Comme je dissimule les raccords, les coutures, normalement le lecteur ne s’en rend pas compte. Mon objectif est plutôt de donner l’impression d’une continuité dans l’écriture.
Votre texte comporte des réflexions sur la performativité des récits, sur leur capacité à produire du réel. Que peut l’écriture pour des temps extrêmes ?
La littérature peut être un espace de liberté et un lieu de résistance. Cela dépend bien sûr des auteurs, de leur intérêt pour certains sujets, y compris ceux qui les obligent à s’éloigner de l’intime, de leurs expériences personnelles, car certaines problématiques les débordent ou même y échappent. L’écriture littéraire est puissante, elle a le pouvoir d’objectiver le réel et de créer de nouveaux imaginaires. Mais pour être vivante, pour avoir une influence dans la Cité, elle a besoin d’être partagée. Les auteurs bien sûr ont un rôle à jouer. Mais le mouvement de résistance passera aussi par les lecteurs. Dès aujourd’hui, se plonger dans un livre, l’objet-livre, le livre papier, est un geste d’émancipation. Parce qu’il est, par nature, coupé des réseaux, déconnecté des algorithmes, on peut y exercer des facultés cognitives qui nous sont indispensables, qu’il est bon de pouvoir mobiliser et entraîner : l’attention profonde, l’empathie, l’esprit critique, l’imagination. On le constate quand elles s’abîment, à quel point ces facultés jouent un rôle en démocratie dans notre capacité à faire société et nous projeter dans un avenir commun. La littérature pour des temps extrêmes peut émerger d’une dynamique collective, d’une évolution des pratiques chez les auteurs, mais aussi chez les lecteurs, aux côtés de tous ceux, nombreux, qui font la passerelle et permettent aux textes d’exister.
Nous sommes « uniques, semblables et seuls ». Que souhaitiez-vous exprimer ou faire comprendre en présentant notre condition terrestre de cette manière ?
Notre condition terrestre est d’être enfermés sous la cloche de notre atmosphère, occupés à nos affaires humaines remplies de bruit et de fureur, déconnectés de la réalité de notre condition, incapables de nous la représenter. Ceux qui en font l’expérience sensible, ce sont les astronautes, quand ils s’éloignent suffisamment pour voir la Terre dans sa totalité et dans son milieu. Tous témoignent de la même révélation, à quel point elle est seule et fragile, un îlot dans un océan de désolation. Cet effet qu’ils appellent l’overview, certains ne s’en remettent pas et traversent une période de dépression à leur retour. Nous partageons collectivement un territoire unique, une minuscule oasis, sans plan B à des années-lumière à la ronde. Avant d’être quoi que ce soit d’autre, avec telle ou telle appartenance, nous sommes des Terriens, embarqués sur le même vaisseau, au sens littéral du terme, puisque la Terre se déplace à grande vitesse. Nous sommes tous des astronautes, en transit quelque part aux confins de notre galaxie, mais comme dans un mauvais film hollywoodien, les membres d’équipage se divisent en clans, trop occupés à se battre entre eux pour prendre soin du vaisseau. Le scénario réserve des surprises, mais on n’est pas sûr que l’histoire se termine bien.
Elisabeth Filhol, Sister-ship, éditions P.O.L, août 2024, 320 p., 20 € — Lire un extrait
Cet entretien a été réalisé dans le cadre du séminaire « Grands entretiens » du Master Écopoétique et création d’Aix Marseille Université, par Mélodie Faury, Isabelle Guérin, Tamara Noguès et Sylvain Salques.