Hélène Gaudy : « Tout commence par un lieu, toujours » (Archipels)

Hélène Gaudy, image de couverture d'Archipels © éditions de l'Olivier

La romancière Hélène Gaudy quitte dans son récent livre Archipels le domaine de la fiction pour interroger la figure de son père. Paru à l’automne 2024 aux éditions d’Olivier, son récit retrace l’enquête qu’elle a menée plusieurs années durant, au fil d’entretiens avec ses parents, de collectes d’objets et de documents, d’arpentages sur les lieux susceptibles d’éclairer l’existence d’un père aimé et côtoyé toute sa vie durant, mais dont elle interroge l’irréductible part d’inconnu. (Entretien).

L’enquête que vous menez sur votre père dans Archipels débute, dans les premières pages, par l’évocation d’une île qui porte le prénom de votre père, « l’Isle de Jean-Charles ». Ainsi, tout commence par un lieu, comme c’est souvent le cas dans vos livres. Je pense notamment à Une île, une forteresse (2015), ce livre consacré à la ville de Terezin/Theresienstadt où la question de l’île est présente dès le titre. Je voulais donc commencer par revenir sur l’importance des lieux dans votre écriture.

Oui, tout commence par un lieu, toujours. Pour moi, l’envie d’un livre, le désir d’un livre, ça démarre vraiment quand il y a une incarnation dans un lieu. Même quand j’écrivais des livres qui étaient vraiment des fictions, c’était au moment où je trouvais le lieu où l’histoire allait s’incarner que quelque chose démarrait. Et c’est vrai que pour mes quatre derniers livres, j’ai vraiment travaillé à partir d’un endroit, en prenant en compte ses spécificités, en allant parfois sur place, en faisant une espèce de travail de terrain et d’appropriation, souvent de lieux lointains, avec lesquels je n’avais aucun lien au départ. C’est le voyage dans ces lieux, l’envie de les connaître, qui ont petit à petit nourri l’écriture.

Pour Archipels, j’ai procédé presque à l’inverse : je ne suis pas partie d’un lieu lointain mais d’une figure très proche — la figure de mon père — et du lieu où il a travaillé, son atelier, que j’avais l’impression de connaître par cœur mais que j’ai complètement redécouvert, avec cette envie de mieux voir ce qu’on ne voit plus. Ce qui me sauve quand je ne sais pas comment prendre une question, une personne, une émotion, c’est toujours de regarder un lieu, parce qu’il me semble que dans le lieu, il y a des traces lisibles, et le temps est avec nous, les gens sont peut-être partis mais les traces qu’ils ont laissées sont toujours là, on a le temps de les lire, de les débusquer, par exemple en allant sur les traces de mon père, là où il avait vécu sa jeunesse. Bien sûr, le temps a passé, mais le ciel est toujours là, les pierres sont toujours là, et tout cela, c’est une matière concrète dont j’ai besoin pour que les souvenirs, les émotions s’incarnent.

On remarque que vous opérez dans le livre une forme de comparaison entre cette Isle de Jean-Charles et votre père : tous deux représentent, figurent des entités décrites comme précaires, menacées. On peut penser au fait que vous avez commencé à écrire ce livre au moment où votre père est vieillissant, il a plus de quatre-vingt ans, et la question semble dès lors se poser d’un sentiment de la précarité, de la fragilité de la vie qui aura pu être une motivation pour l’écriture. En effet, vous décrivez cette Isle de Jean-Charles comme une petite île menacée par la montée des eaux due au changement climatique.

Oui, il y a eu un sentiment d’urgence qui a été quelque part réveillé par cette île, par la découverte de l’île de Jean-Charles. Après, le livre s’en éloigne assez vite, il y a d’autres îles qui interviennent, d’où le titre, Archipels, mais ça a vraiment été le déclencheur, et c’est un déclencheur réel : on m’a posé la question parfois, « est-ce que tu as choisi cette île pour symboliser cette urgence, cette menace de disparition ? » Or, je ne l’ai pas du tout choisie comme un symbole, c’est vraiment cette île-là qui a réveillé l’envie de mieux connaître mon père, même si ça peut paraître étrange. Il y a parfois des motifs lointains qui réveillent des préoccupations bien plus intimes. Quand j’ai découvert l’île de Jean-Charles, j’ai d’abord été passionnée par son histoire, par son peuplement, je voulais vraiment écrire un livre sur cette île, en allant sur place, en rencontrant les habitants, etc. Or, il se trouve qu’il y a déjà un très beau livre d’un poète, Frank Smith, qui existe sur ce sujet. J’ai d’abord été très déçue en découvrant cela, je me suis dit que le livre que je voulais écrire avait déjà été écrit, et donc, j’ai bifurqué. Je me suis rendu compte que si l’urgence de l’île de Jean-Charles me concernait à ce point, c’est qu’elle me ramenait aussi à la figure de mon père, et à la question plus vaste des disparitions à venir. Je ne l’ai pas pour autant prise comme une métaphore mais comme un vrai territoire, avec de vrais habitants, qui est vraiment en train de disparaître – un élément d’une géographie fragile et menacée, d’une communauté de lieux et de personnes que l’écriture permet de rassembler, et qui ont en commun d’être un peu sur la frange des choses, en équilibre, mais de continuer malgré tout à exister, à se transformer.

À propos justement du travail de l’écriture dans Archipels, on remarque qu’il est l’objet de nombreux commentaires de votre part : vous faites de nombreux retours réflexifs sur votre démarche tout au long du texte. Je voulais vous demander de revenir sur une phrase qui m’a particulièrement frappée, où vous dites « j’aime et redoute ce moment où l’écriture ne consiste plus à raconter mais à agir ».

Oui, c’est vrai que l’écriture pour moi joue vraiment avec l’expérience, de plus en plus. Avant le passage que vous citez, j’aborde la difficulté de voir les gens qui nous sont très proches, de les entendre, même, de se souvenir de choses qui paraissent quotidiennes mais qui, justement parce qu’elles sont très habituelles, nous deviennent invisibles. Tout le travail du livre revenait à essayer de renouveler mon regard, à voir mon père autrement, à l’entendre autrement, et à trouver pour cela des moyens qui sont des moyens d’action, finalement. Il faut à un moment donné agir, et c’est vrai qu’à la fois j’aime ça et je le redoute, parce que c’est le moment où on sort de son propre atelier, de sa petite cuisine interne, où on doit faire des choses pour que l’écriture advienne. En l’occurrence, c’était parler avec mon père, aller dans des lieux après lui, des lieux où je pensais trouver des clés, des réponses, c’était lire ses poèmes. C’est vrai qu’il y a pour moi quelque chose de très excitant et même d’un peu effrayant dans ces moments où l’on sent que, pour que le livre se fasse, il faut sortir de chez soi, sortir de soi. Se mettre en danger, ce serait un trop grand mot, mais en tous cas, il faut s’exposer d’une certaine manière.

Ça avait été le cas pour la première fois pour moi pendant l’écriture du livre Une île une forteresse, pour lequel j’avais rencontré des personnes ayant vécu dans cette ville qui avait été un camp de concentration, un lieu à l’histoire très lourde et singulière. J’avais échangé avec des témoins, je les avais enregistrés, et utilisé cette matière pour écrire. Pour chaque livre, je cherche des moyens, des méthodes, qui sont à chaque fois différentes, qui s’inventent en fonction du motif que je travaille, donc la méthode n’est jamais établie, je ne peux pas me reposer sur des choses que j’ai déjà faites, il faut toujours chercher de quelle manière appréhender ce nouveau lieu, cette nouvelle personne. Pour ce livre sur mon père, c’était plus intime, moins spectaculaire que de faire un voyage, d’aller parler à des inconnus, mais c’était tout aussi déstabilisant et engageant pour moi.

Le point de départ de l’écriture a été le sentiment paradoxal de ne pas véritablement connaître votre père, alors même que vous l’avez côtoyé toute votre vie. Vous écrivez d’ailleurs : « je vais me donner un an, un an pour le connaître autrement, que par nos mots ou avec eux s’ils nous viennent pour chercher avec lui la chimère, tracer le lit de notre serpent. » Quel rôle l’écriture a-t-elle eu pour cela ?

Je suis vraiment partie d’un manque, d’un désir d’éclaircir, ou en tout cas d’aller chercher la matière inconnue, mystérieuse, que mon père comporte, comme toute personne d’ailleurs, bien sûr. On connaît tous nos parents avant tout dans leur rôle de parents, c’est très difficile de les en faire sortir. Ce n’est peut-être pas souhaitable d’ailleurs, mais en tout cas, moi, j’en avais envie, parce que je ressentais un manque de récits concernant mon père, pas un manque total, car j’ai une belle relation avec lui, mais il n’avait jamais partagé avec moi ses souvenirs, il y avait des pans entiers de sa mémoire qui m’étaient complètement inconnus et j’avais besoin d’aller chercher ça. Pas forcément pour tout éclaircir, plutôt pour essayer de voir ce que son silence et son mystère m’ont transmis et m’ont apporté, aussi. Je crois que c’est là que l’écriture est vraiment un outil extrêmement précieux : ce n’est pas forcément un outil de dévoilement. L’enjeu n’est pas toujours de savoir, d’apprendre des choses mais plutôt de les explorer, et c’est cette exploration qui est devenue la matière du texte.

© DK

On pourrait considérer votre livre comme un récit de filiation, dans le sens où vous interrogez beaucoup l’idée de la transmission entre votre père et vous. Vous faites, à différentes reprises, l’hypothèse d’une ressemblance entre vous deux. Votre père d’ailleurs est un artiste, il est plasticien et a longtemps enseigné dans une école d’art. Vous avez été vous-même étudiante en école d’art, dans le but de devenir plasticienne, puis vous vous êtes tournée vers l’écriture.

Mon père a peint, c’est vrai, mais lui aussi s’est tourné vers l’écriture puisqu’il s’est mis très tôt à écrire de la poésie. Il écrit toujours un poème par jour, d’ailleurs. De mon côté, j’ai toujours voulu écrire, pour répondre très simplement à votre question, c’est ce que je voulais faire, c’était mon envie première, mais je me suis aussi toujours intéressée à l’art, à l’image. J’ai eu envie d’approfondir cela en étudiant dans une école d’art mais je me suis en quelque sorte réorientée en cours de route puisque j’ai passé mon diplôme de fin d’études, à l’école des Arts décoratifs de Strasbourg, avec le texte qui est devenu mon premier roman. Donc l’écriture était première mais j’ai eu besoin de passer par d’autres disciplines pour y revenir, et je suis toujours très sensible à ce mélange-là, je travaille beaucoup avec l’image, parfois en collaboration avec des artistes. Tout cela pour dire que oui, les ressemblances sont évidentes, mais étonnamment, je n’en avais pas totalement pris conscience. Je me suis surtout construite en opposition à mon père, en regardant plutôt ce qui nous séparait. Écrire ce livre m’a permis de prendre conscience des points qui se superposent, qui résonnent.

Ce père a effectivement beaucoup écrit mais il n’a jamais publié : vous racontez qu’il rédige un poème par jour mais cela demeure une pratique assez secrète. Il a aussi écrit des carnets, et il vous les confie pendant que vous travaillez à votre livre ; et vous faites le geste singulier d’en montrer des extraits dans Archipels. Vous publiez dans le livre quelques poèmes, de la correspondance, des extraits de journaux… ce sont des archives intimes qui ne sont pas les vôtres, pourriez-vous revenir sur ce geste consistant à publier ces textes ?

Il y a eu beaucoup de questionnements au fur et à mesure de l’écriture. Mon père a publié quelques poèmes dans des livres d’artistes avec des amis graveurs ou typographes, mais il n’a jamais eu le désir d’être lu à plus grande échelle. Cela m’intriguait beaucoup, ce geste artistique, qui est quand même très fort dans la vie de mon père puisqu’il a peint et écrit énormément, mais sans avoir forcément le désir d’être vu. C’est quelque chose que je trouve mystérieux, beau et très intriguant effectivement ; ça pose la question de pourquoi on crée, pourquoi on écrit, pourquoi on peint : est-ce que c’est toujours parce qu’il y a une adresse, quelqu’un qui un jour va nous lire ? Dans le cas de mon père, je pense que le geste de création est vraiment autonome, et même que le secret la nourrit – le secret qui est une longue histoire de famille, que j’aborde aussi dans le livre. Concernant la publication des extraits, il faut savoir que l’idée de ce livre était vraiment de l’écrire avec lui : j’ai eu la chance qu’il puisse m’accompagner. C’est vrai qu’écrire sur ses parents tant qu’ils sont là est une drôle d’entreprise. C’est formidable parce que, justement, il a pu me guider dans le labyrinthe de sa vie, mais ça implique aussi une attention particulière. La voie que j’ai choisie a donc été d’écrire ce livre presque en collaboration avec lui ; c’est devenu un processus à deux par moments. Les textes de lui que j’ai publiés, ce sont des choses qu’il m’a confiées, il y avait ce geste de sa part de me les donner en sachant que je pouvais en publier des fragments. Donc je me suis sentie autorisée. Il a relu le texte, il a pu me dire si quelque chose le gênait. Il y a vraiment eu ces allers-retours entre nous — pas permanents, parce que sinon cela m’aurait inhibée, mais au bout d’un certain nombre d’années d’écriture, il est vraiment entré dans le jeu. J’utilise ce mot « jeu », parce qu’on a vraiment repris ensemble comme le fil d’un jeu. On jouait beaucoup quand j’étais enfant, c’était notre terrain de complicité, d’entente, et l’écriture a été un moyen de renouer ce fil du jeu, et aussi bien sûr de se dire des choses, enfin, de s’écrire des choses qu’on ne se serait jamais dites, justement. Mon père n’est pas très à l’aise avec le fait de parler de lui, et l’écriture peut être un moyen d’explorer des choses qu’on ne raconterait jamais.

Vous faites là allusion au processus d’écriture qui est assez singulier, puisque, comme vous l’avez souligné vous-même, ce travail a été une forme de collaboration : non seulement votre père a échangé avec vous sur sa vie, mais il a lu les pages que vous avez écrit sur lui. Vous évoquez assez précisément ce travail dans le livre : il a lu vos pages et les a commentées, il a même corrigé certaines coquilles, inséré des précisions. Comment avez-vous pris en compte ces remarques de votre père dans la rédaction finale ? Est-ce qu’il y a eu parfois des désaccords entre vous ?

Très étonnamment, mon père n’a rien censuré. Je m’attendais vraiment à ce qu’il intervienne davantage dans ce sens-là ; en fait, il est bien plus intervenu pour apporter des éléments, ses carnets, ses poèmes, et pour me raconter des souvenirs parfois, dans la marge, parce que je lui avais demandé de le faire. Par contre il a vraiment eu un grand respect, une grande confiance envers mon texte ; à aucun moment il ne m’a dit « là, je ne me reconnais pas, ou, ça, ce n’est pas vrai ». Je pense qu’il a compris très vite que, même si rien n’est inventé, même si c’est un texte écrit à partir de fragments du réel, il recompose au bout du compte un personnage, un père que je recrée à partir de ce que je choisis de garder de lui. Ça a été très généreux de sa part, parce que ce n’est pas évident de lire un texte sur soi, d’accepter que l’autre vous renvoie une image qui n’est évidemment pas celle que l’on se fait de soi-même. Donc il n’a pas du tout eu un rôle de censeur, il n’y a pas eu de conflits, il n’est pas intervenu dans ce sens-là. Ce qui a été très libérateur pour moi, très précieux, parce que sinon, je ne pense pas que j’aurais pu continuer.

Nous parlons beaucoup de votre père, mais il s’avère que votre mère aussi a été une relectrice de votre texte : vous avez fait lire votre manuscrit à vos deux parents et votre mère a également fait des remarques et proposé des corrections. D’où ma question : vous soulignez que votre père n’a pas joué un rôle de censeur ; mais est-ce que le fait même de savoir que vos parents allaient vous lire, puisque c’était la règle du jeu, n’a pas tout de même créé une sorte de surmoi un peu empêchant pour vous ?

C’est possible, inconsciemment c’est possible, mais je n’ai pas cette impression. Il est vrai que j’essaye toujours de travailler à partir du réel, avec une matière sensible, qui est une matière humaine, donc la question du respect se pose toujours très tôt pour moi. J’y fais toujours très attention, même quand il ne s’agit pas de mes parents, même quand je travaille sur un lieu ou des gens qui me sont inconnus : la dimension éthique, ou en tout cas la place de l’autre dans mon texte est une question que j’ai toujours à l’esprit. Alors, cela m’inhibe sans doute un petit peu, c’est vrai, il y a peut-être des choses que je pourrais faire et que je ne fais pas, mais je trouve que cette recherche d’une forme de justesse par rapport à la personne sur laquelle on écrit est aussi un travail fertile, qui donne des idées, engendre des manières de faire : ce n’est pas juste un empêchement, c’est quelque chose qui m’incite à chercher une voie qui ne soit pas réductrice pour l’autre, qui ne l’enferme pas dans une seule figure, qui cherche toujours à élargir, à confronter les manières de voir les choses. Et puis, il y a quelque chose de très important pour moi dans ce livre, c’est que je ne voulais surtout pas que ça soit une biographie de mon père : c’est bien plus un livre sur la manière dont la mémoire se forme, dont on la transmet à ses enfants même en dehors des mots, d’où cette recherche de superposition, cette tentative de trouver ce qui, dans sa vie, dans la mienne, et même dans celles de mes grands-parents, vient faire lien, vient faire signe. Cela part bien sûr d’éléments réels de sa vie mais l’idée n’est pas de la raconter, et il y a finalement assez peu de choses qui l’exposent réellement. Il s’agit bien davantage de réflexions et de recherches sur ce qui, dans toute vie, peut être transmis, et sur les moyens de cette transmission.

Votre texte s’est construit comme une forme de jeu avec votre père et votre mère pour retracer la vie de votre famille, il y a donc une forme d’intimité très forte dans le livre. Je me demandais quelle place vous aviez dès lors imaginé pour le lecteur lorsque vous l’écriviez.

Je crois que la question du lecteur vient directement de qu’on cherche, soi-même, dans un livre. Quand je lis les textes des autres, ce qui me parle le plus, c’est souvent un sentiment de nécessité et de recherche. J’aime sentir que la personne qui écrit est portée par une nécessité, une quête, qui suscite une recherche : que l’auteur, l’autrice est en train de creuser, de chercher quelque chose, grâce aux possibilités du langage, et qu’en lisant je partage cette recherche. Du coup, quand j’écris, je ne suis pas dans une position de surplomb par rapport au lecteur. Je ne raconte pas, après coup, un récit dont je connaîtrais toute les ficelles pour l’inviter à entrer dans une intimité. Je l’invite au contraire à chercher à mes côtés et à parcourir, en me lisant, sa propre histoire.

Cela ne m’intéresse pas de lire des textes qui dévoilent des histoires personnelles si je n’y trouve pas ce qui peut faire écho. Je ne sais pas si mon livre est un livre intime : disons que d’une matière intime, j’essaye de faire quelque chose qui soit, justement, partageable. Encore une fois, ce n’est vraiment pas à mes yeux un livre qui raconte la vie de quelqu’un. Je souhaite au contraire décortiquer, ouvrir des questions qui forment le noyau de nos vies communes : comment on se souvient de notre enfance, comment on essaye de vivre avec ses parents, avec tout le mystère que cela comporte. Explorer ce mystère à partir de ma propre matière mais sans m’y enfermer.

Vous parlez au début du livre « d’autres livres sur d’autres pères » que vous avez lu en cours d’écriture. J’aurais aimé savoir quels sont ces livres et quelle place vous leur avait faite dans la rédaction de votre texte.

J’ai l’impression que chaque livre a un peu sa bibliographie. Parfois, ce que je lis le plus, ce ne sont pas des livres qui portent sur le même sujet d’ailleurs, mais des livres qui vont me nourrir par leur langue ou par leur démarche. Au moment de démarrer ce projet, j’avais notamment lu Avant que j’oublie d’Anne Pauly, qui est vraiment un livre de deuil, un livre d’inventaire où l’autrice s’attache à vider la maison de son père. Il y a donc cette idée de s’accrocher au matériel, à ce que les gens laissent, à ce qu’ils accumulent, pour mieux les connaître. Ce livre a été une forme de déclencheur pour moi, parmi d’autres.

Il y en a eu beaucoup, mais un autre texte important a été celui de Linn Ullmann, Le Registre de l’inquiétude. C’est un livre sur son père, Ingmar Bergman, un livre très beau, qui laisse de côté le cinéaste : c’est vraiment un livre sur son père en tant que père, et non sur cette figure célèbre qu’on peut avoir l’impression de connaître. Elle a beaucoup travaillé avec des captations sonores, en l’enregistrant quand il était déjà assez âgé, et elle raconte des choses très quotidiennes et très universelles, des choses qu’on peut tous et toutes avoir vécu avec son père, ce que je trouve d’autant plus émouvant avec un grand artiste comme Bergman. C’est un Bergman presque nu, très simple, que l’on découvre dans ce livre magnifique. Il y en a eu beaucoup d’autres mais ces deux-là m’ont particulièrement marquée.

Pour finir, je voudrais revenir un peu sur cette question de la transmission que nous avons abordée tout à l’heure. Dans Archipels, vous décrivez souvent votre père comme quelqu’un de très enfantin, quelqu’un qui d’une certaine manière est resté un enfant, qui se comporte comme un frère dans les jeux que vous faites ensemble. Je pensais à une phrase d’un auteur que vous aimez beaucoup, Georges Perec, auquel est d’ailleurs empruntée l’exergue de votre livre, tirée de son récit autobiographique W ou le souvenir d’enfance. Perec avait conçu un autre projet autobiographique, intitulé L’Arbre, et qui consistait en la description par le menu de l’arbre généalogique de sa famille ; il avait prévu de placer en exergue de ce texte, qui est demeuré inachevé, une phrase d’Alfred de Vigny qui dit « si j’écris leur histoire, ils descendront de moi. ». Cette phrase exprime l’idée d’une généalogie inversée qui se produirait dans et par l’écriture. Je trouve qu’elle décrit de manière assez éloquente votre projet d’écriture.

Oui, complètement. D’ailleurs il m’est arrivé de voir, de comprendre grâce à mon fils des éléments de la vie de mon père, des choses que je ne voyais plus chez lui mais que j’ai vues chez mon fils et qui ont éclairé des pans de sa vie et même de celle de mes grands-parents. J’avais effectivement cette idée que les choses se transmettent mais de manière presque liquide, qu’elles glissent des parents aux enfants puis aux petits-enfants, et finalement parfois se révèlent seulement chez les descendants. Il est certain que Perec a été un guide pour moi, pendant toute l’écriture de ce texte, et je trouve que cette phrase de Vigny répond aussi un peu à la question que vous posiez précédemment : j’aime chez Perec sa manière d’aller chercher du côté du banal, de chercher des choses qui ne sont pas dans le registre de la confession, qui partent du plus intime tout en constituant notre matière commune. Perec le fait grâce à un décentrement, puisqu’il part des objets ou des lieux. Pour moi aussi, c’est un travail constant que de chercher ce qui, dans l’intimité, vient se projeter à l’extérieur. On revient à la question des lieux : comment on peut, par l’observation précise du dehors, de l’extérieur, des paysages, des objets, de tout ce qui a été marqué par les présences et les absences humaines, révéler ce qu’on ne voit plus chez ses proches et peut-être en nous-mêmes.

Hélène Gaudy, Archipels, éditions de l’Olivier, août 2024, 288 p. 21 €

Cet entretien a eu lieu le 19 mars 2025 au Théâtre Olympia (Tours). Il a été préparé avec Chloé Dom, Arie Huguet et Lucas Labbé-Tixier, étudiant·e·s en Master recherche de Lettres à l’université de Tours.