Le 19 août 1991, à Crown Heights (Brooklyn), un enfant joue avec sa cousine devant le 1677 President Street lorsqu’il est fauché par une voiture. La scène terrible ouvre Nuits d’été à Brooklyn de Colombe Schneck, ample mise en perspective romanesque des tensions raciales aux États-Unis, à travers les émeutes qui vont opposer communauté noire et communauté juive après la mort de Gavin Gato, cet enfant noir écrasé par le conducteur de l’escorte d’un rabbin, comme à travers l’histoire d’amour d’un professeur de NYU et d’une jeune journaliste française qui vient d’arriver à New York.

Palpitant et enlevé : tels sont les mots qui viennent spontanément à la lecture d’Adultère, le nouveau roman d’Yves Ravey qui paraît ces jours-ci chez Minuit. Au cœur d’un désastre financier qui l’oblige à fermer son commerce, Jean Seghers, le narrateur, est comme conduit, presque malgré lui, à s’inquiéter de son entourage et bientôt à tout vouloir liquider. Véritable page turner, Adultère se donne comme un récit qui ne cesse de nourrir une réflexion sur l’identité et l’empreinte spectrale des images dans nos vies. Autant de raisons pour que Diacritik aille à la rencontre du romancier le temps d’un grand entretien.

Pour reprendre une phrase de Pierre Michon que cite Johan Faerber, le Grand écrivain c’est « l’épuisant cinéma du génie », une manifestation et mise en scène de l’auteur par lui-même. La pose pourrait être seulement « ubuesque et mégalo » (Michon toujours), en cela divertissante, si elle ne prenait pas, trop souvent, des accents nationalistes. C’est cette fabrique que décrypte Johan Faerber, celle d’un Grand écrivain que le public, les médias comme la politique — voire l’enseignement et l’édition — appellent de leurs vœux, dans un essai décapant qui paraît aujourd’hui et que nous présente son auteur dans un grand entretien.

Comment se façonnent une ville et son esthétique ? Comment est décidé ce qui rend la ville « belle » ou, à l’inverse, ce qui l’enlaidit ? Dans Gouverner les graffitis (Presses universitaires de Grenoble), la politiste Julie Vaslin décrit la transformation opérée depuis vingt ans dans la perception et le traitement des peintures murales urbaines : le « tag », jusque-là considéré comme un problème de propreté et d’insécurité, et réprimé comme tel, est devenu du « street art », valorisé par des politiques culturelles et touristiques au service de l’image d’une ville jeune, décontractée et ouverte sur le monde.

Les éditions Anamosa fêtent leur cinquième anniversaire en ce mois de mars 2021. Spécialisées en non-fiction, publiant des livres mais aussi deux revues, elles ont été créées en mars 2016 par Chloé Pathé qui a accepté de revenir, pour Diacritik, sur les principes fondateurs comme les utopies à venir d’une jeune maison qui a vu ses fortes ambitions reconnues par le Prix Femina Essais 2020.

Dans Comètes et perdrix, Marie Cosnay tourne autour d’un fait réel : l’enlèvement, dans les 1950, de deux enfants juifs, Robert et Gérard Finaly, enlèvement auquel l’Église n’est pas étrangère. Le livre développe la forme d’une enquête, ou se développe selon une forme-enquête qui multiplie les approches, les récits, les pistes. Qui n’évite pas les incertitudes, au contraire.

Stimulant et neuf : tels sont les deux termes qui viennent à l’esprit pour qualifier le dernier essai de William Marx, Des étoiles nouvelles qui paraît aux éditions de Minuit. Originant sa réflexion sur une vive polémique qui, au début du siècle dernier, agita la France au sujet d’un sonnet de Heredia, Marx explore une manière inédite d’appréhender la manière dont la littérature découvre le monde et permet de le percevoir. Oeuvrant à ce qu’il nomme une astrocritique, le professeur au Collège de France enquête sur l’image des étoiles nouvelles et ses accidents en traversant nos bibliothèques. Autant de raisons pour Diacritik de partir à la rencontre de l’essayiste le temps d’un grand entretien.

Chorégraphe de mots qu’elle peint, découpe, malmène, coud, dessine, triture, colle, brode, Annette Messager les associe avec ses sculptures, photographies, installations, nous entrainant ainsi dans la fantasmagorie de son univers enfantin et onirique. Au-delà de l’usage de l’écriture, cette œuvre, qui manipule l‘humour et le jeu, est nourrie de réflexions féministes et d’autobiographie fictive. Célébrée dans le monde entier, elle reçoit le Lion d’Or à la Biennale de Venise en 2005 et le Praemium Imperiale au Japon en 2016.

Disons-le sans détours : Une Hallucination française de Blackmail qui sort le 22 février est un grand disque, sans doute l’un des plus remarquables de ces dernières années. En 10 titres, d’une rare noirceur synthétique, le groupe formé par Sylvain Levene, Stéphane Bodin et François Marché change la donne : une grande et ample narration traverse l’album, comme un récit fragmenté sur les soulèvements politiques du contemporain. Entre Simon Johannin et Antoine Wauters, leur disque, aussi littéraire que musical, les installe comme une manière de Comité Invisible de la pop. Inutile de vous dire que Diacritik ne pouvait manquer d’aller à la rencontre du trio électronique le temps d’un grand entretien où ils ont choisi de répondre d’une seule voix.

Les Moutons Électriques rééditent en cet hiver le cycle de Tyranaël, planet opera d’Elisabeth Vonarburg, reine-mère de l’imaginaire francophone. Tyranaël : l’histoire d’une planète, de la manière dont les hommes et les femmes qui la colonisent vont essayer d’y vivre. Sur cette planète il y a déjà des villes, des monuments, des artefacts d’une civilisation disparue. Mais ce n’est pas tout ; y règne aussi un étrange phénomène, la présence d’un vaste champ d’énergie bleue qu’on appelle la « Mer », qui recouvre épisodiquement la moitié des terres et qui annihile tous ceux qui l’approchent. Tyranaël brille par l’ampleur de sa fiction, sa grande maitrise narrative, la puissance d’invention qui s’en dégage ; autant de raisons d’aller à la rencontre d’Elisabeth Vonarburg, créatrice d’une œuvre de premier plan, sans égale dans la science-fiction en langue française.

Alice et Artémis sont ses muses. La mythologie entremêlée aux sciences de la botanique, la géologie, la minéralogie sont ses sujets. Depuis 60 ans, l’œuvre de Paul Armand Gette se déploie au travers de livres, de dessins, de sculptures, de photographies, voire de traces de ces photos. L’érotisme y a une place maitresse tout en laissant aux modèles l’initiative et la liberté de leurs poses.

Avec « Je te rends ce qui m’appartient, tu me rends ce qui t’appartient », Sara Ouhaddou semble transformer la galerie Polaris en réserve d’un musée archéologique, à moins qu’il ne s’agisse d’une boutique qui vendrait des blocs de savon brut. A l’entrée, une enseigne lumineuse et kitsch fait défiler un message écrit avec des caractères qui ressemblent à des caractères arabes mais que même les arabophones, pourtant, ne peuvent déchiffrer. Dès le premier abord, donc, la logique esthétique qui est à l’œuvre dans cette exposition est déployée pour troubler l’évidence du visible comme la clarté du dicible, pour suspendre le sens en le pluralisant.