Clara Breteau : « Le monde colonial fictionnalise le réel » (L’avenue de verre)

Clara Breteau, L'Avenue de verre © éditions du Seuil (bandeau du livre)

Avec L’avenue de verre, Clara Breteau offre un premier roman sous forme d’une enquête et d’une méditation sur la mémoire, sur les récits coloniaux et postcoloniaux. Tenter de restituer par la fiction les traces de ce qui reste de ces vies, de ces corps, de ces histoires quand l’oubli et l’effacement s’abattent sur ces héritages et traumas rendus presque imperceptibles, voilà ce que l’autrice parvient à créer dans ce roman poétique et puissant. Entretien avec l’autrice.

Avec L’avenue de verre, vous redonnez un sens complet à ce qu’Hérodote appelait « historia », c’est-à-dire une enquête qui assure l’intimité entre Histoire et histoire – d’autant plus que l’enquête est votre approche, votre « méthode ». Vous avez choisi le roman et non le récit ou encore l’essai. Qu’est-ce qui a motivé ce choix dans votre processus créatif et intellectuel de recourir à la fiction, en préférant parler d’Anna et non pas de Clara ?

J’ai commencé ce projet à un moment où j’étais frustrée par l’écriture poétique, sa dispersion et mon incapacité à composer un recueil qui tienne la route. J’ai lu Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants de Mathias Énard, dont les chapitres sont vraiment très courts, et ça a débloqué un verrou en moi concernant la forme romanesque. J’ai compris que je pouvais envisager d’écrire un roman comme une succession de petits chapitres du format de mes proses poétiques, assemblés autour d’un même creuset, d’un même centre de gravité. À ce moment-là, celui-ci ne pouvait pas être autre, pour moi, que mon père et son histoire, la matière de ce vécu-là. Je venais de lire Le Trauma colonial, de Karima Lazali, ça avait été un livre-volcan d’où était sortie énormément de matière sur l’histoire de mon père. Donc, c’est la rencontre des deux livres qui a été le déclencheur.

J’ai commencé l’écriture, et la forme « roman » s’est solidifiée progressivement à partir de ce qui s’imposait au fur et à mesure, dans le maniement du texte. Par exemple, l’usage de la 3ème personne m’est vite apparu non pas comme un choix mais comme ce qui était juste par rapport à l’histoire que je racontais. Cette relation entre un père et sa fille qui se construit toujours à distance, sur une avenue, dans la ville, lorsqu’ils s’aperçoivent et se font signe de loin. Le « je » ne passait pas. J’avais besoin bien sûr d’une sorte de protection, mais surtout je crois que lorsque je considère ma vie dans son rapport à mon père, je m’éloigne automatiquement, je me dissocie, comme si j’avais intériorisé le regard qu’il portait sur moi, au loin.

Je tiens aussi à cette appellation de fiction pour des raisons liées à l’histoire du monde colonial, qui est au centre du roman. Une conviction qui s’est formée progressivement chez moi avec le roman est que ce monde colonial, en réalité, fictionnalise le réel. Par sa puissance destructrice, par ses réécritures permanentes, il ouvre tellement de trous chez les colonisés – dans leurs archives, leurs mémoires, leurs filiations, leurs habitats – qu’il devient très difficile de distinguer le vrai du faux, le trauma du fait, l’histoire intime de l’Histoire collective. Un cas symptomatique de cela est celui, pendant la Guerre d’Algérie, des torturés au penthotal, le sérum de vérité auquel a eu affaire l’écrivain et psychiatre Frantz Fanon. Chez ceux qui ont subi cette épreuve, la séquelle fréquente est que tout est vrai et faux à la fois, ils évoluent ensuite toute leur vie dans une sorte de fiction généralisée. Malheureusement, je crois que ces cas extrêmes sont quelque part révélateurs de l’effet du monde colonial dans son entier sur le rapport des colonisés à leur histoire, et à la vérité. On devient presque condamnés à l’historia, à ce tissu-là, parce qu’on évolue dans ce mélange, cette opacité généralisée. Par exemple, en lisant l’essai Le Trauma colonial de Karima Lazali, j’ai eu l’impression de réaccéder à l’histoire intime de mon père : on se sert de matériaux mélangés, d’historia, et on fabrique soi-même du mélange.

La question de la mémoire innerve l’ouvrage au fil des pages, où chaque phrase semble ciselée et destinée à dire quelque chose des traces qui restent, qui s’effacent et surtout qui sont effacées. Arlette Farge cherchait à faire l’histoire des « vies oubliées » : vous reconnaissez-vous dans cette démarche à travers votre roman ?

Il me semble que j’ai surtout voulu montrer, à travers ce roman que je voulais dès le départ consacré au trauma colonial, comment les vies enfouies d’ancêtres colonisés parviennent à s’inviter envers et contre tout dans celles de leurs descendants, empruntant des couloirs et des supports d’apparition dérobés au regard. Je ne dirais pas que j’ai cherché explicitement et volontairement, au début, à faire l’histoire de ces vies. C’est à force de recevoir de petits coups de boutoir, répétés, qui déformaient mes perceptions, mon quotidien, que j’ai décidé de leur faire une place, et de me pencher sur elles. Comme si quelque part ces vies, aussi oubliées soient-elles, ne nous oubliaient pas.

C’est ainsi que Karima Lazali définit le trauma colonial d’ailleurs : « le fait d’être hanté par la disparition et ses effets de spectralité ». Mais ce ne sont pas des spectres dans le sens effrayant, autonomisé, intimidant ou culpabilisant du terme. Ce sont les signes d’une force non épuisée qui se cherche un chemin. Je ne sais pas non plus si les idées de mémoire et d’oubli sont les plus justes, d’ailleurs, concernant ce phénomène. Comment peut-on oublier quelque chose que l’on n’a jamais su ? Je ne pense pas que mon père ait oublié ce qui s’est passé en Algérie. Ce n’est pas une question de muscle mnémonique. Je pense plutôt qu’il y a eu une superposition de silences, un refus, pour de multiples raisons, de dire, de raconter, et aussi une incapacité due à l’exil à montrer, par les traces, les lieux, les supports culturels, ce qui s’était passé. C’est plutôt à mon sens une question d’infrastructures de transmission effondrées que de mémoire et d’oubli à proprement parler.

Ensuite, concernant mon père, mon grand-père ou ma grand-mère algériens, il me reste tellement peu de choses, tellement peu d’éléments factuels les concernant, que je n’ai pas vraiment cherché à reconstituer leurs vies, mais plutôt à bâtir une passerelle d’observation autour de leurs cratères, en décrivant aussi bien les vides que les pleins, l’effacement que les traces. Il y a une dimension politique à cela. On ne peut pas dénoncer la colonisation pour ce qu’elle est, à mon sens, si on ne circonscrit pas aussi le vide qu’elle a laissé, son pouvoir de destruction, les possibles qu’elle a écartés.

Il y a enfin une dimension assez nostalgique dans la démarche de l’enquête menée pour L’avenue de verre : la vie oubliée que je tente de saisir est aussi quelque part la vie qu’aurait pu être celle d’Anna, avec un père entier, présent à lui-même et non pas possédé, fracturé de l’intérieur. Quand Anna marche sur l’avenue en tentant d’apercevoir son père, c’est comme si elle était à la poursuite de cette autre vie qu’elle aurait pu avoir, que son père lui faisait miroiter, en lui disant qu’un jour ils feraient des voyages ensemble, par exemple. La citation de Paul Valéry dans le livre dit cela aussi à sa manière : à mesure que l’on grandit, on se défait de mille vies qui auraient pu être les nôtres, de moignons qui n’ont pas donné de branches. C’est cela aussi, peut-être, les vies oubliées dont parle le livre.

Les canines prononcées, la noirceur de la chevelure, la ressemblance physique avec le vieil homme de la gare, etc. Comment écrire et décrire les traces mémorielles qui sont aussi les marques du corps, les plis que prennent les corps ? La littérature, la philosophie, et même l’anthropologie n’ont-elles pas toujours occulté cette dimension de la mémoire ?

J’en suis venue assez vite à parler des traces sur le corps par manque d’autre chose, je crois, et parce que mon corps était ce que j’avais, si je puis dire, « sous la main ». Quand j’en viens à douter de la nature exacte de ma relation avec mon père, de là où sa présence-absence a fait effectivement transmission, la seule chose que je ne peux pas contester, c’est le corps, dans le sens le plus mécanique du terme : l’ADN, les gènes. Mais j’aime envisager ces gènes comme un langage crypté, un « tatouage caché au revers corps », comme c’est écrit, je crois, dans le livre. C’est-à-dire des informations supports et fruits d’histoires, que l’on ne peut pas lire de manière directe, dont le code nous reste inaccessible si l’on n’est pas biologiste, mais que l’on peut imaginer, fantasmer. J’ai été très sensible à cette dimension aussi, parce que, depuis petite, j’ai été sujette à des « éruptions somatiques » : cette tâche bleue apparue à la naissance, mais aussi l’eczéma par exemple, très psychosomatique chez moi.

L’enquête et l’écriture elles-mêmes ont déclenché de nouvelles irruptions : mon œil bloqué par une poussière pendant deux jours lors de mon premier et seul voyage en-dehors d’Alger, une dent qui est tombée au moment où j’ai commencé le livre. J’ai écrit tout le texte avec un trou dans la bouche. Mon corps disait tout seul ce que je m’étais mis en tête d’écrire. La veille de rédiger la conclusion, aussi, pendant la nuit, je me suis réveillée en sursaut et j’ai allumé la lumière : mon drap était couvert de sang. J’avais saigné du nez abondamment, en dormant, comme ça ne m’était jamais arrivé. Là aussi, mon corps venait redoubler de manière très physique l’épanchement du livre. Les traces et marques qu’il s’agissait de convoquer et de rassembler dans le livre ne provenaient donc pas que de choses mortes, oubliées, disparues, au contraire. Avec ce livre, je voulais aussi montrer comment mon vécu était parcouru des signes de quelque chose de bien vivant, actif, métabolique. Un corps traumatisé, ce n’est pas juste un corps marqué, c’est un corps habité.

On suit Anna, presque spectatrice de ces mondes imbriqués et conflictuels, à travers des souvenirs, des observations, des impressions qui décrivent puissamment des mémoires qui fuient et s’échappent, évoquant une « mémoire de l’air ». N’est-ce pas la grande difficulté justement de la mémoire, à savoir qu’elle ne se réduit ni à des lieux ni à des textes, qu’elle déborde les objets et les photos, mais qu’il demeure une mémoire atmosphérique, qui dépasse les stricts cadres sociaux de la mémoire collective ?

Il y a presque dans cette notion de mémoire atmosphérique l’idée d’une dimension acoustique de la mémoire. Quand je vois le mot sous sa forme écrite, je vois une sorte de paronyme, « memouïre » – qui serait l’idée d’ouïr, d’entendre un « même » qui se répète. Ce motif apparaît dans le livre dans la scène du gîte, cette chambre vidée de ses meubles, de tout signe d’appartenance, et qui du coup laisse place à l’écho. Il y a cette phrase à ce moment-là : « C’est lorsque l’on efface que soudain tout résonne. Que les fantômes se lèvent. C’est lorsqu’on les dénude que les parois se mettent à parler. » Dans les circonstances évoquées par le livre, c’est le dénuement, le vide qui font effectivement se lever la mémoire de la perte, de la disparition. Quand Anna arpente l’avenue de verre en pensant être en quête de pains au chocolat, c’est évidemment une sorte de prétexte pour croiser son père, mais ça va aussi au-delà, c’est un peu une marche à la rencontre de la mémoire atmosphérique : l’occasion de scruter la surface des vitrines, et une sorte de frayage, de déplacement de masses d’air et de toutes ces choses minuscules qu’elles contiennent qui se déposent sur les vitres. Anna va et vient dans ce grand couloir d’air qu’est l’avenue de verre. Elle jette son corps au-dedans. Cette idée de mémoire de l’air est aussi en écho aux jardins en mouvement de Gilles Clément : à ces espaces qu’il laisse vides, sur les toits par exemple, et où se déposent lentement toutes les graines anémochores transportées par le vent, ou celles que déposent les oiseaux dans leurs va-et-vient constants. Il me semble que c’est en rencontrant ces jardins aériens et spontanés de Gilles Clément que mon attention a été alertée sur cette mémoire de l’air. Dans mon expérience, le monde vivant est un fixatif extraordinaire de mémoire atmosphérique.

La mémoire qui se joue sous votre plume est une mémoire fracturée, une « mémoire feuilletée » comme le feuilletage des vitres qui laisse toutefois de la transparence, selon l’analogie qui ouvre et traverse ce texte poétique et politique. La réparation et la reconnaissance sont-elles les seuls vecteurs d’une histoire qui n’efface rien des horreurs et de celles et ceux qui ont subi ou subissent ces horreurs ?

La fracturée était le nom d’un de ces recueils de poèmes que je n’ai jamais vraiment réussi à assembler. Celui-ci, pourtant, avait une cohérence, car il rassemblait des textes écrits pendant une convalescence, après une fracture du fémur qui avait presque pris justement une apparence « feuilletée », le nom scientifique de cette forme spécifique de fracture était « à fragments d’ailes de papillons ». Concernant mon histoire personnelle, je ne pense pas qu’il puisse y avoir jamais réparation, car la béance ne vient pas de la perte d’un père dont on aurait eu un jour la présence à ses côtés, mais du fait que, dès le départ, sa présence ait été fracturée, atomisée. On ne peut pas regagner ce que l’on n’a jamais eu. Pour la colonisation, c’est pareil, quelque part. Car il n’y a pas eu un jour un pays, une sorte de France-Algérie, qui s’est fracturé ensuite. Il y a eu dès le départ une relation d’envahisseur-envahi, de colonisateur-colonisé, totalement asymétrique. Après une colonisation de 130 ans, pendant laquelle le pouvoir français a tout fait pour détricoter le tissu social, les systèmes d’appartenance, les cultures et mémoires locales, c’est extrêmement difficile pour un peuple de se reconstruire. J’entends tellement de gens dire « marre de l’Algérie, cela fait 60 ans qu’ils ont eu leur indépendance, est-ce qu’il ne serait pas temps de passer autre chose ? ». Savent-ils que ce que nous avons détruit là-bas avait pris des siècles pour s’élaborer ? Toutes proportions gardées, c’est un peu la même chose avec nos cultures locales, nos cultures paysannes et vernaculaires. La société industrielle a laminé des savoir-faire et des mondes séculaires. À ce titre, je suis persuadée que les peuples algériens et français ont finalement, dans leur rapport à l’État central capitaliste, beaucoup de causes, de souffrances et de trésors communs.

Dans la dernière partie de votre essai paru en 2022 intitulé Les vies autonomes. Une enquête poétique, vous réfléchissiez, à partir de votre enquête, à la réhabilitation du mode de vie autochtone, d’un point de vue écologique et politique, notamment en mobilisant la question décoloniale, entre l’Ariège et l’Algérie. Pourriez-vous revenir en quelques mots sur ce rapport que vous posiez entre Algérie et l’Ariège, et dont on pourrait considérer qu’on retrouve quelques traits dans L’avenue de verre ?

C’est en m’intéressant à l’histoire de paysans ariégeois, dépossédés au XIXème siècle de leurs droits d’usage de la forêt, que je suis revenue sur la piste de mes ancêtres algériens. Au bout de quelques temps, j’ai remarqué qu’il y avait non seulement des proximités frappantes au niveau des signifiants (« L’Ariège » est un anagramme d’ « Algérie », « Ariège » était le nom de code de l’une des principales batailles menées dans les Aurès pendant la Guerre d’indépendance) mais aussi tout simplement que les paysans montagnards éleveurs de brebis que j’étudiais en Ariège présentaient beaucoup de points communs, dans leur mode de vie, avec ceux de mes ancêtres algériens, membres d’une tribu de bergers des montagnes des Aurès. L’autre point commun entre ces deux populations, qu’elles soient dans les Aurès ou en Ariège, était leur révolte contre l’État central français. Il m’est donc apparu à ce moment-là que l’antagonisme fondamental n’est pas tant entre deux pays, l’Algérie et la France, mais entre un État français colonisateur et des sociétés locales, des deux côtés de la Méditerranée, qu’il a voulu dompter. Je ne pense pas que l’État doive réparation à ces peuples, dans le sens où s’il n’avait pas la légitimité pour coloniser, il n’a pas non plus à mon avis de légitimité pour « réparer » de manière profonde. Je ne pense pas que l’État-nation centralisateur soit la forme politique pertinente pour une France décolonisée qui renoue avec les cultures locales qu’elle a détruites. Mais c’est une autre histoire.

Dans cet essai, vous créez le concept de « tissu-mémoire ». Dans quelles mesures pouvons-nous parler du désir d’autonomie comme une volonté de se réapproprier une histoire, un territoire, un terroir, qui ont été matériellement, politiquement et psychologiquement expropriés ? En quoi le personnage d’Anna serait dans une démarche d’émancipation en cherchant à restituer quelque chose d’une mémoire qui est la sienne, mais aussi celle de la France, et dont le nauséabond négationnisme à propos des violences et des horreurs commises en Algérie par la France refait surface dans l’actualité ?

Je pense effectivement que la colonisation, du point de vue de la France et de ses habitants, a été une double trahison de la part de l’État. D’abord parce qu’il y a eu cette colonisation intérieure qui a détruit les sociétés locales et les a dépossédées d’elles-mêmes au profit d’une économie de marché industrielle et centralisée. Ensuite, parce que l’on a puisé sans vergogne dans les ex-classes paysannes déracinées, en tous cas les classes populaires, pour aller faire la guerre dans les colonies, les peupler dans le cas de l’Algérie, puis, ensuite, retourner faire la guerre pour lutter contre les volontés d’indépendance des peuples colonisés. Avec L’avenue de verre, je rencontre très régulièrement des descendants d’appelés pendant la guerre d’Algérie qui sont rentrés traumatisés, il y a eu des suicides, des psychoses, et la souffrance est palpable chez ces gens dès qu’ils parlent de leurs parents qui ont combattu en Algérie. Au bout de cinq secondes, ils ont les larmes aux yeux. Le trauma colonial, il est chez les Français aussi. Il se manifeste également à plein, je le crois, dans le racisme et le vote Rassemblement national. Mon hypothèse – que je développe un peu dans Les Vies autonomes – est que le rejet de l’immigré est aussi le rejet masqué des déracinés que beaucoup de gens sont devenus à eux-mêmes, avec la colonisation intérieure et l’urbanisation de la société.

En ce qui concerne le personnage d’Anna, je dirais qu’elle peut entamer sa démarche parce qu’elle a déjà bénéficié toute sa vie, malgré tout, de conditions relativement privilégiées, et d’une éducation émancipatrice. Mais son état d’esprit est plutôt un état d’esprit d’inquiétude, car la situation en France est terrifiante actuellement – avec le racisme et le vote d’extrême-droite qui explosent, et puis le révisionnisme, le négationnisme qui triomphent dans certains médias, et l’aphasie généralisée qui règne quant aux massacres coloniaux. Je parlerais donc plutôt, avant tout, d’une démarche de résistance, et de guérison. Notre société est malade de ses silences, de son orgueil, de la peur de ce que pourrait déclencher la reconnaissance des massacres qu’elle a commis. Comme un enfant aurait peur d’affronter sa punition. Mais la punition, c’est nous qui l’avons donnée. Si une certaine France fantasme le fait que l’Algérie va les coloniser, c’est parce qu’au fond d’eux, la culpabilité leur chantonne que c’est ce qui mettrait les balances à zéro. C’est évidemment absurde. Mais c’est ironique. Le racisme est peut-être la forme refoulée d’un fantasme de justice.

Clara Breteau, L’avenue de verre, éditions du Seuil, janvier 2025, 224 p., 20 € 50