Hybridité des personnages, des genres littéraires, de la langue… La dimension d’hybridité est résolument au centre de mélusine reloaded, le premier roman de Laure Gauthier, poétesse et performeuse. Paru dans le Domaine français des éditions Corti, il a reçu le Prix du Premier Roman Français 2024. Dans ce récit, à la fois fable féministe, dystopie écologique et conte futuriste, l’autrice réinvente la légende de la fée mi-femme, mi-serpent, pour en faire un personnage politique, (éco)féministe, qui œuvre à la reconstruction d’un pays post-démocratique. Écrit dans une prose poétique, mélusine reloaded est une critique écopoétique de notre société et de ses dérives, la quête d’une autre voie, prônant la force de la transformation en même temps qu’un lâcher prise nécessaire. Je crois au pouvoir de transformation de l’être humain », nous a confié Laure Gauthier. En l’acceptation de notre propre hybridité, donc.
Pouvez-vous nous parler de ce titre, mélusine reloaded, et nous expliquer le choix des mentions barrées dans l’exergue ?
Je n’ai pas choisi le titre, il s’est imposé. Les titres sont toujours des visions qui s’imposent. Quand le titre me semble juste, j’ai au loin une « île », un point à l’horizon à partir de laquelle l’écriture se construit. Le titre m’aide à résoudre ce que je recherche, il dit quelque chose en avant de l’écriture. mélusine reloaded, c’est bien sûr une allusion au premier film Matrix des sœurs Wachowski, pour sa part science fictionnelle. Le premier film de la tétralogie pose un certain nombre de questions aux bons endroits. Je ne dis pas que la résolution filmique est ma préférée, mais je pense qu’il y a dans ce film une capacité à nommer la violence absolue que cause l’anonymisation des pouvoirs et l’invisibilisation des rouages de ces pouvoirs, à montrer la façon dont les populations subissent des violences dont le système de causalité est opaque, ce qui laisse les personnes sans possibilité d’action. La sémantique du mot reloaded est également très importante. J’espérais que le livre « recharge » les lecteur.ices, c’est un livre « énergétique », une sorte de jaillissement de pensées et d’espoir. Ensuite, il y avait une allusion mallarméenne : en réécrivant encore une fois le mythe de mélusine, je rejette les dés du poème (en prose cette fois). Il y a l’idée d’une ré-articulation, d’une ré-énonciation. Enfin, mélusine reloaded, c’est aussi une référence au projet surréaliste, je pense aux cadavres exquis, ces collages où sont juxtaposés des éléments très hétérogènes, souvent pris dans la culture populaire, pour les mettre en tension. L’héritage surréaliste est important dans ce roman.
Pour l’exergue, je souhaitais garder la trace de Jean d’Arras et de son texte Le Roman de Mélusine, ce moment, entre 1392 et 1394, où le mythe devient un conte, où il s’inscrit en littérature : je cherche dans tous mes textes à évoquer ce que nous avons en commun, à un moment historique où ce « commun » est atomisé par le néo-libéralisme. Bien sûr, ce n’est pas une génuflexion devant une littérature canonique, et ce n’est pas du patrimoine dans le sens que recouvre ce terme actuellement dans le discours d’extrême droite. À l’inverse, il ne s’agit pas non plus de faire table rase des textes fondateurs du mythe. Je barre le mot prophète, puisqu’il n’y a pas de dimension religieuse dans le monde que je mets en place. Je féminise l’énonciation. Je supprime également l’idée de justice divine. Tous ces fragments barrés sont quand même lisibles, il ne s’agissait pas de les effacer, on voit encore sur quelles traces du passé je m’inscris, en filigrane. Je vais toujours dans le sens de la réarticulation de récits anciens et de leur transformation : il s’agit d’images dialectiques au sens où Walter Benjamin l’entendait : je cherche dans les ruines ou les fragments oubliés du passé, dans les marges des archives ou des récits anciens, des éléments d’un futur possible.
Quelles ont été vos motivations dans le choix de ce personnage, mélusine ? Dans ce reload-reclaim de la légende, quelle est la part de l’histoire originelle ? De quel(s) texte(s) êtes-vous partie ?
J’ai rencontré cette histoire à l’époque où je prenais des notes sur la légende du Serpent blanc (outrechanter, La lettre volée, 2025). En l’explorant, j’ai trouvé des caractéristiques qui sont rarement attribuées aux personnages féminins dans la littérature, comme la générosité, la pugnacité, le courage, l’intelligence politique et la puissance constructive. Quand j’étais enfant, c’était une forme de grande violence de ne pas retrouver ces caractéristiques liées aux personnages féminins dans l’art. Le Serpent blanc, conte chinois du Moyen Âge que j’ai réécrit (« le serpent b » dans outrechanter) possède toutes ces qualités. L’univers du conte permettait une réalité fantasmée, d’appeler de ses vœux des faits et des êtres, des êtres fées, et de les attribuer aux êtres fées que l’on faisait ensuite mourir, la société ne tolérant pas ces attributs pour des femmes « réelles ».
En commençant à écrire le serpent b., j’ai commencé à relire les récits mélusiniens, aussi à faire des recherches sur cette fée à la fureur constructive. L’hybridité d’un être mi-animal, mi-humain m’intéressait ainsi que sa force, son intérêt pour l’architecture et la politique. J’ai lu toutes les Mélusines possibles et imaginables : des essais sur les contes mélusiniens et morganatiques, des essais notamment de la médiéviste Laurence Harf-Lancner, plusieurs récits, les deux grands textes fondateurs, celui en vers de Coudrette et celui en prose de Jean d’Arras. Et j’ai commencé à travailler à partir des mythèmes et à les interroger : ces « fragments » du mythe que l’on a toutes et tous en commun et qui ont traversé les siècles. Voir ce qu’ils ont à nous dire aujourd’hui et comment les transformer.
J’ai souhaité écrire un conte pour aujourd’hui. Il m’a semblé important de m’éloigner de l’épopée, qui, historiquement, est un genre masculin, avec un ancrage patriarcal, plus nationaliste, plus territorial (sans nier toutes les variations et mises à distance génériques), là où le conte est hybride par essence, cosmopolite, sans origine, commun. Ça ne veut pas dire que je n’ai pas été marquée par la force parfois éblouissantes d’épopées, mais je pense que le temps ne doit pas être à l’épopée alors qu’il existe plus que jamais une nostalgie néo-réactionnaires des grands récits nationaux.
J’ai par ailleurs choisi un conte avec un personnage féminin mi-animal, mi-humain. Il ne s’agissait pas de romantiser le Moyen Âge mais de déceler les éléments atemporels ou même « futuratifs » dans ce récit.
Après une tentative en vers, mélusine reloaded s’est écrit en prose : c’est la version de Jean d’Arras qui est devenue l’appui évident. Et j’ai décidé de travailler sur quelques mythèmes précis. Ainsi, j’ai conservé l’importance de la forêt et de la rencontre avec raymondin autour d’une source, mythe ancien où des êtres fées tombent amoureux auprès d’une fontaine, symbole de vie et de mort. J’ai gardé la rencontre et le mariage avec raymondin tout comme les traits caractérisant mélusine : son besoin furieux de construire, c’était l’élément central, ainsi que sa façon d’entrer en politique, même si, chez Jean d’Arras, c’est par le truchement de ses fils qu’elle envoie à la guerre. Il était important aussi de conserver le sort jeté sur Mélusine, celui qui lui confère son corps hybride, et la malédiction qui s’abat quand l’interdit est transgressé, le secret de son corps hybride est éventé. J’ai gardé ces éléments structurants, mais je les ai complètement transformés, relus depuis aujourd’hui. Les variantes des contes reflètent toujours l’état d’une société.
Dans ma première version, la fée avait des enfants, deux poètes (Inès de la Cruz et Rumi) qui traversaient les désastres politiques entre Mexique et États-Unis pour l’une, entre Syrie et Israël pour l’autre, mais je me suis rendu compte que mélusine ne pouvait pas enfanter parce qu’on devait entendre son geste de créativité comme un geste de portée générale, qui n’a rien à voir avec un geste privé. Il fallait faire entendre cette « matrice » comme une capacité politique et non comme un geste d’enfantement auquel on a assigné les femmes jusqu’à aujourd’hui. Une deuxième chose m’est apparue comme évidente : mélusine ne pouvait pas s’échapper par une fenêtre comme elle est souvent représentée dans l’iconographie, s’effacer donc. Je l’ai fait sortir moi-même du temps du conte dans le dernier chapitre (« une idylle partielle »), et c’est ce moment où elle accepte le vieillissement, puis la mort. Ce n’est plus du réalisme magique. Elle entre dans le temps humain, le temps de l’histoire, ce qui permet d’entendre autrement le faisceau de questions émergeant dans la partie du conte. Sa présence magique apparaît rétrospectivement comme un dispositif magique dont elle expose alors les rouages et les questions reviennent dans le champ du présent, dans le nôtre.
Ce qui était important, c’était d’avoir des appuis sur les réécritures littéraires précédentes. Que « Mélusine » ne soit pas juste une citation, mais une image dialectique de récits anciens dont j’ai extrait les germes d’avenir. Par exemple, dans la Mélusine de Jean d’Arras, il y a un moment où la peau du cerf est tendue en une balle géante. Je trouve ce moment d’une étrange beauté et j’ai eu envie d’en creuser le sens possible. C’est un passage véritablement surréaliste. Les romans du Moyen Âge sont incroyables : tout à coup, on a ce genre de scènes qui viennent comme une pause dans le récit. Pour la peau du cerf, par exemple, Jean d’Arras en fait quelques lignes, j’en ai fait un chapitre, le deuxième du livre. Je lui ai donné un autre sens. La peau de l’animal devient un écran du monde et ouvre un hors champ possible, un endroit où protéger la population. On trouve toujours un appui pour écrire une variante complète d’un conte.
Dans votre récit, votre dystopie, qu’arrive-t-il au monde ? Est-il une vitrine de lui-même ? Est-ce la raison du « retour » de mélusine, de son invocation ?
Quand j’ai commencé l’écriture des premiers chapitres en août et septembre 2020, l’écriture en prose s’est imposée. La langue poétique en vers ne me suffisaient pas pour donner à ressentir la menace humaine, politique et écologique, il me fallait davantage incarner ce monde menacé, lui donner une profondeur de champ. Pour que les lecteur.ices comprennent tout ce qui disparaît, il fallait qu’ils éprouvent cette menace puis l’espoir incarné par le programme de la fée.
Mélusine propose un programme utopique de bâtisseuse. Dans la légende, on dit qu’elle a construit la tour de Lusignan, mais aussi la ville de Luxembourg, des forteresses et des églises. Dans mélusine reloaded, le monde est comme une vitrine de lui-même, dans cette logique néo-libérale, celle de l’(auto-)évaluation constante, du tourisme de masse, de la sur-consommation, du selfie permanent et de l’autopromotion constante. J’ai forcé le trait jusqu’au tragique, parfois jusqu’à la farce pour rendre plus saillantes les conséquences possibles des actuels dysfonctionnements. On est presque à la fin de ce que décrit Marx dans Le Capital, dans la chosification des êtres. On ne sait même plus où lutter. Les nappes phréatiques sont polluées, les océans risquent de mourir et les nationalismes fascistes émergent un peu partout. Il fallait prendre acte de cet état écologique et politique de la société. Je le détaille sur des territoires très précis : angers, mais aussi le mont michel, rocherfort, mantes. Cette cartographie précise et réduite permet d’incarner des dangers que je me contente d’intensifier. La fée arrive à un moment où le régime politique est post-démocratique, une affaire d’hommes, où les mariages et les naissances sont contrôlées, les frontières recouvertes de Décharges Solides à Ciel Ouvert (DSCO) ; la plupart des espèces ont disparu, les gens de lisent plus et les MC (Maxi Centre) des villes ne servent plus qu’au Tourisme Traversant (TT) qui régit toute la vie. Cet état des lieux certes outré est entre hyper-réalisme et dystopie. La fée est un moyen d’interroger l’inertie passée. En construisant un personnage qui tente de tout repenser et reconstruire autrement, propose à tout va des réformes et, à la fin, se retire pour inciter ses concitoyens à l’autogestion, je pose des questions à notre tendance à nous dire qu’il est peut-être trop tard et au fatalisme ou au regret du passé. Je fais comme s’il n’était pas trop tard ou présuppose que, même si l’avenir de l’humanité et de la planète était sombre, il faut accepter le présent et le vivre mieux, prendre soin du présent. Donc aucun angélisme, mais aucun défaitisme non plus. Pas de mièvrerie, pas de sentiments apocalyptiques. Accepter le présent, comme un présent, dans sa force-fragilité, sans passéisme ni déploration. C’est l’idée du livre. Ne pas attendre la survenue de fascismes pour prétendument faire table rase et régénérer des forces, ce que malheureusement trop de personnes attendent : le livre montre combien les nationalismes et les fascismes aggravent les choses. Je reviens contre cela à un programme utopique, à des écritures utopiques. L’utopie est une matrice et de rêve et de réel, une matrice de transformations possibles. Je développe l’idée de l’autogestion, de la créativité de l’être humain, de la tentative de protéger le vivant. Comme dans les textes utopiques de la renaissance, il y a un programme architectural, un « rêve » de changement possible. Fiction et réalité, poésie et politique s’hybridisent, se nourrissent mutuellement. Je pense aux textes de T. More bien sûr, mais aussi aux essais de F. Schiller ou encore à M. Cavendisch. Ces textes qui régénèrent la pensée en s’autorisant de sortir des rails du réalisme.
Il y a essentiellement des personnages masculins à part mélusine, est-ce que vous pouvez nous parler de ces différents personnages ?
Dans mon texte, trois personnages sont véritablement incarnés : mélusine, raymondin et le jardinier. Les autres personnages flottent, ce sont des êtres qui ont des fonctions, des noms, mais qui n’ont pas d’existence réelle. Les personnages sont essentiellement masculins : chez Jean d’Arras, Mélusine est une des seules femmes, elle évolue au milieu d’hommes au pouvoir, aux côtés de son mari, ensuite l’écrivain la fait enfanter dix fils qui occupent tous de hauts postes politiques. Dans mélusine reloaded, j’ai conservé certains personnages masculins comme l’oncle de Raymondin. Sa mort laisse un vide à occuper : dans le conte, lorsqu’il meurt, c’est son neveu qui prend le pouvoir et Mélusine l’accompagne avec son réalisme magique. Dans mon cas, raymondin cède le pouvoir à la fée. J’ai gardé également, à la fin, le délateur, celui qui persuade raymondin que mélusine le trompe et amène la catastrophe.
Si j’ai décidé de rester largement « fidèle » à la structure des récits de Jean d’Arras et de Coudrette dans lesquels la fée est entourée exclusivement d’hommes, c’est que le pouvoir reste toujours très masculin, plusieurs siècles plus tard et qu’on voit émerger des modèles, partout dans le monde où ce trait, loin de s’améliorer, s’accentue. Le monde post-démocratique où vit mélusine dans mon roman est déjà à ce stade où les femmes ont de nouveau perdu un pouvoir auquel elles n’ont eu que peu accès. Il était important de ce point de vue de montrer que le monde post-démocratique était aux mains exclusivement d’hommes, car malheureusement si le patriarcat semble en Europe tomber pas à pas, dans un même temps, il gagne des parties entière de l’électorat qui rêvent de le remettre en place. Les temps futurs auxquels nous allons devoir nous préparer risquent d’être dictatoriaux et nationalistes : or, le fascisme et le nationalisme, tout comme les théocraties monothéistes, sont toutes masculines. Partout dans le monde, on assiste à une remise en cause du droit à l’avortement, à une attaque contre les communautés LGBTI+, à la propagation d’une idéologie de la femme au foyer et à des politiques nationalistes. Le monde futuriste du roman, un peu en avant du nôtre, revient à des schémas que l’on trouvait déjà au Moyen Âge, cependant je fais bifurquer le récit : dans mon roman, mélusine lutte dans le futur. Mais il s’agit cette fois de l’émanciper de l’ethos dans lequel Jean d’Arras l’a enfermée. Conserver la structure du récit d’un être fée au milieu d’hommes, c’est aussi montrer ce qui nous menace : mélusine tente de sortir de ce monde où les Paysans Migrants sont aussi maltraités que les femmes, où les naissances sont contrôlés et les mariages forcés, les femmes exclues des postes politiques etc.
Concernant raymondin, la question était : que faire du mari de mélusine aujourd’hui ? Pour moi, il y avait plein d’écueils possibles. Je voulais rester dans cette idée du conte qu’ils se sont aimés. J’ai donc choisi d’interroger l’amour de longue durée et la structure d’un couple où la femme est l’élément moteur. Ainsi, j’ai relu des livres de poésie, de philosophie et de psychanalyse sur l’amour qui est un des grands ressorts à opposer aux dictatures. Pour la question du secret qui règne entre la fée et lui, j’ai relu Anne Dufourmontelle sur le secret dans les couples, sur la transparence. J’ai choisi de me nourrir de questionnements autour du couple long, de la durée, du secret, de la (non-) fidélité. Le personnage de raymondin interroge ce qu’est d’être le mari d’une femme au pouvoir, et au-delà de la question de genre, ce qu’est l’amour entre deux personnes dans le temps. C’était aussi l’occasion pour moi de réfléchir au partage du pouvoir, également à l’entraide dans un couple, mais aussi à la possessivité et à la jalousie qu’elle que soit l’orientation sexuelle du couple. Raymondin est un personnage presque féministe au début, quand il lui cède le pouvoir, mais faillible. À la fin, il s’emporte, jaloux, et hurle sur celle qu’il aime : mélusine le quitte du fait de cette violence verbale. Evidemment, il n’y a aucune complaisance avec raymondin. Malgré tout, il s’occupe des administrés après le départ de mélusine et est pris de remods C’est un personnage intermédiaire qui pose les questions : aujourd’hui, comment se positionner dans le couple ? Comment respecter une femme puissante ? Comment ne pas tomber dans une jalousie excessive et dénoncer toute forme de violence ? C’est important pour moi. Interroger la jalouse, l’altérité, l’amour, la possessivité pour desarmer la violence. Cette violence est présente dans tous mes livres. Dans la cité dolente, par exemple, l’Enfer revisité est pavé de faits divers et de féminicides. J’interroge les violences privées et publiques et bien sûr aussi les violences patriarcales. J’ai construit raymondin comme un être contrasté qui aime mélusine mais a du mal à faire face à sa liberté. Il est du côté de mélusine mais n’arrive pas encore à la laisser libre. Je pense qu’il peut refléter l’attitude de certains hommes aujourd’hui qui souhaitent s’émanciper du patriarcat tout en ne s’émancipant pas du problème de la possessivité, tout en n’arrivant pas encore à respecter l’altérité et la liberté des femmes. Ce livre est plutôt une invitation à se transformer.
Dans une première version du texte, mélusine avait des amants, comme Charles VI. Puis, au fil de la réécriture, le roi fou est devenu un ami de la fée. Il était important pour moi de ne pas construire la liberté de la fée autour d’amants ou d’enfants, mais d’accentuer sa liberté créative et politique, son action et sa pensée. J’ai beaucoup lu sur celui qu’on appelait « le roi fou » et suis très attachée à ce personnage. On sait de lui, que durant les phases où il ne souffrait pas de dissociation, on le laissait gouverner. Les décrets qu’il signait alors, en les remettant bien sûr dans le contexte de l’époque, étaient considérés comme (un peu) plus mesurés que ceux de ses prédécesseurs. Sans idéalisation, il semble avoir été plus clément. On sait aussi que durant son enfance, il a assisté au massacre de beaucoup de personnes et cette violence semble l’avoir poussé à la folie. Se dissocier d’une réalité trop dure. Dans mélusine reloaded, son esprit dissocié fait écho au corps hybride de mélusine. J’en fait deux êtres magiques, hors du temps, souhaitant réduire les violences du monde. Ce chapitre est encore fondé autour d’une image dialectique : mélusine va chercher, chez cet ami du passé, des germes d’avenir.
Il y a enfin le dernier personnage, le jardinier, qui s’est imposé à moi : dans les mythes, on trouve des êtres-fées hybrides entre animalité et humanité mais cette hybridité interroge aussi l’hybridité de genre. Il y a toujours eu des êtres au genre hybride depuis l’Antiquité. Les êtres-fées étaient des êtres queers. Le jardinier n’est pas désigné par son genre, néanmoins on comprend qu’il était une femme avant de rencontrer mélusine. On sent que mélusine et lui s’aiment. À demi-mot, on perçoit que c’est un amour tendre, sans sexualité, une autre orientation de l’amour, un amour de vieillesse. Je l’ai inventé : il n’était pas dans la version de Jean d’Arras, et il me permet de faire écho à un autre genre littéraire, lié à mon prochain livre, qui s’appellera une cinquantaine d’idylles, où l’on sortira du conte et où l’on entrera dans une autre tradition littéraire datant de l’Antiquité : l’idylle. C’est pour cela que j’ai appelé cette partie une « idylle partielle ». Ce personnage, qui refuse d’être défini (ni par son genre ni par son métier), écrit. Mélusine l’appelle « son jardinier », clin d’œil à L’Amant de Lady Chatterley, mais surtout allusion au genre de l’idylle, mobilisé dans une époque de crise écologique.
Pour vous, est-elle un personnage écoféministe ?
Dans le roman, il y a une coïncidence entre l’état déplorable de la nature et celui de la culture, entre l’exploitation des territoires, des forêts et des sols, la disparition des espèces et la politique post-démocratique qui non seulement a exclu les femmes du pouvoir, comme on l’apprend au troisième chapitre, mais aussi réserve les « HC » (Hyper-Centres) aux populations les plus riches et entasse les pauvres dans des décharges ou les faubourgs, sans accès aux soins notamment : ce ressort est clairement en affinité avec les thèses écoféministes.
Dans les années 1990, je vivais entre Paris et Hambourg. À la chute du Mur de Berlin, j’ai fréquenté les milieux écologiques militants, suivi de près les débats entre le parti communiste et Bündnis 90 / die Grünen quant au productivisme. Je me souviens du débat sur le travail quant à l’élevage des porcs en Mecklenbourg-Vorpommern juste après la réunification, et aussi les débats sur le nucléaire et le développement de l’écologie politique. C’est dans ces années-là, à l’université de Hambourg, j’avais 20 ans, que j’ai pour la première fois pris connaissance de théories écoféministes, antiproductivistes. Je pense notamment à des publications de Maria Mies. Plus récemment, je me suis intéressée à la pensée d’Emilie Hache. Dans mélusine, on voit combien le fait de combattre des modalités d’oppression politique et écologique donne une capacité à générer d’autres modalités de vivre. Dans le roman, l’exploitation des territoires a ruiné les sols, les eaux, les océans, c’est un univers presqu’inhabitable dans lequel mélusine évolue et qui va de pair avec le programme de ré-enfantement, le contrôle des naissances et aussi le fait que les archives soient essentiellement masculines.
Je suis attristée de voir, que chez certaines personnes encore, surtout dans l’ancienne génération, le terme « écoféminisme » est caricaturé et ramené à un essentialisme, ce qu’il n’est absolument pas. Il ne s’agit à aucun moment d’exhorter à un retour à une époque d’avant la modernité, ce que certains fascismes prônent, l’éco-fascisme, mais bien de mettre en tension nature et culture, les natures et les cultures, et de commencer à imaginer un rapport au vivant moins productiviste et plus respectueux. Ces réflexions sont également nourrie des essais et recherches des anthropologues de la vie, Bruno Latour, Philippe Descola ou encore Perig Pitrou quant à la critique de la modernité et du productivisme et la reconsidération des liens nature(s)-culture(s). Ces lectures nourrissent la tentative d’imaginer des façons autres de composer avec le vivant humain et non-humain. Évidemment, il ne s’agit pas pour moi d’oublier la modernité, ni d’encenser le Moyen-Âge, il s’agit d’interroger aujourd’hui la vie et d’imaginer de nouvelles rives possibles. À aucun moment, on ne doit resservir les plats du passé. Je transforme des fragments du passé laissés en déshérence et en extrait les germes futuratifs. Ces tensions sont des espaces de vigilance nécessaires. Critiquer la dimension féministe de « mélusine » me heurte : ce rejet d’un recours à des philosophes écoféministes comme un « particularisme » alors qu’il s’agit d’une pensée générale, d’une pensée du commun, philosophique, anthropologique, politique, écologique, est un signe de misogynie qui m’insupporte. Il est important de considérer que l’écoféminisme est un prisme général, que la politique peut s’appuyer sur des philosophies féministes pour penser le commun.
Mélusine en tant qu’être hybride mi-animale, mi-humaine incarne cette tension et cette recherche. Après des siècles où les femmes, du fait de leur assignation au rôle de la maternité, ont été associée à la nature, il était important pour moi de faire avorter mélusine et que le lien à la nature justement se fasse par un autre biais : ce caractère animal ne veut pas dire que mélusine ne pense pas, bien au contraire. La fée ré-écrit le réel, trace des plans, pense la vie, imagine des « civités » entre ville et campagne, invente des architectures en forme de fougères, crée des archives fluides afin de repenser le lien des humains à leur environnement social et naturel. La façon dont elle expose son « programme » pour habiter autrement le monde, sorte d’utopie écologiste, rejoint le féminisme du propos quant à l’avortement où sa capacité à concevoir sa vie sans être assujettie. L’idée de réduire la taille de l’habitat, de réduire le tourisme, de chercher des entités entre ville et village, d’introduire une « migration partielle », de repenser l’architecture, ou d’inciter à plus d’autogestion, tout cela oui présente des affinités forte avec l’écoféminisme pour la critique du productivisme, mais aussi avec l’anthropologie du vivant et certains courants de l’écologie politique.

Mélusine semble être le seul personnage agissant tout au long du roman. C’est de sa présence, de son intervention, que naissent tous les grands bouleversements bénéfiques. Cela signifie-t-il que vous estimez nécessaire l’intervention d’une entité surnaturelle qui viendrait « secourir » le monde et les humains, incapables de se gérer eux-mêmes ?
Il y a bien dans le roman quelque-chose qu’on pourrait qualifier d’« agentivité mélusinienne », en écho aux recherches anthropologiques, comme il y a une agentivité des plantes : mélusine a une sorte d’hyper-agentivité, d’extrême puissance d’agir : maître de son existence, elle fait tout pour contribuer à ce que ses concitoyen.nes sortent de la dictature et apprennent à prendre le pouvoir puis à s’autogérer. Pour cela, elle met en place un véritable programme magique. Je suis sensible au réalisme magique, qu’il émane de romans contemporains ou de romans du Moyen-Âge, des XVIIe et XVIIIe siècles ou encore des contes. Cela permet de rêver au changement, et sans doute de proposer un laboratoire d’idées dont certaines peuvent germer ensuite. La fiction nourrie de réel réarticule, par le rêve, un possible.
L’hyper-agentivité de mélusine est prise avec distance critique et parfois humoristique : c’est la force d’un être fragile. Elle apparaît comme épuisée au début et vieillie à la fin, son nom s’écrit sans majuscule. Je n’en fais pas un être totalitaire, cela minerait mon propos. Elle est, pour détourner le titre d’un essai de Laurent de Sutter, « superfaible ». Dans le chapitre « la peau fragile du monde », il est même écrit qu’elle « n’a pas de pouvoirs surnaturels ». Elle pense, réfléchit. Cela bien sûr interroge notre capacité à entreprendre des réformes structurelles. À la fin, sa « fureur » réformatrice s’efface. Elle ne fuit pas par la fenêtre comme dans le mythe et ses réécritures, mais elle accepte la vieillesse et la mort.
Je crois à la fiction pour générer des interrogations : c’est un jeu, un pacte de lecture, sans danger. Je crois au pacte du réalisme magique, de l’incarnation romanesque, comme vecteur de transformations. Face au désespoir que l’on a devant certaines interrogations, la fiction est nécessaire pour faire bifurquer le récit, déplacer les questions, les incarner différemment.
Ensuite, mélusine sort du temps du conte dans le dernier chapitre « une idylle partielle ». À ce moment, elle dit espérer que ses concitoyens arrivent à s’autogérer. C’est son but. Au début de son accession au pouvoir, elle « force » pour ainsi dire ses concitoyens au bien. Ce qui n’est qu’une hypothèse utopique et permet de dérouler un programme. Mais bien sûr, on ne peut pas forcer au bien. Sartre en parle très bien dans Le Diable et le Bon Dieu. C’est la justement que la fiction a son mot à dire, en agissant sur la langue, en donnant envie de réinventer le monde, on « allume » peut-être une envie de bifurquer. C’est déjà pas mal. Le dernier paragraphe du livre dit : « Elle […] avait confiance en la marée, peut-être plus encore qu’en l’humanité » (p.109). On ne peut pas dire que ça soit totalement pessimiste, mais ce n’est pas totalement optimiste non plus. Je ne sais pas ce qui va se passer, le texte explore des pistes, pose des questions, on ne peut pas faire plus. En attendant, j’espère que l’être humain est capable d’un peu plus d’autogestion et de modération, de moins dévaster les autres espèces vivantes et son environnement. Je crois encore au pouvoir de transformation de l’être humain, c’est ça mon utopie.
Parlez-nous de ce « mont Michel » qui a perdu son « saint » et de cette « journée à soi » que vous avez baptisée « sabbat », quelles sont leurs significations ? Faut-il s’émanciper des mythes païens et des légendes chrétiennes ?
Je ne sanctifie ni les noms propres que j’écris sans majuscule, ni les noms de saints qui ne le sont pas à mes yeux. Étant poétesse, ces idées passent par un travail sur la langue, par d’infimes transformations comme cet effet d’étrangeté quand on lit “le mont michel”. Il suffit de retirer le mot “saint”, pour retirer la génuflexion face au passé et aussi changer le regard sur ce qui est. J’ai par ailleurs conscience, qu’en ces temps troubles de crises économique et écologique, il y a un danger de fascismes, qu’ils soient païens ou religieux.
Cela ne veut pas pour autant dire qu’il faille effacer les légendes chrétiennes pas plus que les mythes païens. Vivre le présent, c’est continuer l’histoire et transformer le legs du passé. C’est cela que je fais. Le passé n’est pas un patrimoine granitique, il est pluriel, évolutif, opaque, il faut sans cesse le réinventer, le réinterpréter, le dévier.
Par ailleurs, je m’interroge sur la capacité des démocraties à inventer des rituels et du commun. Un commun qui n’efface pas la singularité qui est l’acquis de la modernité. Comment refaire commun autrement? C’est aussi le sens du chapitre sur le mont michel. Mélusine pose elle-même la question dans le chapitre où, dans le Cotentin, les femmes se mettent à solfier les cris de douleurs pendant l’avortement sans plus de médicaments anti-douleurs : « comment faire du commun sans forcément le ritualiser ? se demandaient les habitants. » (p. 86) Je suis germaniste de formation ; on sait que, dans les fascismes et le nazisme, il y avait un syncrétisme de beaucoup de mythes païens. Il faut donc réinventer autrement des espaces de célébrations. Inventer des occasions collectives non oublieuses des singularités, une sorte de « communauté de ceux qui n’ont rien en commun » pour paraphraser le titre d’Alphonso Lingis. C’est une question qui me passionne et l’art bien sûr à son mot à dire. Les rave-partys ont été une nouvelle façon de fêter collectivement, il faut aussi imaginer d’autres manières de célébrer la vie et la mort.
À ce sujet, je pense aussi à La Charte du Verstohlen de Cynthia Fleury, sur les façons de veiller les morts. Je viens de perdre ma mère, elle est morte dans mes bras. Moi qui avais très peur de voir son corps mort, je me suis rendu compte que j’avais, finalement, une fois confrontée au réel de la mort, très envie de rester avec elle juste après son décès, mais ce n’était pas possible. Peut-on imaginer quelque chose de moins mortifère autour de la mort ? Comment réinjecter des moments communs et des rituels dans notre quotidien ?
L’hybridation est le fil conducteur de cet entretien, car il est déroulé à différents niveaux tout au long du roman. Nous retrouvons cette idée avec l’hybridation de mélusine, qui est à la fois femme et fée, femme et animale, et qui assume totalement sa part d’animalité. Nous nous demandions s’il y avait la possibilité de pousser dans la direction du végétal et du minéral pour travailler sur d’autres hybridités.
L’hybridité est au cœur de mon écriture. Bien sûr, cette hybridité se joue aussi dans la réécriture du mythe en conservant un être fée, mi-animale, mi-humaine. L’un des enjeux de l’écriture était de me concentrer sur le rapport humain-animal pour interroger plus généralement notre rapport au vivant. Si la réflexion sur la faune est au centre, la flore est évoquée, dans sa dévastation : on pense aux pages sur la forêt, sur les cultures des PM (Paysans Migrants), la description des océans pollués, des rivières asséchées etc.
La représentation d’un être hybride entre animal et humain remonte à la nuit des temps et on sait que les premières représentations conservées d’art pariétal sont des images d’humains à tête ou à corps d’animal. L’important pour moi, en situant mélusine dans cette hybridité entre animalité et humanité, était justement de poser toutes les questions autour des liens entre nature et culture, interroger l’animalité et l’humanité sans anthropomorphiser l’animal, comme le dit si bien Jean-Christophe Bailly dans Le parti pris des animaux. Il était important de souligner qu’il n’existe pas une « non-pensée » de l’animal. Il est évident que les animaux ont une pensée, et qu’ils usent d’autres formes de langage, ce que la rationalité moderne a gommé et on en sait les ravages. Le fameux « animal-machine ». C’est ce qui a débouché sur les batteries pour animaux, les conditions d’abattage en masse, l’élevage intensif auquel je fais allusion notamment en évoquant le « Royaume d’Armorique » et la Peste du Porc Augmenté. Ce thème de l’animalité est central : le passage où mélusine recueille le cerf agonisant en est l’expression. Mais on trouve l’évocation de nombreuses espèces en voie de disparition ou disparues et les espèces restantes comme le moineau commun, les tiques et l’escargot.
Le motif minéral n’est pas exploré dans ce roman, ce qui ne veut pas dire que je ne m’y intéresse pas aujourd’hui comme dans le passé : je pense à La Montagne des runes de Ludwig Tieck, dont le travail m’inspire beaucoup. Dans ce récit, l’héroïne se transforme en roches.
Nous avons remarqué une autre hybridation au niveau du travail de la langue. Elle est parfois froide et technique, débordante d’acronymes qui nous envahissent au début avant de s’effacer un peu. À d’autres moments, elle est lyrique, ironique, voire satirique. Quel était l’effet recherché à travers cette langue hybride ?
La langue avance avec ce qu’elle dit, se forme, se transforme selon ce qu’elle énonce : dans mélusine reloaded, j’ai cherché une instabilité dans la forme pour rendre compte de systèmes instables. Il y a presque une langue par chapitre, chacun fonctionnant comme un programme, avec des tonalités majeures et mineures. Le premier chapitre, par exemple, dit le caractère mortifère de la dictature d’un monde post-démocratique. Je me suis demandé comment le faire sentir physiquement. Comment donner à appréhender un tel contexte ? Je ne souhaitais pas seulement le thématiser, le citer brièvement, je voulais que la menace soit incarnée, sensible. La langue est mon outil, c’est ma façon d’agir. Il fallait, au départ, une langue moribonde, froide. Je voulais que ça aille jusqu’au désagrément. Comment donner à ressentir la désingularisation d’un régime post-démocratique qui est une allusion aussi à notre société de consommation où la langue de consommation supplante les langues singulières. C’est là que j’ai eu l’idée des acronymes comme incarnation de ces mécanismes totalitaires. Dans notre société, les acronymes nous parasitent de façon certes plus diffuse mais sont bien la preuve d’une langue de communication : les abréviations employées dans chaque corps de métier renforcent l’isolement et la sectorisation néo-libérale qui a alvéolé la société et atomisé les revendications. La langue des métiers revêtait pourtant une incroyable poésie. Aujourd’hui les enseignants, les agriculteurs, les psychologues parlent une langue technique, froide, une langue d’évaluations et remplie d’abréviations. La langue de ce chapitre est donc majoritairement rêche, glaciale, avec de petites respirations d’humour, dont la mention de ce « poète qui n’a de breton que le nom », afin que les lecteur.ices puissent souffler un peu. Plus on s’oriente vers la dictature, plus cette langue se rigidifie. À l’inverse, elle devient poétique, se singularise et s’aère lorsque l’on avance vers la démocratie ou à mesure que mélusine fait des réformes. C’était un des points essentiels de mon écriture. Entre les deux, l’humour surgit, comme respiration, à des moments imprévisibles pour éviter le double écueil d’une dystopie mortifère ou d’une utopie trop lisse : l’humour remet le récit en vie, bouleverse l’ordre, comme un mouvement profondément humain.
Il est difficile de définir exactement ce qu’est sa « propre » langue poétique lorsque l’on écrit, mais je m’intéresse en tout cas beaucoup à la mobilité. Le mouvement bien sûr est signe de vie. Il y a par exemple, dans les corps caverneux (LansKine, 2022), sept statuts de langue très différents qui correspondent à différentes façons de notre société de consommation de boucher nos « trous », nos failles, de nous réduire au silence ou à la consommation. Lorsque j’écris, je me vois dans une pirogue sur un large fleuve, pagayant à droite à gauche, chaque coup de rame étant une trajectoire mouvante à suivre pour éviter de dériver, éviter les obstacles et tenir le chemin de vie. Si on prend acte du vivant, on ne peut pas faire du stable ou du monolithique. Ce qui ne veut pas dire un éclectisme sans aucune structure. Il y a évidemment une construction dans l’écriture, mais enrichie de nombreux écarts, dont des écarts de langue.
Nous avions une autre question concernant les acronymes. Pourquoi avoir ajouté un glossaire à la fin ? Était-ce votre décision, celle de l’éditeur ?
Le glossaire était mon idée. Et mes éditeurs Marie de Quatrebarbes et Maël Guesdon ont été tout à fait d’accord avec cette proposition. La discussion entre nous a tourné autour de la place de ce glossaire : en début ou en fin de livre et leur avis a compté. Placer le glossaire au début, comme parfois dans des livres de SF risquait de trop orienter la lecture sur les seuls acronymes, donner une fausse piste, et aussi faire écran à ce qui se joue dans mélusine. Placé en fin de livre, il est à la fois un véritable glossaire pseudo-scientifique, permettant aux lecteurs de retrouver la signification d’un acronyme. Mais il apparaît aussi comme un poème final. C’est l’essence même de la capacité poétique : récupérer, détourner, réarticuler.
Autre hybridation que celle de la langue, celle du genre. Lorsque nous lisons la 4e de couverture, nous voyons que ce livre est qualifié de roman, de conte futuriste, de dystopie écologique, de fable féministe. Quel est votre rapport à la dimension écopoétique/écocritique ? Rend-elle propice cette hybridation ?
Je respecte peu la doxa d’un genre littéraire et ce sont les jonctions, les tensions, les circulations, les pas de côté, les zones intermédiaires qui m’intéressent. Avant l’écriture, je menais une réflexion sur la nécessité du conte aujourd’hui, récit ouvert et commun, récit dés-originé en réécriture constante. J’ai donc gardé cette question à l’horizon et aussi l’appui sur les réécritures existantes. Au départ, vers 2018-2019, j’ai beaucoup lu, et aussi commencé des esquisses en vers libres, à la suite du texte « le serpent b. » que j’avais déjà en partie écrit. C’est en résidence, à la Villa La Brugère, face à la mer, à Arromanches, que le premier chapitre de mélusine s’est écrit. Au fil des jours, l’univers s’est auto-généré. Bien sûr, c’est venu après deux ans de recherches qui avaient travaillé en moi. Mais à un moment, l’écriture m’emmène à un endroit que je n’avais pas prévu de fréquenter. Les choses se sont écrites, ont trouvé leur propre justesse, se sont constituées par elles-mêmes. Avec bien sûr, une fois ce début de livre constitué, un travail important d’élaboration dans le temps, de corrections, d’esquisses pour construire ensuite les chapitres suivant. La construction d’une trame romanesque nécessite une continuité et une tenue dans le temps toute autre que la poésie. J’ai beaucoup écrit lors de résidences (La Villa Brugère, la Maison Julien Gracq, la Factorie-Maison de la poésie de Rouen). J’ai travaillé la langue plus que jamais, pour tenter d’atteindre cette dimension dépouillée et cette apparente simplicité du conte. La langue oscille constamment entre des passages prosaïques et des moments d’arrêt, dans une langue quasi poétique, constituée de phrases qui sont pour moi des vers libres intégrés à la prose. Dans tous mes livres précédents, il y aussi, autrement, une hybridité entre narration et vers, une sorte de mouvement de langue et de vie qui se réinvente à chaque fois. Je pense à La cité dolente (2023) où cinq petits poèmes « écluses» viennent offrir des respirations à une narration alternant prose et vers libres.
La langue poétique, malmenée par les langues utilitaires et fonctionnelles, rejoint d’elle-même, du fait de sa fragilité et de sa porosité, les problématiques écocritiques et écopoétiques. La fragilité de la poésie renvoie à celle des écosystèmes. Mes livres luttent tous contre un assèchement de la langue, de la vie et de la pensée. Dans mélusine reloaded, la réflexion sur la nature et la façon de dire la nature est plus importante que dans mes textes passés : dans tout le livre, on assiste à une dévastation des écosystèmes telle qu’elle se prépare déjà un peu partout dans le monde, simplement je l’ancre, en avance de notre monde, dans l’ouest de la France. J’anticipe les conséquences de ce que l’on fait aujourd’hui, tout en opposant à chaque instant les propositions de mélusine : bien sûr, le constat amer tout comme le réalisme magique sont nourris d’essais, articulent une conscience critique. Il y a à la fois une attention portée sur le lien dénaturé au vivant, propre à cette société post-démocratique que le livre décrit, et des allusions à la mise en récit de la nature, du lien à la nature. Plus loin, il est également question de la tapisserie d’Angers, mélusine y voit autre chose que raymondin, mais son « programme » que l’on pourrait qualifier d’écologie du futur ou visionnaire, se fait à partir de la lecture d’une représentation. Je pense aussi au dernier chapitre du livre « une idylle partielle » : là encore, mélusine vieillissante puis mourante, sort du temps du conte et énonce « quelques vers de côtés » pour trouver la force de faire face à l’adversité politique, cultive à son tour son jardin sans perdre de vue le bien commun, mais c’est dans une référence explicite à la tradition des idylles et à Virgile.
Dans mélusine reloaded, est présenté à la fois un programme utopique et écologique, et une écriture qui tente de réinventer une façon de dire la nature. Il ne s’agit à aucun moment d’idéaliser la nature, où l’état de nature, il ne s’agit pas de produire une nouvelle image d’Epinal de la forêt de brocéliance ou des rivages, comme il y a eu une « poésie du rhin » au moment du romantisme allemand, totalement galvaudée. Faire une poésie de paysages aujourd’hui peut être vide de sens si ça n’est pas nourri d’une réflexion critique, je pense à Descola, sur les liens complexes entre les natures et les cultures. Idéaliser « la » nature ne sert à rien. Si c’est pour produire d’autres images d’Epinal, on n’ira pas loin. Si l’écriture, nourrie de réflexions écocritiques, invente à son tour des paysages, et en dévoile certaines filiations, mon livre n’est pas un essai. Dans un même temps, il est venu naturellement rejoindre le catalogue Corti qui est fort de la collection Biophilia et accueille des essais comme celui de Pierre Schoentjes Littérature et écologie.
Nous avions également une question par rapport à la terminologie de la « fable ». C’est par ce terme, entre autres mots, que les éditions Corti qualifient le roman mélusine reloaded. Dans quel sens faut-il comprendre ce mot ?
Oui, le terme de roman convient, il s’agit bien d’un texte intégralement fictionnel; mais ce texte est hybride : on peut parler de conte philosophique, de fable écologique, tout cela se rapproche d’un livre qui est mobile et dont les frontières génériques sont en mouvement permanent.
Si l’on ne pense pas forcément à la définition d’Aristote définissant la fable comme la structure d’un texte, mais la fable comme la narration d’une histoire concrète développant un univers symbolique, souvent par le prisme d’animaux, pour faire entendre une réflexion critique, alors oui, ce livre présente des éléments de la Fable : sous son incarnation et son apparente simplicité, il recèle des faisceaux de réflexions critiques et d’incitation à penser. La forme peut sembler souvent “anodine” voire drôle, mais cette forme apparemment simple a une portée symbolique. En ce sens, oui, ce livre relève aussi de la fable.
Par ailleurs, je pense à la fable au sens du merveilleux, du « fabuleux », des « êtres fabuleux » sortis à la fois de fables et de légendes : les récits mélusiniens sont nourris également de fables animalières et de légendes aux dimensions plus locales et liées à des paysages précis, des éléments comme l’eau, les forêts, les vouivres. Je me suis intéressée aux légendes anciennes autour de Mélusine, dont les traces restent très importantes dans mélusine reloaded. J’ai inscrit la narration dans ce territoire, pour respecter cette proximité entre l’imaginaire des populations et les lieux.
Les inspirations pour mélusine reloaded sont donc multiples. Dans quelle mesure le surréalisme ou d’autres genres littéraires vous ont-ils influencée ? Pouvez-vous également nous parler de votre relation à ce « poète qui n’a de breton que le nom » et à son roman qui évoque Mélusine, Nadja ?
J’aime beaucoup les romans étranges, courts, bizarres, contemporains ou anciens, des textes qui mettent « le monde en bouteille » en peu de pages comme certains romans de l’époque dite baroque du XVIIe, je pense au roman picaresque allemand de Christian Reuter, Schelmuffsky. J’ai apprécié Le monde glorieux de Margaret Cavendish (aussi publié chez Corti), une des premières femmes autrices au XVIIIe. Une utopie qui cache aussi un miroir critique de son époque. Je relis toujours à nouveau l’œuvre de Kafka que je lis en allemand : il a pour moi mené ce sentiment « surréel » au sens strict à son accomplissement, développer une capacité hors du commun de voir les mécanismes de la société proche d’une fiction. J’ai un attachement extrême au Château notamment. J’ai aussi un attachement au romantisme allemand et anglais, et aux contes, moins au romantisme français, sauf peut-être Théophile Gauthier. Il y a bien sûr Arnim von Arnim, qui a aussi écrit une Mélusine (dont il existe une traduction chez Corti), Ludwig Tieck, que j’aime énormément, et un des frères Schlegel a écrit une Lucinde, qui est aussi une « Mélusine ». Ce sont des autrices et auteurs qui m’ont énormément marquée. Et puis Orlando de Virginia Woolf, qui a été un éblouissement, et qui revient dans un jour à soi, hommage à Une chambre à soi, adapté à aujourd’hui où la question du temps est devenue encore plus essentielle que celle de l’espace. Il y a aussi Artaud, le réalisme magique, Elfriede Jelinek que j’aime beaucoup, ou encore Les Échappées de Lucie Taïeb et tant d’autres livres.
Le surréalisme est une source d’inspiration, le surréalisme « historique » autour d’André Breton. L’allusion à Breton est à la fois un hommage au surréalisme littéraire et une critique de son « chef de file ». C’était important pour moi de ne pas faire de mélusine une pure citation qui m’arrangerait littérairement, comme il l’a fait dans Nadja. Je n’ai pas aimé la réappropriation de Mélusine par Breton dans ce roman : c’est une citation « intellectuelle », une référence exhibée dont il se sert pour construire le personnage de Nadja, le propos de la femme-enfant fabuleuse. Mais, il ne dit rien de Mélusine. Si j’estime son engagement pour développer le surréalisme, je lui en veux de sa position autoritaire en éloignant les surréalistes du Grand jeu qui comptent pour moi, mais aussi Artaud, abandonné lâchement, et le surréalisme belge qui est une grande source d’inspiration pour moi. Donc je me suis amusée avec ce « poète qui n’a de breton que le nom », c’est un hommage critique en quelque sorte, un moment entre hommage et irrévérence, c’était courant dans le surréalisme et ça ouvre le livre. Tout cela pour dire que mon livre est en affinités profondes avec le mouvement surréaliste.
mélusine reloaded est votre premier roman, après de nombreuses œuvres de poésie. Quelle est la filiation entre votre œuvre poétique et mélusine reloaded ?
Chaque œuvre est comme un creuset, donc nécessairement singulière et à la fois elle réarticule, continue quelque chose. De livre en livre, il y un mouvement, une recherche qui se renouvelle et se poursuit. Il y a des obsessions qui m’occupent toujours d’un livre à l’autre : c’est la violence, individuelle et collective, et comment y résister, y faire face, et inventer autre chose.
Cette violence est présente dans kaspar de pierre, celle des faits divers que l’on retrouve aussi dans la relecture de l’Enfer de Dante que constitue la cité dolente, tandis que dans je neige (entre les mots de villon), je cherche davantage le commun, la philanthropie, la possibilité de la générosité en lien avec Villon. Ce qui est nouveau dans outrechanter et mélusine, c’est la question de l’amour, la possibilité de l’amour comme vecteur d’opposition à la violence. L’amour était toujours réduit dans mes textes, sans doute par peur d’un écueil. Avec l’âge et le recul, cela m’apparaît possible ! Ce qui est central dans ce texte, dans la continuité des autres, c’est l’obsession pour le « commun », ce que nous avons en commun. À commencer par les mythèmes, les mythes, et légendes qui sont un commun, comme les grottes préhistoriques, les EHPAD, les supermarchés, Dante ou Villon, comme on les retrouve dans mes textes précédents. Je cherche un espace commun à sauvegarder dans la culture. L’histoire de Mélusine est un de ces lieux. C’est le plus beau côté de l’humanité, ces histoires inventées, cet imaginaire partagé, sans cesse réarticulé, qui traverse les siècles et les frontières.
Une autre caractéristique commune se trouve dans la critique de la société de consommation, l’envahissement d’objets présents dans les livres précédents surtout la cité dolente, ou encore la critique de la muséalisation de l’occident : dans les corps caverneux, je pense à « rodez blues » où la narratrice évoque le tourisme-artaud. Cette fois, dans mélusine, cela a pris une plus ample proportion, puisque le Tourisme Traversant est devenu le seul commerce, la seule activité qui tient les Centres Villes et la société qui par ailleurs a périclité. Nous n’en sommes pas loin, malheureusement.
Mélusine continue donc sur ces points là les livres précédents et accentue, maximise certains aspects, mais elle va aussi ailleurs, ouvre une autre route, fait résonner les éléments en constellation autrement. Ainsi, c’est le premier de mes livres à donner autant d’intensité à la violence sur la nature et le vivant. Par ailleurs, le fait que des personnages s’incarnent est quelque chose de très nouveau pour moi. Et la langue est autre. Je voulais qu’il y ait une épure poétique dans des phrases prosaïques sans tomber dans l’écueil du pur prosaïsme. Cela a demandé beaucoup de travail. Il y a un côté minéral, j’ai vraiment pensé à ce que fait Anselm Kiefer, qui met ses toiles dehors à vieillir pour y voir l’action du temps. J’ai commencé en 2017-2018, j’ai terminé en 2024 après un travail d’épure, une forme de dénuement de la prose. Ce qui est romanesque, c’est ce travail sur les personnages dans le temps, leur évolution, leurs interactions et les contextes. La narration est davantage construite, plus continue au moins au sein de chaque chapitre, le monde dans lequel évolue mélusine est davantage décrit, en donnant de la profondeur de champ, comme au cinéma. Dans kaspar de pierre et dans la cité dolente, kaspar et le vieil homme évoluent certes, il y a déjà un axe narratif, mais cette narration est pleine d’opacité et d’ellipses. La force motrice de la poésie est avant tout la langue. Dans mélusine, il y a des faits et gestes, des pensées, un contexte, une incarnation. Tout cela porte le récit. C’est cela qui fait « roman » même si le travail sur l’ellipse, le travail de langue y est important. Ce texte demeure hybride, un roman hybride.
Vous publiez aux éditions Corti dans la collection domaine français, mais vous auriez peut-être aussi pu figurer dans la collection merveilleux, (on pense notamment au cousinage avec Des belles et des bêtes, Une anthologie de fiancés animaux de Fabienne Raphoz où apparaît mélusine) ou même pourquoi pas dans la collection écopoétique Biophilia. Y a-t-il eu un questionnement sur ces possibilités, une façon de « reloader » les collections ?
Au moment où mélusine reloaded commençait à devenir livre, je pensais aux éditions Corti comme horizon, au loin. À l’époque, c’était encore Fabienne Raphoz et Bertrand Fillaudeau qui étaient aux manettes. Je suis très attachée au catalogue de la maison Corti et aussi à l’histoire de cette maison d’édition. De la première période, celle de José Corti, j’admire bien sûr l’engagement pour le surréalisme. Je suis également très admirative de l’apport de Fabienne Raphoz et de Bertrand Fillaudeau pour les essais et aussi l’incroyable travail de publication de traductions, sans oublier bien sûr la collection « merveilleux ». Par ailleurs, combien de textes étrangers ai-je découvert par cette maison, combien de livres de la littérature américaine, germanique, anglaise, des XVIII-XIX et XXe siècles, j’ai découvert ou aimer lire. Germaniste, j’ai lu les contes du romantisme en allemand, mais j’ai découvert la littérature romantique anglaise (Coleridge par exemple), mais aussi la poésie américaine moderne et contemporaine de Georges Oppen à Peter Gizzi ou Cole Swenson.
Au moment où j’avais achevé la rédaction de mélusine, Marie de Quatrebarbes et Maël Guesdon venaient de reprendre la maison. Et là, c’était pour moi à tout point enthousiasmant : d’une part, il se trouve que j’estime beaucoup leur travail poétique à tous les deux différemment. J’ai connu Marie du temps de ses écrits chez LansKine, puis suivi ses publications chez P.O.L et découvert aussi des performances et les livres de Maël chez Corti. Je connaissais donc pour ainsi dire un peu leur horizon poétique et romanesque au préalable. Cela compte. Leur engagement, leur éthique.
Alors, j’ai observé les tout débuts de leur choix éditoriaux, à la fois dans la continuité et dans le renouvellement du catalogue Corti et savais leur volonté de développer le domaine français ; après Carla Demierre, j’ai aussi lu Éléonore de Duve, Adrien Lafille, puis Guillaume Marie, ce dernier ayant publié un recueil de poésie chez LansKine, maison où j’ai aussi publié. Cet accueil de romans de poètes, de romans intenses où la charge imaginaire est importante et la langue particulièrement inventive m’a donné envie de proposer mon livre. Enfin, c’est le début d’une aventure, d’un collectif : l’idée de faire partie d’une nouvelle période émergente de cette maison hors du commun, aux choix inventifs, et courageux, est une chose qui me porte.
Pour répondre à votre question : à mes yeux mélusine reloaded ne relève pas de biophilia, mais bien sûr, ce texte aurait pu intégrer la collection « merveilleux ». Néanmoins, il a aussi toute sa place dans le domaine français de Corti. Cette inscription dans la collection du domaine français n’a pas été l’objet de discussions, cela s’est imposé d’emblée. Cela place l’accent ailleurs dans une plus grande neutralité générique, ce qui permet de laisser les tensions ouvertes. C’est un roman, une fiction qui est traversée de différentes tensions génériques, on l’a dit, conte, fable, poésie, mais finalement ce livre a bien sa place dans cette collection en dialogue avec les autres textes qui s’y trouvent. Une collection c’est aussi une œuvre, voir comment elle se développe dans le temps, comme un collectif faite de propositions singulières est passionnant.
Laure Gauthier, mélusine reloaded, éditions Corti, août 2024, 120 p., 17 €
Cet entretien a été réalisé dans le cadre du séminaire « Grands entretiens » du Master Écopoétique et création d’Aix Marseille Université, par Clara Campo, Chiara Schwartz, Estelle Reynaud et Nathalie Merceron.