Romain Noël : « L’amitié, comme l’écologie, est extatique: elle nous permet de participer du mouvement même du monde » (La Grande Conspiration Affective)

Romain Noël © Hermance Triay, éditions du Seuil

La Grande Conspiration Affective de Romain Noël est un ouvrage singulier qui ne se lit pas mais qui se vit. Le récit se dessine comme un voyage à travers un dédale de questionnements sur l’amour, l’écologie, la destruction, les larmes. On y trouve des réflexions, des partages de récits de vie, des rencontres et des poèmes. Qu’est ce qui fait société ? Qu’est ce qui nous permet d’être ensemble ? L’aventure livresque est donc différente pour chacun.e d’entre nous. Nous devenons, comme le narrateur du livre, un être à la quête de notre unité dans la multitude. Entretien avec l’auteur de cet étonnant « thriller théorique ».

La Grande Conspiration Affective est un très beau texte, un livre touchant autant qu’il est troublant. C’est une œuvre très riche sur le fond et maîtrisée dans sa forme, empruntant à des endroits divers : essai théorique, autofiction, roman fantastique dont vous êtes le héros, recueil de poèmes… C’est, entre autres, le livre d’une transformation. Un des axes du livre concerne l’amour : le narrateur profite en quelque sorte de la fin de l’amour et de la perte, pour tenter de renverser la douleur et aimer d’autant plus, le monde comme les autres. Ce chemin se fait le long d’une recherche d’historien de l’art auprès d’artistes contemporains, où le chercheur s’aperçoit qu’il n’est pas historien de l’art mais, sans doute, artiste lui-même. C’est donc un apprentissage. Ce chemin est profondément singulier, c’est à dire qu’il invente à mesure sa manière de gérer cette situation, avec ses outils théoriques, artistiques, affectifs et relationnels. on peut penser d’une manière toute différente à Edouard Louis, à qui les sciences sociales ont donné des mots pour écrire sa propre transformation…
Comment l’écriture créative est-elle arrivée jusqu’à vous, et voyez-vous le passage par l’EHESS et le travail de chercheur comme une étape dans l’éclosion de cette écriture, ou comme un empêchement ?

J’ai toujours considéré l’écriture en elle-même comme le lieu d’une recherche, et la recherche comme un lieu de création, d’expérimentation, et donc comme un espace poétique. Quand j’ai écrit à Marielle Macé pour lui demander si elle accepterait d’être ma directrice de recherche à l’EHESS, je me souviens lui avoir confié que j’étais poète avant toute chose, et que c’était en tant que poète et donc avec le poème pour méthode que je voulais mener ma recherche.

Pour être honnête, je me suis dirigé vers l’université car c’était le seul endroit où il me semblait possible de concilier mes aspirations poétiques avec la nécessité de gagner ma vie. J’ai pu naviguer à l’EHESS car le niveau de contrainte qui y régnait n’était pas démoralisant. Je pouvais non seulement y suivre les séminaires de mon choix, mais aussi les valider en proposant un rendu de libre facture ; ce qui m’a permis de proposer des formes où la théorie et la poésie étaient indissociables. Malgré cela, le niveau de contrainte demeurait trop élevé pour moi, et je souffrais de sentir que ma langue n’était pas en liberté. Ce rapport a la contrainte a bien sûr pu avoir quelque chose de fécond, et je crois même que, d’une certaine manière, j’ai pu y trouver des occasions de jouissance, sur un mode quasi BDSM. Mais tout cela n’avait rien de serein, je me retrouvais systématiquement, au moment de rendre un devoir, dans un état d’excitation angoissée qui me rendait incapable d’exprimer ce que j’avais pourtant le désir d’exprimer. Mon rapport à la weed est très lié à ces états. Car dans ces moments-là, il me fallait l’intervention d’un tiers — en l’occurrence une plante — pour me délier la langue, et m’autoriser à formuler des choses que tout un tas de scrupules et de peurs cherchaient à silencier. Et donc, même si je n’ai aucun regret et que je suis en paix avec mon parcours, je crois qu’en réalité je négociais avec moi-même le fait de n’être pas tout à fait à ma place.

Puis j’ai fini par prendre la place à laquelle j’aspirais, et La Grande Conspiration Affective en a résulté. Pour l’écrire, j’ai décidé de jouer avec les contraintes et de me jouer d’elles. Moi qui quelques années plus tôt avais théorisé la nécessité d’écrire la souffrance en souffrant, je me suis finalement autorisé à écrire dans la joie, tout en restant fidèle à cette part souffrante. Et alors le pathos est devenu pleinement passion. Tout ça pour dire que j’ai vécu le fait d’écrire au sein de l’Université comme une contrainte et un empêchement, tout en ayant conscience que cela m’a permis de me positionner, et de comprendre à quelle langue et à quelles formes j’aspirais vraiment. Mais rien de tout cela n’aurait été possible sans les complices qui, du côté des professeur·e·s comme des camarades, m’ont permis d’investir les interstices de l’institution et d’y trouver des espaces de liberté, c’est-à-dire de création.

Nous entrons dans votre livre par un titre fabuleux, empli de significations. Nous savons d’emblée que nous allons nous retrouver face à des forces submersibles, émotionnelles, sensibles. Qu’est-ce qui vous a amené à faire côtoyer ces termes que l’on penserait opposés, conspiration et affective, et leur sous-titre de thriller ?

J’aime cette idée de forces submersibles, même si le sens de l’expression semble m’échapper au moment où je la prononce. Pour moi, l’idée même de conspiration, c’est-à-dire de se rassembler dans un lieu caché pour respirer ensemble, est liée à la vie affective tout entière, et à la vie affective de l’hérésie en particulier. Or c’est de cela dont je voulais parler : de la criminalisation étatique des affects et de la nécessité populaire (et pour ainsi dire étrangement animale) d’aider ces affects à faire retour. Le livre tout entier se place sous les auspices du dieu-démon de l’amour, Éros, qui devient une figure de la libre affectivité, dans la droite lignée de Wilhelm Reich, le fondateur du freudo-marxisme, qui voyait dans la répression des énergies érotiques la cause de toutes les pathologies sociales. Comme le narrateur le découvre dans le livre, Reich avait fini par théoriser l’existence d’une énergie cosmique, l’orgone, dont l’orgasme amoureux assurerait le déploiement. Vertement critiqué par les scientifiques de son temps, Reich avait fini par s’identifier comme hérétique, et en était venu à se prendre pour la réincarnation de Giordano Bruno, le fameux mage de la Renaissance mort sur les bûchers de l’Inquisition.

Le plus important pour moi consistait à montrer que la défense de l’amour n’avait rien d’une nouveauté, mais était au cœur d’une tradition cachée, dont Bruno et Reich avaient été deux illustres figures. Or sur le plan narratif, qui dit tradition cachée, société secrète et conspiration dit aussi aventure et donc : thriller. Mais au final, La Grande Conspiration Affective doit être entendue sur un mode quasi prophétique, qui affirme que le temps est venu de rejoindre massivement cette tradition cachée, puisqu’elle porte en elle le remède à nos problèmes post-apocalyptiques.

Le chemin que vous décrivez est une traversée spirituelle de l’obscurité, que le narrateur accepte, assume et au final revendique tout à fait comme un territoire où exister. Une obscurité qui nous protège de toute tyrannie, écrivez-vous. La première partie du livre, théorique, est consacrée à présenter au lecteur la manière dont ce territoire obscur peut être habitable, ce qu’il recèle de possibilité de vie, et la manière dont il communique avec certains enjeux de notre époque : l’écologie, les problématiques de genre. Nous avons devant nous un monde queer et écologique acceptant des affects mélancoliques, une tension vers la destruction ou la disparition, et trouvant là une liberté, une capacité à vivre. Que pensez-vous des tentatives, dans l’histoire de la littérature, de produire des Fleurs du mal, c’est-à-dire d’habiter l’obscurité (en cherchant la lumière), de William Blake (que vous citez), de Sade, d’Éluard, de Lautréamont, entre autres ? Sont-ils aussi des conspirateurs et d’une certaine manière, voyez-vous dans votre travail une continuité de leurs œuvres ?

Je crois très sincèrement que nous avons tout à gagner à ne plus regarder les œuvres, et en l’occurrence les livres, sous le prisme de l’histoire de la littérature, et peut-être même de manière générale sous le prisme de la théorie littéraire. Ces disciplines poursuivent selon moi des objectifs inconscients ou inavoués, quelque chose comme un agenda secret, pour reprendre le vocabulaire complotiste. Je crois que l’histoire de la littérature n’existe pas, et qu’il faut s’intéresser, non pas à la situation des auteur·ice·s et de leurs œuvres au sein de cette histoire, mais aux objectifs de ces auteur·ice·s et de ces œuvres. C’est pourquoi je m’intéresse davantage aux bibliothèques, que je considère comme des dispositifs magiques et comme des sortes de familles choisies, qu’aux tentatives de classifications historiographiques, qui sont presque toujours des dispositifs disciplinaires, visant à assigner des formes (et des fantômes) à résidence.

Je me sens excessivement proche de Novalis parce que j’ai le sentiment que nous cherchons la même chose, que nos cœurs sont tournés dans la même direction. Je ne peux pas en dire autant ni de Baudelaire, ni de Sade, ni même de Lautréamont, ce qui ne veut pas dire que je n’aime pas les lire. Blake est un cas particulier, car son œuvre est essentiellement une œuvre mystique et théologique ayant pris une forme picturale et poétique. La dimension cryptique de son travail me tient parfois à distance, mais sa ferveur prophétique — et la dimension émancipatrice de cette ferveur — m’inspire indéniablement.

Mais pour revenir à la question initiale, je dois admettre que j’ai de plus en plus de mal à me satisfaire des catégories d’art et de littérature, qui à mon sens masquent quelque chose de plus significatif que j’appellerais volontiers un catalogue de dispositifs magiques, composé de ce que je nomme dans La Grande Conspiration Affective des technologies négatives. Là où la technologie permet d’avoir prise sur le monde physique, la technologie négative permet quant à elle d’avoir prise sur le monde métaphysique, c’est-à-dire sur l’invisible. Les créatures que j’identifie comme des conspiratrices du passé sont celles qui ont précisément refusé de se laisser déposséder de leurs magies. Et il me semble que celleux que l’on range dans la catégorie des « poètes maudits » ne tiennent leur malédiction que de cette dépossession. Est décrétée « maudite » la créature qui, souffrant d’être exilée dans un monde dépourvu de magie, doit s’en remettre à l’art et à la littérature pour tenter de répondre à ses besoins métaphysiques élémentaires. Mais cette tentative est vaine, et c’est pourquoi les créatures qui s’y risquent oscillent presque systématiquement entre le nihilisme, le suicide et la folie. Les livres en réalité fourmillent de ressources sorcières qui ne demandent qu’à être mobilisées, encore faut-il pouvoir les incorporer et les mettre en commun.

Il s’agit d’un chemin singulier mais aussi d’une proposition d’une portée universelle, offrant à la lectrice ou au lecteur l’occasion de partager ce chemin. Et il se présente donc comme un assistant pour naviguer dans notre monde. C’est un livre qui est une boussole, mais avec plusieurs flèches, dans une époque labyrinthique où le monde extérieur (relationnel, social) et le monde intérieur sont deux labyrinthes en miroir, ouvrant vers un troisième, celui de l’imaginaire (qui est peut-être l’île d’Infamie). La deuxième partie de La GCA, Le livre de mes rêves, plutôt fictionnel, peut se voir comme un voyage où le narrateur nous invite à nous arrêter à tel ou tel endroit, suscite notre curiosité et nous propose des chemins de traverse, des passages cachés. On se demande si elle a été écrite après ou avant la partie témoignage théorique. Comment avez-vous construit ce dispositif de récit labyrinthique ?

J’aime beaucoup l’idée que le livre puisse être un assistant. J’ai toujours aimé le mot d’adjuvant, qui signifie ce qui vient aider, seconder. Ce mot me fait toujours penser à l’aphorisme de Zürau dans lequel Kafka écrit : « Dans ton combat contre le monde, seconde le monde ». C’est quelque chose de cet ordre qui se joue dans ce que j’appelle l’art secret de la guerre secrète. J’aime aussi l’image de la boussole, car j’ai toujours considéré que les livres étaient fait pour s’orienter, ou en tout cas les livres que j’aime sont ceux dans lesquels je trouve matière à m’orienter. J’ai précisément eu recours à la forme du « livre dont vous êtes le héros afin que les lecteurices puissent rejouer, à l’endroit même de leur expérience de lecture, l’aventure du narrateur, et ainsi rejoindre, dans leur propre existence, la Grande Conspiration Affective.

Le livre tout entier s’enracine dans une remise en question de l’opposition entre fiction et réalité, et de la même manière le dispositif labyrinthique de la deuxième partie repose sur une sorte de profession de foi : en impliquant leurs lecteurices, les livres peuvent faire bifurquer la réalité, et ainsi transformer le monde. Les deux parties du livre ont été rédigées en parallèle, et l’une ne précède donc pas l’autre. Sur le plan technique, la deuxième partie m’a donné du fil à retordre, car il fallait créer une arborescence cohérente à partir des renvois multiples à la fin de chaque paragraphe, ce que je n’avais jamais fait auparavant. Mais j’ai fini par trouver une méthode, et je m’y suis tenu. En réalité, le dispositif n’est pas parfaitement rôdé, mais l’essentiel n’était pas de construire un objet infaillible. Ce que je voulais avant tout, c’est permettre aux lecteurices d’inventer leur propre mode de lecture, et donc se détacher de l’injonction à la lecture linéaire, exactement comme le narrateur apprend, au cours de son aventure, à remettre en question la conception linéaire du temps.

La théorie quantique, le personnage de Giordano Bruno (écrivain du « manuscrit manquant » de la GCA), l’astronomie, le champignon dont la biologie nous donne à réfléchir sur la notion de symbiose et de passivité, des évocations de science fondamentale parsèment votre livre, etc. fondent sa cosmologie. Pour autant, vous revendiquez un rapport conflictuel à la rationalité, et plongez (au grand plaisir de la lectrice ou du lecteur) dans des explorations du côté de l’invisible, du rêve, de l’alchimique et de l’imaginaire. Quel lien, quelle relation entretiennent la science et la littérature (ou l’art au sens large) aujourd’hui, selon vous ? 

Je ne suis pas sûr qu’il y ait une spécificité du rapport entre science et littérature, ni dans le temps ni en comparaison avec les autres sphères de l’activité humaine. Là encore, il me semble que tout influence tout, et que les formes que nous produisons, quelles qu’elles soient, dépendent toujours de leur contexte de production. De mon côté, ce n’est pas tant la science en tant que champ détenant le monopole de la vérité objective qui m’intéresse, mais plutôt les énoncés qui, issus de champs et bénéficiant donc d’une légitimité sociale, viennent inquiéter et troubler les certitudes de la modernité occidentale. Dit autrement : la science m’intéresse lorsqu’elle permet à certaines traditions, certains rapports au monde, de faire retour. Mais je ne cherche pas à avoir une compréhension totale des faits scientifiques qui m’interpellent et nourrissent mon travail. Que ce soit les recherches sur les neurones miroirs, sur les trous noirs, le temps quantique ou encore sur la symbiose, je ne cherche jamais à épuiser le sens du monde, comme le fait le scientisme, mais au contraire à défendre l’idée, que je crois être extrêmement rationnelle, selon laquelle le monde excède nécessairement notre capacité de compréhension rationnelle. Je me méfie donc beaucoup des partenariats « arts et sciences » qui font florès aujourd’hui, et où je constate souvent que la partie « artistique » se trouve inféodée à la partie « scientifique », et où les artistes et auteurices finissent par se contenter d’illustrer, dans leur langage spécifique, des théories scientifiques en vogue. Et cela vaut tout autant pour les sciences sociales, comme on le constate avec la myriade de projets qui, dans le monde de l’art, se sont contentés d’illustrer les pensées de Latour ou de Descola, pour ne citer qu’eux. J’ai fait le choix de ne faire aucune place à ce genre de gestes dans La Grande Conspiration Affective, car leur potentiel d’imagination et donc leur capacité à transformer le monde par leurs propres moyens, me semblait limité. Je crois que nous n’avons pas besoin d’obtenir quelque validation que ce soit du monde « scientifique », et que nous devons plutôt chercher à démontrer la grande rationalité de notre irrationalité.

Quand avez-vous su que votre livre était terminé ? En tant que lecteur, on a plusieurs fins possibles (la fin qui conclut, la fin qui nous pousse à reconsidérer nos choix) est-ce que vous avez envisagé plusieurs fins possibles pour votre livre ?

Pour des raisons personnelles, j’ai dû écrire La Grande Conspiration Affective en un temps limité. Cette rédaction a été une véritable course contre la montre. Je n’ai donc pas eu vraiment le loisir de tergiverser sur la fin du livre. Mais comme l’histoire est en grande partie autobiographique, j’étais parti du principe que le livre se terminerait dans mon présent, ou en tout cas qu’il donnerait à sentir l’état affectif qui était le mien au moment où j’en achèverai la rédaction. La Grande Conspiration Affective peut se lire de mille et une manières, chaque lecteurice peut inventer son propre mode de lecture, mais si l’on s’en tient à la forme de la narration, il n’y a en réalité qu’une fin possible. Seulement, cette fin n’a pas lieu à un seul endroit du livre. Au terme de l’aventure, les lecteurices finissent par entrer dans un cercle conclusif infini, constitué de cinq paragraphes. Ce cercle rejoue l’image du serpent qui se mord la queue, telle qu’on la trouve à la fin du paragraphe 222, tout en symbolisant le portail dont il est beaucoup question dans le livre. La Grande Conspiration Affective ne se termine donc pas vraiment, mais s’ouvre sur un portail, qu’il n’appartient qu’à vous de traverser.

Votre texte et son dispositif de « livre dont vous êtes le héros » est une réussite à plus d’un point de vue : l’attention de la lectrice ou du lecteur est maintenue en éveil, la passivité dont vous vous faites le défenseur se transforme en une expérience active : on a le choix de faire son chemin au milieu de vos mots, d’aller à gauche ou à droite comme on l’entend. Pensez-vous que ce type de narration soit politique en soi, cette liberté dans la lecture, et donc verriez-vous d’un bon œil qu’elle soit utilisée par d’autres écrivain.es ?

Je pense que rien n’est politique en soi, et que tout dépend d’une part de la manière dont on conçoit les choses, et d’autre part des usages que l’on fait de cette chose. La forme du « livre dont vous êtes le héros », devenu « livre dont vous êtes le terreau », ne devient politique que parce qu’elle permet de raconter l’histoire d’une organisation ouvertement secrète qui, elle, ne saurait échapper à sa vocation politique. Comme beaucoup de dispositifs techniques, la forme du livre dont vous êtes le héros peut très bien être utilisé à des fins absolument apolitiques, ou pire encore à des fins politiques opposées à celles que je poursuis dans La Grande Conspiration Affective. Je ne vois donc ni d’un bon œil ni d’un mauvais œil le fait que cette forme puisse être utilisée par d’autres écrivain·e·s. Mais je serais heureux que des créatures s’emparent de cette forme pour produire des objets puissants, c’est-à-dire transformateurs, émancipateurs et formellement excitants. De manière générale, je ne crois pas qu’il y ait de bonnes ou de mauvaises formes. Ce qui compte, dans le fait de produire quelque chose, ce sont non seulement ses conditions de production (sur quels crimes socialement légitimés repose le geste créateur), mais aussi la mission que l’on donne à la chose produite. C’est là que la dimension magique de toute formulation technologique apparaît. Les choses sont en mission, et il est de notre devoir de prendre position par rapport à ces missions, c’est-à-dire ou bien les accepter, les incorporer, ou bien les refuser, les combattre.

À un moment vous écrivez (sans doute dans un poème de Youri), « (…) Le problème c’est que je n’arrive plus à lire les livres qui ne font pas une place (aussi infime soit-elle) à cet amour de la destruction (…) ». Pourriez-vous nous dire en quoi c’est un problème de prendre de la distance avec un type de littérature ?

Tout d’abord, je voudrais parler de la présence de ces poèmes dans le livre. Il s’agit de textes en vers rédigés pendant les quatre années qui ont précédé la rédaction de La Grande Conspiration Affective, à un moment où, déprimé, je craignais d’avoir perdu pour toujours ma capacité à écrire et à penser. Ils appartiennent à une collection de « mauvais poèmes » que j’ai rassemblé sous le nom de Youri Johnson, car la crise que je traversais m’empêchait d’écrire quoi que ce soit sous mon propre nom. Je les ai intégrés à La Grande Conspiration Affective comme des sortes d’archives, presque des preuves, documentant des états affectifs que j’ai réellement traversés. Ils ont donc un statut très particulier, et résistent à l’analyse logique ou théorique. Et pour cause, ils contiennent moins des hypothèses ou des idées bien identifiées que des transcriptions humorales brutes, sauvages, inconscientes.

J’ai toujours aimé ce passage de l’Introduction à la psychanalyse où Freud compare le « royaume psychique de l’imagination » à une réserve naturelle : « La création du royaume psychique de l’imagination trouve sa complète analogie dans l’institution de « réserves naturelles » là où les exigences de l’agriculture, des communications, de l’industrie menacent de transformer, jusqu’à le rendre méconnaissable, l’aspect primitif de la terre. La « réserve naturelle » perpétue cet état primitif qu’on a été obligé, souvent à regret, de sacrifier partout ailleurs à la nécessité. Dans ces réserves, tout doit pousser et s’épanouir sans contrainte, tout, même ce qui est inutile et nuisible. Le royaume psychique de l’imagination constitue une réserve de ce genre, soustraite au principe de réalité [propre aux sociétés humaines.» Les poèmes dont je parle appartiennent pleinement, je crois, à ce Royaume.

Ceci étant dit, je peux tenter de répondre à votre question. La phrase que vous citez est extraite d’un poème précisément intitulé « Amour et destruction ». Ce poème est intimement lié pour moi à un texte de Walter Benjamin, lui-même intitulé Le caractère destructeur, dans lequel Benjamin affirme que « le caractère destructeur […] démolit ce qui existe, non pour l’amour des décombres, mais pour l’amour du chemin qui les traverse. » Quand j’écris que je n’arrive plus à lire les livres qui ne font pas une place, aussi infime soit-elle, à cet amour de la destruction, je parle en réalité de mon besoin de trouver d’autres routes, d’autres chemins. D’ailleurs, la suite du poème rend ce désir très explicite, puisque j’écris : « je ne m’intéresse plus aux choses intéressantes / je n’aime plus que les poèmes / en forme de portails / enflammés ». Le poème traduit donc un état de révolte à l’égard des livres et des choses jugées socialement intéressantes, pour leur préférer un art de la destruction qui est aussi et avant tout un art des portails, avec d’autres mondes à la clé. Il ne s’agit donc pas de prendre de la distance avec un certain type de littérature, mais de revendiquer, à un moment donné, le besoin viscéral d’un certain type de littérature ; en l’occurrence une littérature explosive, destructrice, révoltée, capable de transformer le cœur de pierre de la narration hégémonique que l’on nous a présenté comme la réalité.

Ce livre et sa narration si particulière nous donnent envie de vous interroger sur la méthode de travail qu’il y a derrière, sur la manière dont vous l’avez écrit : ordinateur/papier ? quelle a été la place de l’oral ? Est-ce une mosaïque de textes ou est-ce une illusion ? Avez-vous sanctuarisé les temps d’écriture, ou bien l’avez-vous écrit en lisant, en vivant ?

Comme je l’évoquais tout à l’heure, écrire ce texte a été une véritable course contre la montre. Je m’étais donné trois mois pour l’achever. Pour la première fois de ma vie, j’ai été obligé de me soumettre à une routine précise, c’est-à-dire rigide. Mon plan et mes notes de travail ont émergé sur papier, mais tout le reste a été écrit directement à l’ordinateur, car j’avais conscience de ne pas avoir le temps de me relire sur papier. Au moment de la rédaction, je vivais dans une maison dont je gérais le chantier de rénovation, et je m’étais donc installé dans une pièce fraîchement repeinte, sur une table volontairement dénuée de tout livre, car je savais que si je commençais à lire, par exemple pour retrouver une citation, j’allais faire ce que je fais toujours, c’est-à-dire me perdre dans ma bibliothèque. La Grande Conspiration Affective a donc été écrite selon des règles qui n’avaient rien d’évident pour moi, et qui en réalité allaient contre ma pente naturelle, qui est plutôt inspirée, rhizomatique et chaotique. Contre toute attente, le fait d’être sur un chantier m’a été d’une grande aide, car mon statut de « maître d’œuvre » m’a obligé à me plier à un rythme de travail comme je n’en avais jamais connu auparavant, ce qui m’a pour ainsi dire préparé à me soumettre à la routine que je m’étais moi-même fixée.

J’ai donc composé le livre dans une forme d’urgence, en m’interdisant toute lecture mais en m’autorisant à intégrer à ma narration des textes déjà existants (comme les poèmes par exemple). Mais pour autant cette phase de rédaction a été très vivante, car j’étais entouré à la fois par les artisans qui travaillaient sur le chantier et par les ami·e·s qui venaient me rendre visite (qui sont d’ailleurs toustes des personnages du livre). De manière générale, j’ai décidé de faire de mauvaise fortune bon cœur transformant cette situation de rush une occasion parfaite pour me faire confiance et ne pas me laisser ralentir par mes scrupules, moi qui ai plutôt tendance à les revendiquer, et à les laisser proliférer. Ainsi ai-je décidé d’écrire dans la joie, pour le plaisir, et de ne rien me refuser. J’arrêtais de travailler en fin de journée, sur le coup de 20 heures. C’était la fin de l’été et les soirées étaient douces. Souvent, le soir, j’étais tiraillé entre mes doutes et une excitation un peu vertigineuse. Et le livre a pris forme comme ça, de manière très cadrée pour ce qui est de l’organisation de mon temps, mais en roue libre pour l’écriture en tant que telle.

Au final, après lecture de tous ces portraits d’artistes devenus des amis, on pourrait presque se dire que l’amitié est la valeur cardinale du livre (plus encore que le sexe et la drogue, dont vous parlez comme des outils sérieux de la GCA). Ce qui donne envie de rejoindre la grande conspiration affective, c’est précisément le fait que l’amitié soit la contrepartie de la traversée identitaire que vous proposez. Pensez-vous que l’amitié ait en soi une valeur écologique, queer, et anticapitaliste, et qu’elle soit ce qui permette que ce chemin n’aboutisse pas dans la psychose, mais dans une vraie capacité à vivre ?

Le livre tout entier repose en effet sur l’hypothèse que l’amitié est peut-être la première de toutes les sociétés secrètes. D’ailleurs, dans un certain nombre de communautés gnostiques, comme les cathares par exemple, les fidèles se nommaient tout simplement « Ami » et « Amie » entre elleux, sur le même modèle que le « frère » et « sœur » que l’on retrouve dans un certain nombre de traditions religieuses, mais en déplaçant le curseur du cercle biologique sur le cercle spirituel, qui est un cercle choisi. Je crois profondément que, là où la famille en vient souvent à nous figer, l’amitié dessine un paysage plus souple, plus ouvert à la possibilité même de la transformation.

Il me semble toutefois que l’amitié n’a pas de valeur « en soi ». Ce que je disais de la littérature tout à l’heure s’applique également à elle : tout dépend ce que l’on décide d’en faire. Pour le formuler de manière délibérément caricaturale : les fascistes aussi nouent des amitiés. De la même manière que l’amour peut être profondément toxique, l’amitié peut être complètement fucked up. Il ne s’agit pas pour moi de m’en remettre à quelque chose comme une essence de l’amitié, mais de manière bien plus située et pragmatique d’insister sur le fait que l’amitié est un terreau infiniment fertile pour qui cherche à transformer le monde dans une perspective d’amour révolutionnaire.

La Grande Conspiration Affective raconte l’histoire d’un narrateur qui, du plus profond de sa dépression, redécouvre en lui une foi qu’il pensait définitivement disparue. Cette foi se présente à lui sous la forme d’une certitude qui, je crois, est fondamentale : je ne suis pas seul·e. C’est pourquoi l’amitié m’est apparue comme un lieu initiatique, au sens tout à la fois magique et religieux du terme. En mettant en commun les affects et en s’autorisant à exprimer affectivement ce commun, les personnages de l’aventure réalisent qu’iels participent d’un même dessein, d’un même plan, et peut-être même d’une destinée commune. C’est là où peut effectivement se désamorcer le risque de la psychose. L’amitié, comme l’écologie que le narrateur tente de théoriser, est extatique : elle nous arrache à nous-mêmes et nous permet de participer du mouvement même du monde. Il n’y a pas de disciples dans la Grande Conspiration Affective, car il n’y a pas de Maître et donc pas d’Autorité. Il y a seulement des ami·e·s qui décident de se mettre au service du monde, pour le sauver et se sauver elleux-mêmes. D’une manière ou d’une autre, cette communauté d’ami·e·s pratique une forme élémentaire de magie : iels pleurent ensemble, rient ensemble, prient ensemble, et chacune de leur cérémonie fait du bien au monde. L’amitié n’a donc pas de valeur en elle-même, mais je crois qu’en tant que forme d’amour, elle joue un rôle immense dans l’histoire multiverselle de l’émancipation.

Ce livre est aussi le visage d’une utopie, une utopie au présent, une utopie de conspirateurs actuels. Vous pensez souvent la question des portails vers un l’autre monde. Avez-vous eu en écrivant des images concrètes de la manière dont cette utopie pourrait s’installer dans la société, ou du visage qu’aurait une société affectée, dramatique, radicalement écologique, irrationnelle ? 

Je crois que cette utopie, comme vous l’appelez, existe déjà bel et bien dans la société. Avec ce livre, je n’invente rien, je ne fais que nommer autrement ce qui est déjà là, dans nos vies, sous nos yeux, d’une manière ou d’une autre. Le terme d’utopie me plaît, au sens où José Esteban Muñoz l’entendait, après Ernst Bloch. Car il s’agit bien en effet, dans La Grande Conspiration Affective, de bifurcations et d’espérance. Il me semble donc que le livre décrit déjà « des images concrètes de la manière dont cette utopie pourrait s’installer dans la société ». Car la moindre discussion, le moindre geste, le moindre rituel tendu vers cette autre existence est la preuve que cette existence est déjà en train d’être menée.

La Grande Conspiration Affective ne prétend pas inventer quoi que ce soit. D’une certaine manière, elle a quelque chose de très traditionnel, au sens de Léa Rivière et de Mohamed Amer Meziane. Il ne s’agit pas pour elle d’annoncer une nouvelle ère qui reposerait sur un nouveau paradigme cultuel et culturel, mais au contraire de nous inviter à faire grandir ce qui est déjà là, dans nos corps hyperaffectés, dans les liens que nous chérissons, dans notre capacité collective à prendre soin de ces liens. C’est pourquoi elle grouille d’ancêtres et de fantômes, c’est-à-dire de traditions vivantes qui ne demandent qu’à être réactivées. La société à laquelle la GCA travaille n’a rien, au final, d’irrationnel. Comme disait Nietzsche : « le corps-chair est une grande raison ». Le drama des femelles gémissantes fait trembler l’État car il est le signe d’une vitalité extatique, irrécupérable et profondément libératrice. La plupart des gens connaissent, ont connu ou souhaitent connaître cette vitalité. Il suffit de continuer à pratiquer ensemble, en prenant soin de reconsidérer sans cesse les conditions d’énonciation de cet « ensemble », afin de l’élargir sans cesse, pour que le partage soit total, dans le silence contemplatif comme dans la fête infinie.

Sceau de la GCA © Romain Noël

Quel est le plus beau retour sur ce livre qu’on vous ait fait ?

C’est une question très difficile, car chaque retour me va droit au cœur, et que les gens qui ont lu La Grande Conspiration Affective se sont souvent laissé contaminer par son côté passionné. Les affects sont contagieux. J’ai été particulièrement touché par celleux qui, parmi les lecteurices du livre, ont pris les choses au pied de la lettre, comme on dit. Je pense à celleux qui m’ont demandé comment on pouvait rejoindre la GCA, à celleux qui ont évoqué la possibilité de se faire tatouer son sceau, à celleux qui m’ont écrit pour me dire qu’iels étaient dans le coup depuis le début, etc. Bien sûr, tous ces retours étaient des clins d’œil, mais des clins d’œil qui, de mon point de vue, avaient valeur de signes de ralliement. De la même manière, un certain nombre de lecteurices sont revenus sur le motif des larmes, très présent dans le livre, en me confiant avoir ajouté les leurs aux miennes et à celles des autres conspirant·e·s. Ce genre de partage vaut tout l’or du monde.

Enfin, j’ai été tout particulièrement touché par le retour que m’ont fait un couple de voisins âgés, qui avaient pris des notes sur un petit carnet pour ne rien oublier, et dont l’enthousiasme se formulait au futur, sur le mode du « maintenant c’est parti », « la GCA n’attend que nous », « on a besoin de se retrouver », etc. Ce livre a quelque chose de très générationnel, car il se concentre sur des personnages dont la moyenne d’âge est de trente ans, et cela m’a donc fait très plaisir que ce qui s’y formule soit identifié comme enthousiasmant et désirable pour des personnes de plus de quatre-vingt ans ! Un tel retour me donne du courage pour la suite.

Romain Noël, La Grande Conspiration Affective. Un thriller théorique, éditions du Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », octobre 2024, 336 p., 22 €

Cet entretien a été réalisé dans le cadre du séminaire « Grands entretiens » du Master Écopoétique et création d’Aix Marseille Université, par Clémence Lebon, Viktoria Rabotova et Vincent Roux-Breul.