« Il me semble inutile de ne conserver que la trace des aspects satisfaisants de mon existence », écrit Susan Sontag dans son journal, le 1er septembre 1948 (elle a quinze ans), comme une invitation à l’écriture d’une biographie totale et non complaisante de celle qu’elle s’apprêtait à devenir, une icône des lettres américaines. C’est désormais chose faite — et de quelle manière ! — avec le livre que lui consacre Benjamin Moser, récipiendaire du Prix Pulitzer pour son Sontag, publié en France aux éditions Bourgois, dans une traduction de Cécile Roche. Un monument pour un monument, l’équation relevait pourtant du défi impossible.

Livre polymorphe, L’Expe(r)dition se présente comme la chronique d’une exploration, un récit de voyage, la mise en abyme d’un récit de voyage, un traité de navigation, une confession intime (épistolaire). Il est question de l’exploration de V.J. Béring qui découvrit le point de rupture territorial entre la Sibérie orientale et l’Alaska, là où l’Est et l’Ouest se séparent en se retrouvant.

Tout seul, il étire ses rayons dans le ciel bleu-gris, le soleil. Il y a des gens qui parlent et des gens qui ne parlent pas, des gens qui marchent, et des gens qui font exprès de ne rien faire. La rue sent le fût vide, la cigarette, les rats. L’été a rempli la ville de groupes de gens qui parlaient fort, qui filmaient tout, qui cassaient les verres, vidaient les supermarchés et remplissaient les bus. Depuis, les pavés qui entourent le port sont : noirs. La ville semble : vide.

« Et c’est ici une véritable révolution copernicienne qu’il faut imposer, tant est enracinée en Europe, et dans tous les partis, et dans tous les domaines, de l’extrême droite à l’extrême gauche, l’habitude de faire pour nous, l’habitude de disposer pour nous, l’habitude de penser pour nous, bref l’habitude de nous contester ce droit à l’initiative dont je parlais tout à l’heure et qui est, en définitive, le droit à la personnalité. […] L’heure de nous mêmes a sonné. […] Je ne m’enterre pas dans un particularisme étroit. Mais je ne veux pas non plus me perdre dans un universalisme décharné ». Aimé Césaire, Lettre à Maurice Thorez, 24 octobre 1956 (extraits)

Il est une invisibilité de Louis Aragon dans les études sur les intellectuels français et la guerre d’Algérie, pourquoi ? Serait-ce un manque d’engagement de l’intéressé ou bien un ostracisme vis-à-vis d’un membre éminent du PCF ? C’est cet « oubli » qu’Alain Ruscio entend réparer dans son étude récente, Louis Aragon et la question coloniale. Itinéraire d’un anticolonialiste, que viennent de publier les éditions Manifeste !

(Prologue) Alors que je me rends à la projection de Pacifiction d’Albert Serra, j’achève la lecture de Sous les viandes, deuxième section du livre d’Infernus Iohannes, Débrouille-toi avec ton violeur. Il y a des jours comme ça où la routine s’absente. En attente de la séance, je prends brièvement deux ou trois notes sur ce 46e volume du corpus post-exotique signé par divers hétéronymes d’un même écrivain – le plus célèbre d’entre eux étant Antoine Volodine dont le premier ouvrage, Biographie comparée de Jorian Murgrave (1985), s’ouvrait par une phrase attribuée à Infernus Iohannes : “La vie n’est que l’apparence d’une ombre sur un reflet de suie.”

Incantation pour nous toutes. Voilà un titre qui provoque en moi une curiosité et un impérieux désir de lecture. Entre mes mains, le livre semble petit, fragile, secret et il me vient à son égard un curieux sentiment de possessivité. La couverture sombre teintée à la façon des tableaux de Soulages d’une subtile nuance de violet me le rend encore plus précieux.

Voilà que les éditions Quarto font paraitre ce qu’on n’osait espérer même dans les rêves les plus chimériques : une édition de l’œuvre romanesque complète de Réjean Ducharme. Inespérée et inattendue, dirait-on pour reprendre les mots de Ducharme, que cette édition qui s’offre à nous, car si sa singularité et son talent sautent aux yeux, il ne semble pas beaucoup lu aujourd’hui – hérésie, quand on considère l’envergure et l’originalité de cette œuvre pareille à nulle autre.

Le pouvoir est peut-être la seule chose dans ce monde qui ne gagne pas à être aimée.
Antoine de Saint-Exupéry, Carnets

Dans un crépuscule de feu digne de Gone with the Wind/Autant en emporte de Victor Fleming (1939), mais orchestré là par Dame Nature, un ponton entre ciel et mer. L’ombre chinoise d’un homme en costume entre dans un plan fixe par la droite, avance au centre de l’image, s’accoude au ponton. Le poids de son corps entraîne le spectateur dans la profondeur de sa réflexion. L’homme se redresse, quitte le plan d’un pas lent par la gauche.

C’est un des chocs littéraires de cette année : Une mère éphémère d’Emma Marsantes, paru chez Verdier, s’impose comme l’un des récits qu’il faut lire toute affaire cessante. Dans une langue heurtée, brisée, profondément tendue et neuve, Mia raconte son histoire. Et elle est terrible. Elle dit sa mère folle, son père prince déchu. Elle dit son frère qui la viole, son voisin qui abuse d’elle sans qu’enfant elle le comprenne bien. Elle dit aussi bien la survie depuis l’écriture, dont son récit est ici l’issue presque miraculeuse. Autant de raisons pour Diacritik de partir à la rencontre de son autrice le temps d’un grand entretien pour saluer ce rare événement de la naissance d’une voix singulière.