Le soleil tombe dans la mer comme une boule de pétanque dans le sable

© Jean2Pascal

Dans son manteau noir il marche sur la corniche comme un fou aujourd’hui il n’a pas encore parlé il n’a croisé personne de particulier ou alors il s’est arrangé pour ne rien dire du tout il a fait des airs avec ses yeux des gestes avec ses mains des signes de la tête son téléphone n’a pas sonné depuis des lustres et encore maintenant il ne sonne pas il fume le monsieur dans le manteau une cigarette en regardant vers rien et à l’intérieur de sa tête tout le monde parle il entend les chiens de la rue qui aboient quand il passe les gens qui se disent des mots dans les oreilles quand il s’arrête sur la corniche pour rien ou pour jeter sa cigarette par terre les feux rouges qui éclairent sa tête en rouge quand il se concentre pour respirer l’air qui est froid comme de la menthe et la mer qui lui crie dessus (…)

À l’intérieur de sa tête il y a des chevaux des chevaliers tous ceux qui se sont battus pour leurs vies ceux qui courraient vite avec des armures lourdes et des amis fidèles des chevaliers aux gestes sûrs avec des idées des bons mots des gestes forts des sentiments forts mais lui il traîne sa vie sur la corniche

Avant il avait aimé une fille qui l’avait suivi sur la corniche et ensemble ils avaient mangé au restaurant ils étaient descendus sur la plage ou il n’y avait personne d’autre que tous les deux et le soir ils regardaient le soleil tomber dans la mer et un de ces soirs au milieu de rien il avait dit :

« J’ai envie que ma vie s’arrête ici »

Quand elle est partie la fille ça lui a fait comme un trou énorme dans le ventre ça lui a coupé la faim séché la gorge ça a fait comme si ses jambes étaient devenues du bois ses mains des feuilles et son cœur une pierre

Le monde avait perdu de tout comme si c’était tout le temps dimanche

Lui il devenait transparent il ne changeait plus ses habits ne lavait plus ses cheveux il fumait tout seul comme un fou plein de cigarettes il ne marchait plus et il buvait tout l’alcool qu’il pouvait trouver sur les étagères des bars et dans tous les plis de sa maison puis comme il ne voyait plus la corniche et comme il devenait son père un jour qu’il faisait beau il a tout arrêté il est sorti de son grand trou de peine et il a repris sa marche normale

Ce soir comme il se promène sur la corniche il revoit les gens qu’il a connu qui viennent dans sa tête pendant qu’il marche comme un fou ils lui disent bonjour dans sa tête ils lui disent qu’est-ce qu’il fait là tout seul dans la nuit qui recouvre tout et pourquoi il reste alors que la nuit lui tombe sur la tête comme il marche sur la corniche ce soir sa vie est devenue super compliquée des questions viennent de partout pour lui attaquer la tête des questions sortent des feux rouges des poches de son grand manteau lourd des questions sortent des trottoirs de la corniche elles surgissent de la mer c’est

Très impressionnant

Un milliard de questions font la guerre dans sa tête il les range en catégories : questions très importantes questions sur les filles questions uniquement personnelles questions pour éviter de mourir questions qui concernent ma famille et il cherche il combat les questions qui sont installées dans sa tête comme les gens sur la corniche qui prennent en photo la mer alors que la mer disparait dans la nuit maintenant à sa place il y a

Un grand trou qui fait un bruit de vagues

Il était avec une fille sur une plage pleine de bonheur il y avait des poissons partout des palmiers partout un ciel extraordinaire ils avaient les yeux dans les yeux et les pieds dans le sable quand le soleil tombait dans la mer

Maintenant il marche sur la corniche il relie les lampadaires avec son passage et même quand il pleut sur la mer même quand le vent de la nuit apporte sur son manteau de l’eau et du sel même quand il fait froid ou quand il fait nuit nuit il fait la guerre à ses questions de fou il regarde par terre comme si on avait écrit les réponses sur la corniche pendant la journée maintenant que la nuit écrase tout la lune est grosse comme un cil maintenant comme tous les soirs c’est la corniche normale le soleil est tombé dans la mer comme une boule de pétanque dans le sable il marche comme un fou avec ses questions ses cigarettes il est tout seul dans son manteau qui est comme un grand trou sur la corniche et dans son ventre il y a de la fumée il y a la mer.