Un homme mort est un homme élevé à l’état de mystère absolu. Dans ses Fragments, Novalis envisage ainsi la disparition comme un appel à une signification à toujours chercher en avant, comme une accentuation discrète mais profonde de la vie elle-même. L’œuvre et le destin de la chanteuse anglaise du groupe Broadcast Trish Keenan, qui est morte absurdement à 42 ans le 14 janvier 2011 des suites d’un virus H1N1 contracté lors d’une tournée en Australie, tiennent de ce genre de mystère total.
Insituable dans le paysage musical moderne (Rêveuse rémunérée à temps plein ? Musicienne surdouée autant fascinée par les sons électroniques que le par psychédélisme des années 60 ? Hippie sans costume ni idéologie ? Prêtresse d’un dieu à venir ?), sa mort n’a fait qu’accentuer l’énigme d’une formation comète apparue en 1995 à Birmingham et signée sur le plus grand label de musique électronique anglais Warp.
Le 3 mai prochain sort un disque regroupant des démos de ce qui aurait pu être le cinquième album de Broadcast où l’essence de chansons dans lesquelles le chant de Keenan est centre, pointe dans des notes cristallines. Ainsi, sur The Song Before The Song Comes Out, enregistrée probablement sur un Minidisc en marchant, elle improvise une quarantaine de secondes cette chanson avant que la chanson ne sorte d’elle. On y perçoit clairement le vent, le souffle haleté d’une femme qui avance en faisant naître une mélodie, mêlée à des paroles dans la plus grande des libertés. Greater than joy agit comme un arpège vocal, à la limite du chant d’église. Infant girl, ballade guitare-voix courte, où la voix est au plus près du
micro, presque trop. Dans My body, l’auditeur frissonne parce que la chanteuse est là, son fantôme parlant à travers la mort, offrant la forme de son corps spectral : « Ma statue ancienne, mon armure en peau marbrée, tiens la lumière pour moi, mon corps. » Avec I run in dreams, une sorte d’orgue de barbarie compose un musée miniature, une boule à neige, un espace clos ou réverbèrent les échos de mélodies. Trente-six titres tantôt folk éthéré, tantôt expérimentation électronique, chansons initiées, à peine lancées, ébauchées, mais déjà sidérantes.
Broadcast « Spell blanket » Collected Demos 2006-2009, sortie le 3 mai 2024. Warp Records. Le disque « Distant call », regroupant des démos datant des années 2000 à 2006, sortira, lui, le 28 septembre.