Vous entrez dans une librairie, le désir comme seule boussole, vous flânez entre les livres, dans la vitre un rayon de soleil, et soudain une main aimante glisse entre vos doigts un petit volume violet. Ça n’a l’air de rien, ce n’est presque rien : c’est délicat comme les choses volatiles, un geste brusque et tout s’envole ; c’est aérien, léger, tendre ; en même temps quelque chose pique le cœur, volutes de mélancolie que la chaleur ne chasse pas tout à fait ; qu’importe puisque c’est intense ; c’est aigu, fiévreux, excessif et retenu à la fois : extrême.
Alejandra Pizanik a longtemps été indisponible, reléguée dans le purgatoire d’éditions françaises qui n’étaient plus imprimées, et c’est à la faveur des éditions Ypsilon qu’elle reparaît dans les deux habits mauves de ces volumes
d’Œuvres. Le premier volume contenait les textes publiés de son vivant quand celui-ci se consacre aux textes posthumes : les Textes d’ombres, dernier texte sur lequel elle travaillait au moment de sa mort, le Cahier Jaune, recueil de proses, Les perturbés dans les lilas, unique et étrange pièce de théâtre, les chutes de son travail poétique sous le titre d’Approximations, et la Terre la plus étrangère, premier recueil publié puis renié. Ce bouquet de fleurs fortes, qui rappelle la capiteuse composition d’un pot-pourri, offre la possibilité, à travers tous ses textes forcément disparates, la possibilité de vagabonder dans ses parages fées. Ces textes posthumes ont le charme du décousu : y transparaît les coutures non suturées de ce qui pourrait devenir œuvres, y apparaît l’écriture brute de Pizarnik, non encore retranchée de ses scories.
Dans ces œuvres on se plaît à y naviguer au gré du hasard, car les volumes d’œuvres sont certes faits pour offrir une possibilité de lecture entière et panoramique, mais aussi pour permettre d’errer, de feuilleter, de se hasarder. « Personne ne nous entend, c’est pourquoi nous émettons des prières », dit l’un des personnages des Perturbés dans les lilas. La poésie, disait Pierre Michon, est une forme déchue de la prière : on parle sans savoir à qui on s’adresse, sans savoir si même quelqu’un nous écoute. C’est parfois la puissance du mantra, conjurant l’appel du désir :
Celui qui m’aime éloigne mes doubles
ouvre
la nuit, mon corps,
voir tes rêves
mon soleil amour
Parfois le poème s’élance et se suspend par mutisme :
Une idée fixe
une légende enfantine
une déchirure
le soleil
comme un grand animal obscur
il n’y a que moi
il n’y a rien à dire
Et puis il y a le constat, qui revient souvent sous des formes différentes, d’une marginalité ; d’un manque, d’un vide, face au cri du désir :
Personne n’a la couleur
du désir le plus profond
Ce manque est l’empreinte du désir : « Chercher – ce n’est pas un verbe mais un vertige. Ça n’indique pas une action. Ça ne veut pas dire : aller à la rencontre de quelqu’un mais être gisante parce que quelqu’un ne vient pas. »
Ce qui séduit chez Pizarnik est ce mélange curieux de pesanteur et de légèreté. Elle utilise une forme dangereuse, qui, à l’époque où elle l’utilise, n’avait pas encore essaimé autant en poésie : ce sont les poésies de l’économie, les poésies du mot moindre, les poésies de la retenue ; quelques mots, disposés aériens sur l’espace blanc de la page. C’est l’un des marqueurs les plus frelatés de mauvaise poésie que cette supposée économie, qui est, chez bien des mauvais littérateurs, moins l’expression d’une forme que la feinte d’une pose : nous sommes poétiques, nous parlons peu mais bien, nous choisissons nos mots avec un petit soin manucuré, nous laissons s’exprimer le blanc et l’espace, nous faisons entendre les silences, et surtout nous nous gardons de trop dire. On l’aura compris : cette économie s’avère souvent facile, ne serait-ce que parce qu’il est difficile d’y exprimer quelque chose de neuf et de singulier. Or, c’est là la chose intéressante, chez Pizarnik ça n’est absolument pas ça. Sa puissance de concentration, sa justesse, son flair, son imagier personnel, et sa façon détournée d’aborder ce qui compte, la consacrent comme une poétesse très rare. On peut facilement passer à côté de cette poésie, croire à son apparente facilité, mais Pizarnik n’est pas ses émules ni ses continuateurs : dans la forme qu’elle utilise, elle est première, et unique.
Quand elle s’exprime en prose, Pizarnik change de ton et, pareil au Rimbaud d’une Saison en enfer, elle devient dure et définitive : « On est mendiante, on dort sous un pont totalement ivre et enlacée à une poupée, on fait la pute, on est édentée, syphilitique, cancéreuse, même maintenant au bord de la piscine de l’hôtel adorée de tout œil mâle produit par la féconde Hispanie. On est syphilitique, oui, non pas objectivement, non au point d’aller consulter ainsi syphillographe, mais mentalement dévorée, mordue et ensuite recrachée par un tigre pas tout à fait affamé (c’est pourquoi le suicide vite, très vite). » En prose sa phrase se fait plus urgente, plus pressée, moins suspendue : « Ne plus pouvoir vivre sans savoir ce qui vit à ma place ni écrire si pour me blesser la vie prend des formes si étranges. » L’écriture devient un espace rituel : « Elle cherchait seulement un lieu plus ou moins propice pour vivre, je veux dire : un petit endroit où chanter et pour pouvoir pleurer tranquille parfois. En vérité elle ne voulait pas une maison, Ombre voulait un jardin. ».
Ce qui est stupéfiant est aussi l’écart entre ses Journaux et sa poésie. Dans les deux cas, c’est évidemment la même matière qui est travaillée, avec les mêmes angoisses et les fantômes de sa peur ; mais là où les Journaux laissent éclater le trop-plein du moi, la poésie est toute en esquive, en retrait, en refus ; là où le moi des Journaux déborde jusqu’à s’écœurer, le moi de la poésie éclate en constellations stupéfiées ; là où les Journaux se répandent en noirceurs, s’affronte à l’aporie d’une écriture maladive, la poésie reste aérienne, lévitée, légère d’une grâce dansée sur la pointe des pieds – et pourtant sans aucune préciosité, ni maniérisme, ni entrechats naïfs ni chapelets benêts, la poésie de Pizarnik évite tous les écueils où elle pourrait tomber pour dégager de son mouvement une fluidité unique, et une clarté où la noirceur un instant s’éclaire.
Il manque pourtant un texte dans son volume d’œuvres posthumes : le dernier texte qu’ait écrit Pizarnik avant de mourir. Parce que le lecteur peut chercher ce texte sans le trouver dans ce volume, pour une raison obscure ; parce qu’il ne faut pas mythologiser la vie d’une suicidée mais l’éclairer ; parce que les derniers mots importent ; les voici, dans le volume Les travaux et les nuits, collection Granit-Unesco dans la traduction de Silvia Baron Supervielle et Claude Couffon. Avant son suicide, sur le tableau noir de sa chambre, elle écrit ses derniers vers :

Tableau noir, dernière lumière, puis rideau.
Reste pourtant ces deux petits volumes : un Pizarnik cousu cœur, que vous pourrez emporter partout avec vous, et ce quelle que soit la météo du cœur et du ciel, les humeurs changeantes du monde, il restera la possibilité de glisser dans sa poche une de ces choses qui n’ont l’air de rien et qui sont tout. Dedans, ces arabesques feutrées mais aériennes, souples et déliées comme les volutes d’une fumée ou les lacis d’un lacet ; des petits vers, petites phrases qui rusées cachent leur puissance, leur souplesse, leur dureté. « J’écris avec cet aveuglement sans âme des enfants qui jettent des pierres à une folle comme si c’était un merle. En réalité je n’écris pas : j’ouvre une brèche pour que jusqu’à moi arrive, au crépuscule, le message d’un mort. »
Alejandra Pizarnik, Œuvres II, traduction Jacques Ancet et Etienne Dobenesque, postface de Laura Vasquez, Ypsilon, 22€