Depuis quelques années, Jean-Philippe Cazier se rend dans des manifestations et rassemblements, appareil photo en main, et, dès son retour, il publie, dans Diacritik, les photoreportages de ces journées. Tout dans son regard est singulier, de sa manière de viser et mettre au point aux détails qu’il retient, toujours aigus et signifiants, mais sans l’immédiateté lisse des photographies de presse qui se contentent d’illustrer ou de rendre compte d’un événement. Ce que saisit Jean-Philippe au contraire c’est ce qui dépasse, ce qui sourd — des gestes, des expressions du visage, des mouvements. Son œil écoute. Il rend visible et audible ce que nous ne voyons ou n’entendons pas, ou pas forcément, ou pas comme lui. Le livre que publient les éditions Lanskine, Vous fermez les yeux sur notre colère, révèle cette dimension singulière de son travail photographique comme la force politique inouïe d’un engagement qui ne passe pas par le militantisme. Le livre accueille son lecteur, de même qu’il donne des visages et des noms à celles et ceux que l’Etat tente d’invisibiliser ou museler. Ce sont toutes ces dimensions, esthétiques comme éthiques et politiques, qu’un entretien avec Jean-Philippe Cazier tente d’aborder.

Pour la deuxième fois, le génial collectif belge TG STAN (Theater group : stop talking about names) s’empare du non moins génial dramaturge français connu sous le pseudonyme de Molière et rendu ici à son patronyme moins usité, comme pour attirer l’attention sur l’humain plus que sur la référence car c’est moins au monument qu’on s’attaque qu’à ses personnages, à leurs faiblesses et au jeu qu’elles génèrent… J’ai raté la première fois… et je regrette ! tant ce second volet est hautement réjouissant, stimulant et dépoussière ce que qu’on a pu plaquer sur Molière de scolaire et de didactique.

En septembre 2021, Anne Terrier a publié La Malédiction de l’Indien. Mémoires d’une catastrophe. Roman biographique (Gallimard). Le titre éveille notre curiosité et la quatrième de couverture nous transporte dans l’événement mémorable pour la Martinique et pour la volcanologie : la destruction de la ville de Saint-Pierre par l’éruption de la Montagne Pelée, le 8 mai 1902, catastrophe naturelle qui s’est étalée sur plusieurs mois ;  il y aura 120 ans cette année.

Deuxième partie de l’entretien de Yassin al Haj Saleh avec Catherine Coquio et Nisrine Al Zahre, traduite de l’arabe par Marianne Babut. Cette traduction de l’arabe a été financée par l’équipe de recherches CERILAC, dont Catherine Coquio est membre et que nous remercions vivement. L’entretien s’est déroulé sous forme écrite sur plusieurs mois entre mars 2021 et janvier 2022. La première partie de l’entretien a paru dans Diakritik le 9 décembre 2021 (lire ici).

Avec Celui qui veille, Louise Erdrich donne un roman fort qui balaie une époque et confirme l’autrice dans son rôle de chef de file d’une littérature américaine se tenant aux confins d’une production littéraire. C’est que la romancière a pris le parti de différentes minorités amérindiennes qui vivent dans un isolement marqué, relevant d’une certaine déréliction. Et pourtant l’isolement que connaît la vie tribale au nord du Dakota est loin d’être total et s’illustre même par une grande richesse de coutumes et de rites. C’est que nous sommes en 1953 et que la lutte pour le maintien de certaines traditions est intense, se transposant au plan politique avec beaucoup de vigueur.

Retour vers le futur : Anthony Mangeon se livre à une archéologie de la science-fiction consacrée aux futurs de l’Afrique. Dans son dernier ouvrage, L’Afrique au futur. Le renversement des mondes, il part d’un constat : le futur de l’Afrique est à la mode. L’afrofuturisme règne au cinéma et dans les galeries d’art, le succès de Black Panther n’étant qu’un exemple parmi une myriade d’autres productions. En sciences humaines, même tendance : on ne compte plus les ouvrages prophétisant l’avenir africain, que ce soit pour annoncer des miracles économiques ou au contraire des calamités sociopolitiques. Derrière cet engouement, Anthony Mangeon montre que l’on retrouve en réalité des schémas narratifs, des motifs, des archétypes qui ont une histoire.

Et, une fois de plus, je jette un rapide coup d’œil sur la pile de lectures en attente (ou déjà faites, mais pour certaines en voie de relecture) et me demande comment rendre compte de cette somme, de la manière la plus simple possible – sans rien oublier. Ce n’est pas que la pile soit énorme, mais quand même, rien d’évident à l’épuiser sans s’épuiser (prenant de plus le risque d’épuiser qui se hasarde à suivre ces élucubrations). La curiosité – héritage de Michel Butor et de quelques autres – est toujours là. So may we start ?

Marie-Guillemine Benoist (1768-1826) est une artiste qu’on a enterrée bien avant sa mort. Célèbre de son vivant, notamment pour avoir réalisé le portrait d’une femme noire, peintresse attitrée de la famille Bonaparte, longtemps « cheffe de famille » puisque sa peinture faisait vivre les siens, elle dut s’effacer totalement à la Restauration quand son mari revint en grâce. Ensuite ? L’oubli.

Avec J’ai fait un vœu, Dennis Cooper retrouve la figure de celui qui a été le « centre », ou l’attracteur, d’un cycle de cinq romans, et peut-être de ses autres livres. George Miles est ce jeune garçon, puis adolescent, rencontré dans sa jeunesse par l’auteur et qui, un jour, se donnera la mort. C’est autour de lui que Dennis Cooper écrira, entre les années 90 et 2000, le « cycle George Miles ». Pourtant, J’ai fait un vœu n’est pas un volume supplémentaire de ce cycle ni une sorte d’explicitation. Le livre est d’abord un récit où s’articulent le désir et l’écriture, livre qui questionnerait le moteur de l’écriture de Dennis Cooper, ce qui lui donne vie.

« Devant chez eux, en contrebas, c’était la route de de l’autre côté les rizières. Plus loin encore, la rivière. Mais pour aller s’y baigner, il fallait emprunter des voies publiques. Comment une musulmane d’âge nubile aurait-elle pu s’y donner en spectacle ? Près de leur maison, il y avait bien un puits, mais tout le monde pouvait le voir de la route, rien ne l’aurait dissimulée aux yeux des passants.

Ce sont deux petits livres qui, en un bizarre carambolage, figurent sur la même table, celle des parutions récentes, chez vos libraires.  Étrange, en effet, de lire dans le même élan Misogynie, une nouvelle de l’irlandaise Claire Keegan (traduit par Jacqueline Odin chez Sabine Wespieser) et Nous ne vieillirons pas ensemble, réédition en poche (L’Olivier) du récit largement (totalement ?) autobiographique du cinéaste Maurice Pialat. Car, même si celui-ci a été écrit voici un demi-siècle et celui-là publié en février dernier par le New Yorker, tous deux parlent exactement de la même chose : qu’attendent les hommes, la plupart d’entre eux au moins, des femmes ? Et, en refermant ces deux livres, on se dit qu’en un demi-siècle, rien n’a vraiment changé. Sauf peut-être la façon de le dire.