Italo Calvino

Paris, un jour comme les autres. Après avoir parcouru rapidement du regard les titres des livres exposés dans la vitrine d’une librairie, j’aperçois, parmi les nouveautés, une copie de Si par une nuit d’hiver un voyageur, le chef d’œuvre d’Italo Calvino. Stupeur : pourquoi le livre de Calvino, paru en Italie en 1979, a-t-il été mis en exposition parmi les nouvelles sorties au lieu d’avoir été rangé, comme l’on s’y attendrait, parmi les classiques de la littérature du XXè siècle ?

Alexander Kluge
Alexander Kluge

« Les supérieurs hiérarchiques les plus élevés ne sont pas rapatriés par leurs camarades haut placés : Hanns Martin Schleyer n’est pas récupéré en 1977, le feld-maréchal Paulus n’est pas sauvé en 1942. Les pannes ont lieu aux points de contact entre les compétences centralisatrices : la 6e armée et ses voisins en 1942 ; la police criminelle (BKA) de Rhénanie du Nord-Westphalie, Erfstadt-Liblar en 1977. Dans sa cellule de l’ancienne prison de Tegel, Horst Mahler parle des morts de Stammheim, de son programme politique d’il y a six ans : une erreur pour laquelle néanmoins des gens sont morts, méprise stratégique dans les années 1970-1978 – la position du feld-maréchal von Manstein au sujet de Stalingrad en 1943 : des erreurs on ne peut plus évitables sur le fond, des victoires perdues ou volées, « erreur de gestion ». Etc., etc. Bien que tous les détails relatifs au chaudron et au temps présent puissent être mis en relation, ainsi qu’un nombre incalculable d’exemples le souligneraient, « … L’histoire de toutes les générations disparues pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants » = Karl Marx, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, p. 504 –, il convient d’insister sur le caractère profondément révolu et inaccessible de Stalingrad du point de vue actuel. Il n’est personne en Allemagne qui ressente, voie ou pense comme l’un des intéressés de 1942 (c’est l’auteur qui souligne). »

Danièle Robert propose aux éditions Actes Sud une traduction renouvelée de l’Enfer de Dante, traduction qui pour la première fois en français fait l’effort d’être le plus fidèle à une contrainte fondamentale, autant rhétorique que rythmique et signifiante, de cette œuvre : la terzina. L’entretien ci-après avec Danièle Robert examine certaines dimensions de cette contrainte, les possibilités qu’elle ouvre, ainsi que certains enjeux du travail de la traduction.

Yan Gauchard
Yan Gauchard

Paru au cœur de cette rentrée d’hiver aux éditions de Minuit, Le Cas Annunziato, premier roman de Yan Gauchard (lire sur Diacritik l’article de Laurence Bourgeon), s’impose déjà comme l’une des plus belles et plus fortes réussites de cette année 2016. Contant l’histoire rocambolesque et pourtant statique de Fabrizio Annunziato, traducteur prisonnier d’une cellule de Fra Angelico à Florence, Yan Gauchard livre un roman distancié et joueur de la disparition ainsi qu’une fable politique sur l’Italie berlusconienne des années 2000. Diacritik a interrogé Yan Gauchard le temps d’un grand entretien sur son puissant premier roman.

Jacques DERRIDA. Photo : Daniel Mordzinski
Jacques DERRIDA.
Photo : Daniel Mordzinski

Derrida analyse le fait que l’écriture est un des refoulés de la philosophie, l’extérieur auquel la tendance métaphysique qui traverse l’histoire de la philosophie n’a cessé de s’opposer, mais contre lequel, en même temps, elle se construit (« l’histoire de la vérité, de la vérité de la vérité, a toujours été (…), l’abaissement de l’écriture et son refoulement hors de la parole ‘pleine’ »). Il y aurait une ambivalence fondamentale de la philosophie, une ambivalence dont la philosophie serait indissociablement la négation.

En 2014, Laurent Margantin entame un projet que l’on pourrait qualifier de prométhéen : traduire les 1000 pages du Journal de Kafka. Traduire et non retraduire tant la version qu’il propose est différente de celle à laquelle les lecteurs français avaient alors accès (signée Marthe Robert), une version amendée par Max Brod, coupée, délestée de tout ce qui pouvait faire scandale (la fréquentation des bordels) ou paraissait extérieur à la pratique diaristique : les fragments de récits, un chapitre de l’Amérique en cours d’écriture.

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Nous apprenons la triste nouvelle de la mort de Jean-Pierre Carasso, traducteur hors pair des plus grands : Carver, Hemingway, Norman Mailer, Alice Munro, la liste est infinie… C’est à travers ses mots, et ceux de sa compagne Jacqueline Huet, que nous avons lu La Conjuration des imbéciles, Jay McInerney, redécouvert Last Exit to Brooklyn («œuvre hallucinée» selon ses propres termes en postface de la nouvelle traduction du livre, en 2014), lu Jim Dodge ou Stanley Elkin. Il a traduit plus de 400 livres depuis le tout premier, Hamlet et Œdipe d’Ernest Jones.

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Tout naît d’une demande éditoriale adressée à Erri De Luca, choisir et traduire du yiddish quelques œuvres d’Israel Joshua Singer, frère du Nobel, inconnu du lectorat italien. Tout part de sa connaissance et de son amour pour le yiddish, et, surtout de ce que représente cette langue. Un univers — « elle possède une structure grammaticale allemande, elle est écrite en caractère hébraïque, elle se lit de droite à gauche » — une mémoire — « parlée par onze millions de Juifs d’Europe de l’Est et rendue muette par leur destruction » — et enfin une famille d’élection, « le yiddish ressemble à mon napolitain, deux langues de grande foule dans des espaces étroits ».

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Mein Kampf, manifeste d’Adolf Hitler dont on connaît la terrifiante postérité, a été écrit en prison, à Landsberg (avec l’aide de Rudolf Hess), et publié en 1925. En 1934, il est traduit en français, sous le titre Ma doctrine. En 2012, l’écrivain allemand Timur Vermes publie un roman Er is wieder da (Eichborn Verlag), traduit 35 langues — et en français par Pierres Deshusses chez Belfond —, un Il est de retour (désormais disponible en poche 10/18) qui résonne étrangement alors que l’on annonce la reparution de Mein Kampf, chez Fayard, traduit par Olivier Mannoni. Le texte nationaliste, antisémite tombe en effet dans le domaine public en janvier 2016.

Danièle Rivière dirige les éditions Dis Voir, spécialisées en culture contemporaine, qui réunissent artistes, cinéastes, philosophes, écrivains, scientifiques, musiciens, designers… Elle est également, en tant que créatrice, engagée dans le cinéma et récemment dans le transmédia. Dans cet entretien, il sera donc question de livres, de films, de science, de Peter Greenaway et Raoul Ruiz, de bd, de nanomonde, d’économie de l’édition, de Pierre Huyghe, Douglas Coupland et François Taddéi, du contemporain et d’imaginaire, du web et de Laurie Anderson… Un entretien placé sous le signe du relationnel et du transversal.