D’une langue l’autre, dans les mots des autres : de Camille de Toledo à Anna Moï (Festival « Enjeux contemporains »)

Camille de Toledo

Dans quelle langue écrire ? Dans quelle langue articuler son récit ? Depuis quels mots venir rendre du monde la mesure ou la démesure active ? Telles pourraient être, en apparence simples et premières, les questions qui viendront se déployer tout au long de l’avant-dernière demi-journée de la 11e édition des Enjeux contemporains qui se tiendra ce samedi.

De fait, de Camille de Toledo à Anna Moï, ne cesse de s’ouvrir une interrogation sur la langue elle-même et sur l’usage non pas tant du monde que du dire du monde. Raconter une histoire dans une langue consiste avant tout pour chacun à ne pas oublier qu’avant de se mettre hypothétiquement au service d’une histoire, chaque langue est d’abord une histoire. Chaque langue est d’abord, à force de parler, une histoire, une cité, une ville, un ensemble de vocables qui ont déjà traîné dans la langue elle-même. User des mots des autres pour dire le monde, pour dire le vivre ensemble, des mots pour tramer d’un nouveau devenir une cité revient à saisir combien la langue n’est jamais une affaire de dénotation mais indéfectiblement une affaire de connotation. À ce titre, peut-être doit-on tenir en exergue cette réflexion d’Umberto Eco que Camille de Toledo cite souvent : « la langue européenne, c’est la traduction ». La langue ne relève jamais de la linguistique mais de ce qu’il conviendrait de nommer une linguiséthique – si le mot n’était pas lui-même intraduisible dans notre propre langue.

Pour venir interroger cette puissance et conjointement cet effondrement de la traduction devant la langue, un premier ensemble réunira Anna Moï, Yolande Zauberman et Pauline Spiechowicz. Il n’est qu’à se saisir effectivement des travaux de Pauline Spiechowicz et Yolande Zauberman, et notamment de leur ouvrage intitulé Les Mots qui nous manquent pour comprendre combien la langue est parfois en soi la frontière elle-même. Vaste et généreuse encyclopédie, il s’agit pour l’auteure d’inventorier l’ensemble des mots dont la traduction est impossible, autant de mots-frontières qui ouvrent à une rêverie sur l’impossibilité du langage à se tenir dans le langage lui-même. C’est finalement cette même question de la littérature dans sa capacité à faire monde que viendra questionner aussi bien Anna Moï notamment signataire en 2007 avec Jean-Marie Le Clézio d’un manifeste pour la littérature-monde qui vise avant tout à contester la notion même de francophonie, attaque qu’elle avait par ailleurs développé un peu plus tôt en préférant parler de désespéranto afin de venir qualifier cette propension à l’universalisme de la langue française.

À ce premier cercle d’interrogations viendra répondre en écho diffracté tout d’abord un entretien avec Heinz Wismann qui, avec Pierre Judet de La Combe, est l’auteur d’un penser entre les langues, à savoir celui qui a tenté, notamment à la suite de Nietzsche, de trouver cet Européen de l’avenir capable de rassembler depuis une langue, de trouver d’une langue l’autre un commun qui puisse faire du disparate une communauté. L’homme qui écrit devient toujours un passeur de langue, le livreur des passages qui comprend, peut-être plus que nul autre, combien écrire dans une langue, c’est déjà se trouver entre deux langues et devoir comme le disait déjà Proust dire une langue dans la langue. Nul doute que Camille de Toledo comme Juan Carlos Mandragon feront à leur tour écho entre deux langues à ce questionnement de Heinz Wismann.

Pour Toledo, tout d’abord, l’entre deux langues est le sort épique d’une européannité dont il s’agit de reconstruire le devenir détruit par tant de guerres et de désastres. Seule la traduction peut sauver l’Europe de son malheur d’Europe si bien qu’il s’agit pour lui de trouver cet entre-deux langues qui va permettre à l’écrivain de trouver ce livre de la Faim et de la Soif capable de réhabiter le monde, de repeupler la Cité et d’habiter littéralement la ville. Le vertige est l’histoire tramée de cette langue d’Europe à la recherche d’elle-même, de son peuple, de son territoire et de son revenir au monde. De la même manière, Juan Carlos Mandragon s’offre, mais bien plus encore peut-être, comme l’écrivain littéral de l’entre-deux langues, celui qui oscille entre le français et l’espagnol. De cette indécision concertée surgit une œuvre tramée par le bilinguisme ou la double inscription du récit dans ces écarts concertés d’une langue l’autre.

On ne sait plus ce qu’est la ville parce que la ville attend encore sa langue, attend de trouver les mots déplacés et placés depuis l’exil et l’exode. Les mots sont dépaysés. Ils sont épuisés par la marche constante du monde qui piétine sans répit les peuples : peut-être dans cet entre-deux langues surgit un héroïsme de la littérature, mince sinon ténu, par lequel elle appelle à redevenir parfois malgré une littérature de l’engagement ou plutôt par les mots des autres du langagement.

DANS LES MOTS DES AUTRES
Théâtre du Vieux Colombier
 Samedi 27 janvier
 2018

9h30 – 10h15 
Paulina Spiechowicz, Yolande Zauberman et Anna Moï 
avec Jean-Marc Moura
10h15 – 11h00 
Heinz Wismann
 avec Antoine Perraud
11h15 – 12h00
 Camille de Toledo, Juan Carlos Mondragón
 avec Dominique Rabaté

Anna Moï