Eric Boury : «Idéalement un traducteur aurait l’épaisseur d’une feuille de papier»

Eric Boury

Si vous êtes amateur de littératures nordiques, vous ne pouvez ignorer le nom d’Eric Boury. C’est à travers ses traductions que les lecteurs français connaissent Arnaldur Indriðason, Jón Kalman Stefánsson, Stefán Máni, Árni Thórarinsson, Eiríkur Örn Norddahl et tant d’autres.
Eric Boury était de passage à Paris la semaine dernière pour une rencontre en Sorbonne : l’occasion rêvée d’interroger ce « passeur d’Islande », selon le très joli mot de Carine Chichereau.

Sur le blog qu’a longtemps tenu Eric Boury, deux citations : l’une est d’un écrivain français, René Char, « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards, ni patience », la seconde est d’un écrivain islandais, Halldór Laxness, en version originale et dans sa traduction par Régis Boyer — « Sá sem ekki lifir í skáldskap lifir ekki af hér á jörðinni. Celui qui ne vit pas en poésie ne saurait survivre ici-bas ».

Ce diptyque dit beaucoup sans doute d’une existence entre deux rives (la Normandie, l’Islande) et deux langues, dans un échange inlassable de l’une à l’autre tenant sans doute du « sacerdoce », un mot qu’emploie Eric Boury lors de notre conversation avant d’en refuser la dimension religieuse. Si le traducteur voue son existence aux textes, c’est dans leur dimension poétique, pour « survivre ici-bas » mais aussi « troubler », si l’on veut reprendre ces deux exergues qui valent manifeste. Eric Boury est un artiste hors pair, aussi à l’aise dans le polar que dans le roman-monde, les univers poétiques ou plus ironiques, autres prétendues frontières qu’il traverse avec allégresse.

« Égards » et « patience » sont sans doute les deux vertus d’un traducteur, solitaire à sa table, face à son ordinateur, filtre entre une langue et une autre, entre deux cultures donc deux visions du monde, devant être fidèle à l’une comme à l’autre. Le traducteur est un auteur, il a pourtant une place paradoxale, il devrait être « aussi fin qu’une feuille de papier à cigarette », poursuit-il, dans une présence-absence néanmoins essentielle. Il est l’interprète d’une musique composée par un autre, métaphore qui était déjà celle de Carine Chichereau pour définir leur passion commune : celle des mots, des textes, des écrivains aussi dont ils sont la voix française, qu’ils accompagnent aussi en festivals et rencontres.

Le traducteur est donc un « drôle d’insecte », ajoute Eric Boury, avec ironie puisqu’il fait référence à ce que Jón Kalman Stefánsson disait la veille des traducteurs, « l’espèce animale la plus importante », parce que, sans elle, il n’y aurait pas de littérature mondiale.

Rencontre avec l’un de ses plus chouettes spécimens :