Camilla Grudova : Bougie

Diacritik vous propose, à l’initiative de Pierre Testard, son traducteur, une nouvelle de Camilla Grudova, « Bougie ».
La version originale de cette nouvelle, « Waxy« , a été publiée par Granta.

Camilla Grudova est une jeune auteure canadienne anglophone, elle vit à Toronto et vient de publier The Doll’s Alphabet, son premier recueil de nouvelles, en Grande-Bretagne, aux éditions Fitzcarraldo (février 2017), recueil inédit en France. The Guardian voit dans son œuvre des échos aux univers de David Lynch, Margaret Atwood and Angela Carter.

Comme nous l’écrit Pierre Testard, « Bougie est l’histoire d’une jeune femme qui traverse les pires difficultés pour se trouver un compagnon et vivre en paix avec lui dans un monde où il est très mal vu de vivre seul.
Les femmes travaillent à l’Usine et s’occupent des hommes et les hommes étudient et passent des concours pour tenter de gagner des prix.
Cette nouvelle, qui verse aussi bien dans le fantastique que dans l’humour noir, décrit un monde étrange où l’on trouve des poupées, des boîtes de conserve, des machines à coudre et des intérieurs lugubres ».

M

nouvelle chambre était une ancienne cuisine. Un de ses murs était recouvert de dizaines de petits placards et de petits tiroirs, d’un frigidaire, d’une cuisinière noire et d’un petit évier marron dont pendait un tuyau beige telle la jambe d’un enfant. La propriétaire m’a dit que le frigidaire et la cuisinière ne marchaient pas mais que je pouvais y ranger des vêtements et d’autres choses. Je pouvais aussi me servir du frigidaire comme penderie.

La chambre était au quatrième étage d’une grosse maison tapissée de papier goudronné vert et partageait un couloir et une salle de bains avec une autre chambre occupée par un couple. Les chambres n’avaient pas de portes, seulement des cadres de portes. Des draps sales recouvraient toutes les fenêtres qui donnaient sur la rue, ce qui donnait l’impression de l’extérieur que la maison n’était rien de plus qu’une coquille vide sur laquelle était suspendue la couverture en patchwork d’un géant.

Ma chambre disposait d’une table, d’un tas de chaises fragiles et d’un canapé qui était censé me servir de lit, en plus du frigidaire et de la cuisinière.

Les placards de la cuisine étaient peints en vert et les murs étaient couverts d’un papier peint brun-roux. Il y avait ici ou là des taches d’eau et de la moisissure noire qui me rappelaient une boîte de viande ouverte puis oubliée. L’eau du robinet était toujours froide.

J’étais soulagée. Dès que j’ai emménagé, j’ai retiré le drap qui recouvrait ma petite fenêtre et j’ai lavé la vitre au vinaigre.

*

Quelques jours plus tôt, une fille de mon Usine a dit qu’elle déménageait car son Homme s’en était bien sorti lors d’un Concours. Elle avait assez d’argent pour quitter son logement et m’a dit que je pouvais l’avoir. Je désespérais de trouver un autre Homme et un logement mais quand je suis allée voir celui-là, ce n’était qu’une partie d’une chambre sinistre – déjà partagée par deux autres couples -, séparée du reste de la pièce par un rideau. Un des Hommes avait les dents marrons et il me lançait des regards lubriques en passant sans cesse sa langue sur sa lèvre supérieure pendant qu’on me faisait faire le tour de la chambre. Ils partageaient une plaque chauffante dégoûtante à quatre et les fenêtres étaient recouvertes de longs rideaux violets épais et moisis. Des Livres de Philosophie Moites étaient empilés un peu partout. Une montagne de boîtes de conserve vides s’entassait dans un coin, telle une maison de poupées pour la vermine. Leurs couvercles métalliques repliés pendouillaient et me rappelaient la langue protubérante de cet Homme.

Que l’Homme d’une autre abuse de vous, c’est la pire chose qui soit. Dans ces cas-là, c’est toujours la faute de la femme. Je savais que je ne serais pas en sécurité là-bas. J’ai eu beaucoup de chance de trouver la chambre-cuisine grâce à une petite annonce trouvée dans un café.

J’avais ma propre lampe à pétrole, ma plaque chauffante, mon grille-pain, ma baignoire en étain et ma bouilloire : Rollo m’avait tout laissé parce qu’il supposait que la prochaine femme avec qui il vivrait aurait déjà tout ça.

Quel plaisir d’avoir un frigidaire dans la chambre, même s’il ne marchait pas. Quand je l’ai ouvert, il avait une odeur de lait qui a tourné. J’ai trouvé un fruit très altéré dans un de ses tiroirs, qui avait tellement de rides qu’il ressemblait à un visage. Je l’ai gardé sur le rebord de ma fenêtre comme une sorte de curiosité artistique jusqu’à ce que je m’aperçoive que ce n’était probablement pas un fruit mais quelque chose de beaucoup plus sombre. Je l’ai enterré dans le petit jardin derrière la maison tôt le matin avant que les autres locataires ne soient levés.

Pauline et Stuart formaient le couple de l’autre chambre. Pauline travaillait dans une Usine où elle cousait des sous-vêtements de femmes. Elle en rapportait des échantillons à la maison et passait beaucoup de temps à les essayer dans la salle de bains, devant son miroir. Les miroirs coûtaient très chers, on avait de la chance d’en avoir un, mais Pauline

squattait tellement la salle de bains que j’ai dû acheter un pot de chambre. Elle était anorexique et la lingerie pendouillait tristement de son corps. Quand elle s’observait dans le miroir, elle laissait la porte de la salle de bains ouverte. J’imagine qu’elle voulait que Stuart passe par là et la voie.

Elle tirait rarement la chasse d’eau des toilettes après les avoir utilisées. Elle laissait des petites pelotes sombres dans la cuvette qui ressemblaient à des crottes de lapin.

*

Je n’avais pas peur de Stuart parce qu’il semblait très soucieux de lui-même.

Il passait son temps à la maison à faire les cent pas dans sa chambre avec un Livre de Philosophie sous le bras, à fumer la pipe et à écouter des disques de Wagner et Tchaïkovski. Il se donnait l’air pensif mais j’étais certaine qu’il pensait seulement à son prochain sandwich à la viande en boîte. Il dégageait une odeur de viande. Ma plaque chauffante fonctionnait rarement parce qu’il monopolisait toute l’électricité pour ses disques. Je gâchais beaucoup d’œufs à cause de ça et je devais boire ma poudre de café mélangée à de l’eau froide.

Stuart portait une robe de chambre rouge molletonnée au-dessus de pantalons retroussés en velours côtelé et de vieilles pantoufles en velours à talonnettes, et ses cheveux blond vénitien décoiffés étaient toujours hérissés et très secs. Quand il sortait pour aller à un Concours ou pour acheter du tabac et des disques, il enfilait une chemise Oxford sale et un pull vert avec les coudes en cuir à la place de sa robe de chambre.

Il rapportait rarement de l’argent des Concours. Il revenait souvent légèrement éméché car les Hommes avaient l’habitude d’aller boire un verre après leurs Concours, mais je crois qu’il faisait semblant d’être plus ivre qu’il n’était pour faire croire à Pauline qu’il avait gagné un gros prix et qu’il avait tout dépensé en alcool. Quelquefois, je pense qu’il ne mettait même pas les pieds dans un bar, il ne sentait pas du tout l’alcool mais il se promenait toute la journée avant de rentrer à la maison.

« La Prochaine Fois, Ne Dépense Pas Tout L’Argent Du Prix En Alcool », disait Pauline sans crier mais d’une voix très forte comme si elle parlait à quelqu’un d’à moitié sourd contre qui elle n’était pas véritablement en colère.

Quand un Homme ne réussissait pas ses Concours, on considérait que c’était la faute de sa femme qui ne le mettait pas dans les meilleures dispositions pour briller.

*

J’étais jalouse des sous-vêtements de Pauline. Je ne pouvais rien rapporter de l’Usine sauf des morceaux de machine à coudre mais ils étaient inutiles sans le socle en fonte, qui ne tenait pas dans ma poche. Mon travail consistait à peindre en lettres dorées sur le socle le nom de l’entreprise de machines à coudre : NIGHTINGALE.

Au début, c’était ennuyeux et cruel de peindre NIGHTINGALE sur toutes les machines. On aurait dit des chats noirs effrayés qui avaient tous le même nom. J’aurais aimé en appeler une DANCEY ou VERONICA, c’aurait été très joli, mais évidemment, j’aurais été virée. En très peu de temps, NIGHTINGALE est devenu le seul mot que j’avais l’impression de savoir encore écrire. Dans la chambre de Pauline et Stuart, il y avait des sous-vêtements féminins en abondance qui pendaient partout comme des toiles d’araignée, des insectes et des fleurs, mais Pauline ne m’en offrait jamais. Le papier peint de la chambre était vert boue. Hormis un lit, une armoire et le bureau de Stuart, tous de la même couleur marron, la chose la plus importante qu’ils possédaient était un gramophone, qui surplombait tout le reste comme une grande fleur en décomposition.

Je n’avais pas de jolis sous-vêtements et peut-être que Rollo ne m’aurait pas quittée si j’en avais eus. Il a gagné un gros prix à un Concours et après cela, nos chemins se sont séparés. Il voulait trouver un meilleur endroit où vivre et une plus jolie fille pour s’occuper de lui. Je ne l’ai pas trop mal pris, je m’étais préparée à cette possibilité et j’étais fière qu’il ait enfin réussi un gros Concours.

Quand j’ai commencé à sortir avec lui, je l’ai emmené au cinéma. C’était très cher mais je voulais lui montrer que j’allais non seulement prendre soin de lui mais qu’on passerait aussi des moments formidables tous les deux. Le film s’appelait Une femme vertueuse. J’ai tout oublié sauf la façon dont le titre est apparu en grosses lettres sur un fond noir. Quand je fermais les yeux, je revoyais le mot NIGHTINGALE flotter dans le noir, comme un film qui va commencer.

Dans la courte période pendant laquelle je n’ai pas eu d’Homme, je me suis achetée un trench-coat gris, des fleurs en plastique, une paire de sandales en gomme rouge, une jupe en tweed avec quelques trous de mites que je pouvais encore repriser et une troisième salopette qu’il me fallait pour le travail.

Je me sentais bien mais il était mal vu d’être Sans-Homme. Je savais que j’allais éveiller les soupçons si je restais seule trop longtemps. Pour rencontrer un Homme, la méthode était la suivante : il fallait se rendre dans un café, commander un café et attendre qu’un Homme vienne vous parler. Ils y allaient souvent par groupes pour étudier. On y trouvait des boxes et des tabourets en bois et tous les sols et les murs étaient carrelés. Dans les cafés pas chers, le carrelage était dégoûtant et fissuré, dans les cafés plus chers, il sentait très fort l’eau de Javel. Un Homme commençait toujours par demander dans quelle type d’Usine on travaillait. L’idéal, c’était une Usine qui défigurait une femme le moins possible et la payait le plus possible. Le travail de Pauline était mieux que le mien ; elle aurait pu trouver un Homme de meilleure qualité que Stuart, quoique ce ne soit pas sûr parce que son anorexie la rendait peu attrayante. Les Hommes appréciaient vraiment de pouvoir peloter les seins des femmes quand ils étaient nerveux.

Mes mains étaient assez abîmées par les composants chimiques de la peinture que j’utilisais au travail. J’ai songé à porter des gants dans les cafés mais ç’aurait été trompeur. Si vous cachez ostensiblement une partie de vous qui est normalement visible, les Hommes savent que c’est pour cacher une espèce de difformité. Je ne voulais pas qu’ils s’imaginent que mes mains étaient pires que ce qu’elles étaient vraiment. J’avais la chance de ne pas être défigurée mais j’avais parfois une méchante toux.

*

Un jour dans un café j’ai vu un grand Homme roux avec plein de taches de rousseur qui me plaisait, mais une fille avec des anglaises brunes et un cache-oeil noir est entrée en pleurant et l’a entraîné par la manche de son manteau avant qu’on ait pu entamer une conversation. Je me sentais affreusement malheureuse. Les affiches me rappelant que j’étais Sans-Homme étaient partout :

PRENEZ SOIN DE VOTRE HOMME
UNE FEMME DE QUALITÉ NE LAISSE PAS SON HOMME MUSARDER NOURRISSEZ BIEN VOTRE HOMME

J’ai échangé avec Pauline une boîte de viande contre un joli ensemble composé d’un soutien-gorge et d’une culotte. J’ai commencé à porter des anglaises — mes cheveux étaient d’une jolie couleur rousse de sirop de sucre — et j’ai mis le rouge à lèvres que je n’avais pas utilisé depuis que Rollo m’avait quittée. Je passais tout mon temps libre assise dans des cafés à chercher des Hommes. Je tombais toujours sur le même couple : un vieil Homme mince qui ne se rasait pas, perdait ses cheveux grisonnants et portait un manteau marron dégoûtant et une écharpe à carreaux crasseuse, et une jeune femme avec un joli corps guindé et de jolis cheveux naturellement bouclés. Sans son visage, elle aurait pu s’en tirer à meilleur compte : elle avait seulement à peu près seize ans mais l’acide lui avait certainement abîmé le visage dans une Usine. Ce n’était pas la première fois que je voyais ça. Ils s’accrochaient l’un à l’autre désespérément et partageaient leur nourriture : une tasse de café et des filets de sirop de sucre roux sur une tranche de toast coupée en deux.

Un soir j’ai vu l’Homme assis tout seul dans le café. J’ai supposé que la fille était tombée enceinte et était morte. L’homme n’a commandé qu’un seul café et ensuite je ne l’ai plus vu dans le café pendant quelques jours avant qu’il ne réapparaisse en compagnie d’une nouvelle fille.

Elle était grosse et chauve, elle avait des taches rouges sur le crâne et elle n’arrêtait pas de jouer avec le faux collier qu’elle portait. L’Homme a commandé un Toast au Sirop de Sucre Roux entier pour lui seul et l’a mangé avec voracité : il mâchait la bouche grande ouverte comme pour sourire. Je me suis sentie malade et je ne suis jamais retournée dans ce café. Ça n’avait pas beaucoup d’importance, le menu était le même dans tous les cafés :

CAFÉ
TOAST AU SIROP DE SUCRE ROUX
VIANDE EN BOÎTE BOUILLIE AVEC TOAST

Quand elle bouillait, la viande en boîte devenait grise et imbibait le toast ; la plupart des gens commandait seulement le Toast au Sirop de Sucre Roux avec du Café. Il y avait aussi des pubs qui vendaient de la bière et du gin mais ils étaient interdits aux femmes, comme les bibliothèques. Ces endroits étaient destinés aux Hommes : ils pouvaient s’y fréquenter et y préparer tranquillement leurs Concours.

J’ai rencontré dans un café une fille qui s’appelait Ann et qui jouait des chansons joyeuses avec un orgue électrique Hammond dans un Bar pour divertir les Hommes et les aider à se détendre. Elle était corpulente et probablement parce qu’elle restait assise toute la journée devant son orgue à appuyer sur la pédale, elle avait une moustache duveteuse et des jambes très épaisses. Elle fumait très vite, en portant sa cigarette à sa bouche comme quelqu’un qui se goinfre de petits apéritifs.

Ses doigts dansaient sur la table, ses épaules frétillaient en cadence et elle émettait un bourdonnement avec sa bouche pour imiter le son de l’orgue.

Elle m’a dit qu’elle avait dû couper les boucles ravissantes qu’elle portait parce que des Hommes ivres s’amusaient à les attraper. Elle avait maintenant une coupe au bol très courte. Elle portait une robe bleue avec un corsage en plastique attachée à sa poitrine par une épingle à nourrice et elle avait des auréoles sous les bras.

C’était l’heure de sa pause : elle n’avait pas le droit de manger dans le Bar. Ils vendaient de la bière, du gin, des cornichons et des toasts. Leur spécialité, c’était les cornichons. Parfois, avec les autres filles, elle en piquait discrètement et les rapportait chez elle. Tant que ce n’est pas de la moisissure, un truc vert est toujours bon à manger, a-t-elle dit. Découpe-le et mets-le dans un sandwich avec des œufs durs écrasés et de la viande en boîte. Si ton Homme vaut quelque chose, il te rapportera un cornichon du bar. J’étais trop gênée pour lui avouer que je n’avais pas d’Homme.

Son Homme s’appelait Petit Bernard et ses mains étaient comme des pieds de poule, tout tordus avec seulement trois doigts et un moignon qui ressemblait à peine à un pouce. Il était assez intelligent mais ne réussissait jamais les Concours parce qu’il écrivait trop lentement. Il n’arrivait jamais à les terminer à temps. Ann avait de bonnes mains à en revendre et elle trouvait injuste qu’ils ne la laissent pas assister Petit Bernard ou qu’ils ne lui accordent pas quelques heures de plus pour la rédaction des Concours.

Petit Bernard était son premier Homme et serait son dernier. « Je ne l’échangerais pas contre Tout le Sirop de Sucre Roux du Monde », a-t-elle dit avant de retourner au travail.

Quand elle est partie, j’ai remarqué que le fond de sa robe était délavé et brunâtre parce qu’elle était tout le temps assise dessus et j’étais contente de pouvoir porter des salopettes au travail à la place de ces robes qui s’abîment facilement.

Je suis restée dans le café jusqu’à la nuit tombée et les panneaux pour les Concours s’allumaient tout au long de la rue. En partant, j’ai remarqué un jeune Homme adossé au mur de l’immeuble d’en face. Au-dessus de lui, on pouvait lire le panneau suivant :

CONCOURS 24 HEURES SUR 24 ON PAIE EN LIQUIDE

Il avait une valise d’enfant entre les jambes avec un motif brodé de lapin blanc à bonnet.

Le jeune Homme portait un long pardessus vert de femme, un pull jaune, un pantalon en laine trop large et court pour ses longues jambes et de drôles de chaussures sans lacets. Il pissait sans avoir défait son pantalon et la cuisse gauche de son pantalon noircissait rapidement. Ses cheveux étaient noirs et très clairsemés comme ceux d’une femme qui travaille dans une Usine remplie de produits chimiques. Il avait l’air d’avoir dix-sept ans ou un peu plus. On m’avait appris à ne pas me fier aux apparences, le plus important c’est ce qu’il y avait à l’intérieur d’un Homme, mais celui-ci était si beau que même s’il avait été empaillé, ça m’aurait été égal. J’avais hâte qu’il me parle : peut-être qu’il ne le ferait jamais. Avant de l’aborder, j’ai mis mes vilaines mains dans mes poches, au cas où.

La valise était un bon signe. Peut-être qu’il venait de quitter une femme et qu’il lui en fallait une autre, ou encore mieux, peut-être qu’il n’en avait jamais eu. Il semblait ivre ou nerveux à cause de ses Concours et il a tout de suite accepté de me suivre jusqu’à chez moi. Je lui ai dit que j’allais prendre soin de lui et j’ai porté sa valise pour lui jusqu’à la maison.

Je ne me suis pas rendue compte qu’il sentait si mauvais avant d’arriver dans l’entrée de l’immeuble : c’était une odeur d’urine, de lait tourné et de souris.

Il n’y avait pas assez d’électricité pour chauffer l’eau donc il a été obligé de prendre un bain froid rapide. Je l’ai frotté furieusement au savon jusqu’à ce qu’il soit rouge et grelottant.

Comme il avait très froid en sortant, je lui ai donné un gros pull bleu avec des boutons de cuivre, une chemise de nuit blanche en coton et un toast avec une tasse chaude de bouillon aromatisé au bœuf.

Il a aussi mis des chaussettes et un caleçon gris qui étaient dans sa valise mais je les lui ai fait enlever parce qu’ils n’avaient pas été séchés correctement et sentaient le moisi. Je lui ai prêté une de mes paires de chaussettes. Pendant qu’il mangeait, j’ai défait le reste de ses affaires – des livres pour enfants et des vêtements.

Quand j’ai vu qu’il n’avait pas de Livres de Philosophie, je me suis rendue compte qu’il n’avait probablement pas de papiers d’identité non plus. J’ai eu peur mais je l’avais déjà ramené à la maison.

Quand il a entendu Pauline et Stuart monter l’escalier et entrer dans la chambre de l’autre côté du vestibule, il a eu peur et il a essayé de s’enfuir. Je l’ai poussé sur le canapé et je l’ai retenu en lui couvrant la bouche d’une main. « Ils s’attendaient à ce que je trouve un Homme d’un jour à l’autre. Et ils n’ont pas besoin de savoir que tu es sans papiers. »

Il était suffisamment maigre pour qu’on tienne tous les deux confortablement sur le canapé qui s’affaissait. C’était comme si je m’allongeais à côté d’une jolie branche pâle. J’ étais terrifiée à l’ idée qu’ il me quitte dès que je serais endormie mais je me suis réveillée au milieu de la nuit uniquement parce qu’il essayait d’entrer en moi, donc j’ai écarté les jambes pour lui rendre la tâche plus facile.

Il s’appelait Paul, il n’était personne et il n’avait jamais passé un Concours.

Ses parents l’ont appelé Bleuet à la naissance parce qu’il était bleu et froid. Enfant, il dormait à côté du four ouvert.

Une fois, ils l’ont mis dans le four en promettant de ne pas l’allumer et lui ont dit de ne pas en sortir tant qu’il entendrait du bruit. Quand il est sorti, l’appartement était vide et ses parents étaient partis. Des femmes plus âgées l’ont pris chez elles jusqu’à ce que ça devienne dangereux : c’était un clandestin et elles ne voulaient pas qu’on pense qu’il était leur enfant. Il vivait sous les escaliers, dans les ombres, les placards et les greniers.

Le nom de Paul lui est venu d’un livre pour enfant et il se l’est donné parce que celui de Bleuet lui rappelait trop ses parents et l’attristait. Il lui manquait de nombreuses dents et il ne pouvait pas toujours contrôler sa vessie. Ça ne me gênait pas parce qu’une des premières choses qu’une fille apprenait à l’école est que chaque Homme a ses propres problèmes et il est de notre devoir de prendre soin d’eux. J’ai pris l’habitude de faire le ménage et de voir les caleçons gris et flasques de Paul étendus sur toutes les surfaces de la

chambre. En séchant, ils gouttaient comme des nuages chargés de pluie. Après notre première nuit ensemble, j’avais si peur de le laisser seul que je me suis trompé en peignant le mot « nightingale » sur trois machines à coudre alors que c’était le mot que je connaissais le mieux au monde.

« NITINGALE, NIGTINGALE, NIGHTNGALE. »

Quand je suis rentrée à la maison, Stuart faisait des allers retours dans notre cuisine en s’adressant à Paul, qui était prudemment assis sur une chaise pliante, les genoux serrés l’un contre l’autre et le visage très pâle.

Paul n’arrêtait pas de hocher la tête pendant que Stuart lui parlait de Concours et, à mon grand soulagement, ne lui posait aucune question.

J’ai dit à Stuart qu’il était temps de partir, Paul devait dîner.

Paul m’a dit que Stuart n’avait pas arrêté de parler de Concours et qu’il n’y avait absolument rien compris.

Le lendemain matin, je lui ai laissé de l’argent pour qu’il aille au marché aux puces ou aille s’asseoir dans des cafés. Je lui ai acheté des Livres de Philosophie pour que Pauline et Stuart n’aient pas de soupçons.

*

Pendant un certain temps, Stuart a pris Paul pour une sorte de jeune génie parce qu’il était très vague mais il l’a vite oublié quand il a compris qu’il ne lui serait d’aucune utilité immédiate.

Comme il n’était pas inscrit aux Concours, Paul passait son temps à flâner ou à rendre notre maison plus agréable à vivre. Il a fait un ou deux tapis avec des bouts de chiffons pour recouvrir le sol très froid, il savait raccommoder des vêtements et il pouvait faire des œufs de toutes sortes de façons intéressantes. Il a cloué une couverture en laine au cadre de notre porte pour qu’on ait plus d’intimité. Parfois, on distinguait un mouvement derrière la couverture comme si quelqu’un lui donnait des petits coups mais on ne savait pas si c’était Pauline ou Stuart.

Paul a découvert qu’un des tiroirs de la cuisine était plein de fourchettes et de cuillères.

D’après lui, il fallait être idiot pour laisser autant de cuillères et de fourchettes dans un endroit comme celui-là et croire qu’elles ne seraient pas volées. Peut-être que le dernier locataire les a laissées et le propriétaire était trop paresseux pour fouiller l’appartement à la recherche de trésors avant de le louer à nouveau. Quant à moi, j’avais eu trop peur d’ouvrir les placards après ce que j’avais trouvé dans le frigidaire.

Paul a vendu une partie des fourchettes et des cuillères au marché aux puces et est revenu avec un sac d’oignons jaunes. On a mangé des oignons frits avec du pain pendant des semaines. L’odeur rendait Pauline complètement folle. Ce qu’elle mangeait – des verres de lait rationné et des tranches de pomme – devait avoir le moins de goût possible.

On a aussi fait des folies en partageant un petit pain, de la même boulangerie où j’achetais du pain, mais Paul a failli s’étouffer car les morceaux rouges et verts de fruits confits incrustés sur le dessus étaient en fait en plastique. Il a longuement pleuré après.

J’ai rapporté de l’Usine des rations de lait en poudre, d’œufs, de margarine, de viande en boîte, de pêches en boîte, une pomme fraîche et luisante, des bouillons de cube aromatisés au bœuf et un petit sachet de tabac de mauvaise qualité. Chaque mois on nous donnait une petite tranche de fromage jaune et pâle avec une croûte orangée. D’après ce que beaucoup disaient, c’était un fromage qui ne fondait pas mais transpirait plutôt. Il me plaisait quand même, surtout avec des pêches en boîte. On nous donnait aussi une boîte de sirop de sucre roux tous les trois mois.

Dans la période entre Rollo et Paul, au lieu de conserver mes denrées non périssables comme une femme seule était censée le faire, j’ai tout mangé et j’ai pris du poids.

Dans le cas où un Homme n’avait pas gagné de prix et n’avait donc pas d’argent à dépenser, le reste des économies devait servir pour le loyer, le pain, le tabac, les Livres de Philosophie ainsi que pour les autres besoins éventuels d’un Homme. Paul ne consommait pas de tabac et avait peu de besoins. Il mangeait même moins que moi.

J’avais peur que Pauline et Stuart découvrent que Paul n’était pas inscrit aux Concours, mais à part ça, ma seule inquiétude était de tomber enceinte. Paul m’a appris toutes sortes de ruses Inhabituelles que je n’avais jamais essayées avant : elles me plaisaient et d’après lui elles n’entraînaient pas de bébé.

Pour me payer la pilule, il aurait fallu que j’économise mon salaire pendant plusieurs mois sans rien acheter. C’était quasi impossible sans l’argent qu’offraient les prix des Concours. Certains Hommes n’aimaient pas dépenser l’argent des prix en moyens de contraception ; ils préféraient l’alcool, le tabac et les nœuds papillon. Il y avait toujours des histoires de filles qui se jetaient dans les escaliers pour mettre fin à leur grossesse et se tuaient ou se retrouvaient handicapées, ou de petits bébés bleus abandonnés dans des poubelles ou tués dans des fours et des éviers.

Il y en avait beaucoup qui disaient : « Il paiera, je sais qu’il paiera, il m’aime », mais bien sûr, cela arrivait rarement et la fille mourait d’une manière ou d’une autre. Ça revenait moins cher de se trouver une nouvelle femme. Déclarer une grossesse et une naissance coûterait encore plus cher que d’acheter la pilule, et je ne pouvais me payer ni l’un ni l’autre sans l’argent des Concours.

Pourtant, certains y arrivaient : voilà pourquoi il y avait autant d’Hommes et de femmes, dont moi. Le But de la Vie, c’était de trouver un Homme qui avait gagné assez d’argent aux Concours et qui voulait aussi des enfants. Je ne me souviens pas de mes propres parents. A l’âge de trois ans, les garçons et les filles devaient partir de chez eux. Les filles apprenaient les Compétences et Perspectives de la Vie à l’école pendant cinq ans avant d’aller travailler dans une Usine d’Apprentissage où l’on fabriquait en général des vêtements de garçons et des jouets, tandis que les garçons restaient à l’école jusqu’à l’âge de seize ans et se mettaient ensuite à passer des Concours et à chercher une femme capable de s’occuper d’eux.

Pour apprendre à se détendre et à prendre du plaisir avec les femmes, les garçons commençaient d’habitude avec une femme plus âgée, qui n’était plus fertile et ne les mettrait donc pas dans l’embarras. En dépit de ces qualités, les femmes plus âgées étaient bien sûr en concurrence avec les femmes de mon âge – en milieu de vingtaine. Ces femmes étaient plus désirables sexuellement et voulaient absolument trouver un Homme aussi jeune que possible parce qu’il aurait plus de chances de réussir qu’un Homme plus âgé. Une fille étrange et sotte s’attachait à un homme plus âgé qui échouerait forcément aux Concours et dans la Vie. Ce genre de couples était la risée de la Société.

Les femmes étaient logées et nourries dans les dortoirs des Usines d’Apprentissage jusqu’à l’âge de treize ans. Pendant cette période, on leur donnait une petite paie qu’elles étaient censées dépenser dans des choses qui les rendraient plus désirables aux yeux des Hommes ou rendraient leur maison plus désirable – des bas ou une bouilloire par exemple. On leur disait que si elles n’avaient pas de bouilloire ou de papier toilette et qu’elles ramenaient un Homme chez elles, il leur rirait au nez et partirait. Les Hommes avaient l’habitude des dortoirs confortables de leurs écoles. Les femmes quittaient les dortoirs avec suffisamment d’argent pour louer une chambre et une valise pleine d’objets pratiques, prêtes à chercher des Hommes et un meilleur travail.

Les Hommes devenaient fous des femmes qui quittaient les dortoirs des Usines d’Apprentissage pour la première fois, surtout si elles n’avaient pas encore leurs règles. En général, ils vivaient déjà avec une femme qui savait s’occuper d’eux et voulaient seulement profiter d’ elles. T ant qu’ elles ne tombaient pas enceintes et qu’ elles n’attrapaient pas de maladies, les femmes étaient encouragées à apprendre par elles- mêmes ce qu’était un Homme et ce qu’il désirait, ce qui leur était quasiment impossible à l’Ecole et dans les Livres. Certaines filles ne survivaient même pas un an après leur sortie des dortoirs. Quand je pensais à toutes les amies que j’avais perdues de cette façon, j’en étais encore attristée. Après mon premier, je ne suis plus jamais sortie avec un Homme qui n’avait pas de moyens de contraception, c’est comme ça que j’ai survécu. J’ai rencontré Rollo quelques années après avoir quitté les dortoirs, il avait vingt ans passés et il prenait la pilule au sérieux : il a sacrifié beaucoup de jolies choses pour que je puisse l’avoir, comme du tabac de qualité et des disques.

Les filles qui n’avaient pas encore leurs règles étaient appelées les Abordables parce qu’elles n’avaient pas besoin de la pilule. Certains Hommes traînaient autour des dortoirs des usines en quête d’Abordables. Je faisais partie des nombreuses filles qui couchaient avec ces Hommes pour apprendre et éviter de se ridiculiser le jour où elles chercheraient des Hommes de meilleure qualité avec qui vivre. De temps en temps, une fille mourait de douleur donc il fallait faire attention, ne pas être imprudente et ne pas être trop jeune. Ça entraînait aussi des Cauchemars et aucun Homme ne voulait s’installer avec une fille qui faisait des Cauchemars ou était nerveuse.

Les Hommes appréciaient la stabilité et le confort par-dessus tout mais il y avait aussi ceux qui ne visaient que les Abordables et en abîmaient beaucoup.

*

J’ai continué à prendre du poids et j’en rejetais la faute sur le petit appétit de Paul jusqu’à ce que mes règles s’arrêtent. Pauline n’avait pas ses règles à cause de son anorexie. J’ai commencé à porter des pulls par-dessus ma salopette au travail en espérant que personne ne le remarque.

Il serait impossible de déclarer notre bébé parce que Paul était sans papiers. Il y avait quelque chose de libérateur là-dedans même si l’idée de la douleur et peut-être même de la mort me faisait peur. Paul avait vraiment pris l’habitude de vivre dans une maison normale et il n’y aurait plus personne pour s’occuper de lui.

Notre quartier n’était pas des plus aisés donc on n’y voyait pas de bébés, si ce n’est ceux qui étaient morts dans des poubelles ou enveloppés dans du tissu le long des trottoirs. Un weekend, au début de ma grossesse, j’ai pris un tram jusqu’à un quartier plus aisé, où vivaient des Hommes qui avaient réussi, pour essayer de voir des Mères. Et j’en ai vues, qui poussaient des landaus. Elles semblaient méfiantes, fatiguées et très heureuses. J’essayais de jeter un œil dans les landaus pour voir un vrai bébé vivant mais j’étais timide. J’en entendais qui pleuraient et je me suis demandé comment j’allais faire pour empêcher le mien de faire autant de bruit quand il serait là.

Ces femmes avaient un joli maquillage, de jolis visages et de jolis vêtements, et je ressentais une mystérieuse excitation malgré les épreuves effrayantes qui m’attendaient. Elles seraient obligées de donner leurs enfants quand ils atteindraient l’âge de trois ans mais tant que le mien était bien caché et vivant, je pourrais le garder avec moi.

On trouvait toutes sortes de poupées en plastiques, de poussettes et de blocs de lettres colorés au marché aux puces mais on avait trop peur d’être vu en train d’acheter des trucs pour bébé et d’être dénoncé. Paul a fabriqué une balle avec des élastiques : il l’a recouverte de colle pour éviter que les élastiques ne se délient et que notre enfant en avale un et il a peint une étoile rouge dessus.

Il aussi cousu de superbes poupées avec de vieilles chaussettes et la laine colorée de vieux pulls pour les cheveux, puis il leur a dessiné des visages joyeux.

*

J’ai accouché un vendredi après le travail. J’ai eu des crampes et des vertiges toute la journée et mes NIGHTINGALES étaient tout tremblants. J’ai mangé quatre œufs durs quand je suis rentrée à la maison après quoi je me suis sentie encore plus mal, et quelques heures plus tard je suis allée aux toilettes où j’ai accouché et eu la diarrhée en même temps. J’ai fourré ma bouche de papier toilette en le mâchant pour éviter de hurler. J’ai emballé la petite chose, pas plus grande qu’une main, dans du papier et j’ai couru jusqu’à la cuisine pour la laver avec de l’eau réchauffée à la bouilloire et du désinfectant.

C’était un minuscule enfant cireux, comme une petite croûte de fromage, qui ne pleurait presque jamais. Je crois qu’il savait par une espèce d’instinct de survie qu’il ne devait pas pleurer et Paul faisait très attention ; il le nourrissait au lait et lui changeait toujours ses couches de chiffon avant qu’il ne se fâche. Paul se débrouillait bien avec les enfants, peut- être parce qu’il avait lu beaucoup de livres pour enfants.

On avait trop peur pour lui donner un vrai nom donc on l’a appelé Bougie.

On a décidé qu’il aurait un vrai nom lorsqu’il aurait l’âge et le discernement pour s’en choisir un.

Bougie était si petit que j’ai d’abord cru qu’il n’y avait pas vraiment de différence entre avoir ses règles et accoucher mais le lundi suivant au travail, je me suis évanouie. Pensant que j’étais anémiée, ils m’ont donnée mon après-midi et une ration supplémentaire de bouillon aromatisé au bœuf. Ça a été un vrai bonheur d’avoir l’après-midi libre : je me suis allongée sur le canapé avec Bougie bordé sous ma nuisette et Paul nous a lu tous ses livres les uns après les autres.

On a laissé son cordon à Bougie jusqu’à ce qu’il devienne tout marron, se flétrisse et tombe. Je l’ai jeté dans les toilettes et j’ai tiré la chasse.

Paul voulait aménager le frigidaire en nursery cachée pour Bougie mais j’avais peur qu’il s’asphyxie. On a trouvé un vieux panier à piquenique avec un couvercle plein de trous au marché aux puces. On y a mis une poupée et un oreiller et Bougie a eu l’air de s’y plaire. On a caché le panier derrière le grand portrait encadré d’un vieux Monsieur à barbe qui venait aussi du marché aux puces.

Paul faisait des grandes promenades avec Bougie empaqueté dans une écharpe sous son manteau mais je ne le laissais pas aller au marché aux puces avec lui à cause de tous les animaux.

Les femmes y vendaient des crapauds, des vers de terre et des poulets déplumés qui semblaient malades. J’ai connu quelqu’un qui est mort après en avoir acheté un et l’avoir mangé ; il valait mieux manger les rations de viande de l’Usine. Certaines personnes faisaient bouillir et frire les crapauds. On trouvait aussi des rats, des pigeons et des lapins. Il fallait être une femme désespérée pour en arriver à vendre ces animaux-là mais il y avait des gens suffisamment stupides pour les acheter, les bébés lapins en particulier.

J’ai connu une fille qui s’est mise une plume de pigeon toute blanche dans les cheveux parce qu’elle trouvait ça beau et unique mais la plume était pleine de maladies et l’a rendue aveugle. Une autre fille a acheté un bébé lapin comme animal de compagnie mais il l’a mordue et elle est morte de façon atroce.

Il y avait partout des femmes dont le travail consistait à vaporiser les animaux sauvages avec du poison ; elles avaient une très mauvaise peau et les cheveux très fins. Très peu d’entre elles avaient des Hommes.

Une fois, Paul est rentré d’une promenade avec une vieille boîte métallique de biscuits salés, et il y avait dessus la photo d’un garçon en pull vert qui donnait à manger à un chien de chasse des biscuits tartinés à la confiture. La boîte avait la forme rectangulaire d’une maison, et Paul n’arrêtait pas de dire que ce serait formidable si elle avait aussi les dimensions d’une maison : on pourrait vivre heureux à l’intérieur pour toujours, avec le chien de chasse pour veiller sur nous et des bons biscuits salés tout blancs à manger.

La boîte deviendrait très chaude et nous brûlerait, ai-je dit, et sans fenêtres il ferait noir. Il n’a rien dit mais un peu plus tard il semblait avoir oublié la boîte. Je m’en suis servie pour protéger notre poudre à café de la vermine mais je n’arrêtais pas d’y trouver des boutons, des morceaux de papier roulés en boules et des petites fleurs en plastique.

J’en ai parlé à Paul et il m’a dit qu’une fois quelqu’un lui avait donné une tranche de gâteau à la poudre de gingembre avec une piécette cachée dedans et que c’était la plus belle chose qui lui soit arrivée avant notre rencontre. Il pensait que ça portait bonheur et ne m’écoutait pas quand je lui disais que je pouvais m’étouffer avec un de ces boutons.

Quand Bougie avait des gaz, sa bouche s’ouvrait dans un étrange gémissement silencieux.

Paul mettait un de ses doigts couvert de sirop de sucre roux dans la bouche du bébé pour qu’il le suce comme une tétine mais un jour, ça n’a pas marché et Bougie a poussé pour la première fois un hurlement horrible, celui qu’il n’avait pas poussé à la naissance ; j’étais à la fois ravie qu’il ait produit un tel son et terriblement effrayée que les voisins l’aient entendu. Ce que Stuart avait fait.

Il a soulevé la porte en laine et a surgi dans la cuisine avec sa pipe dans la bouche. Il regardait fixement Bougie, que Paul tenait dans ses bras.

« Le tabac de Pauline ne nous suffit pas », a-t-il dit, avant de prendre ma boîte à tabac de la table et de quitter la cuisine sans un regard de plus pour Bougie.

On n’a pas réussi à dormir cette nuit-là, Paul n’arrêtait pas de marmonner de nouveau au sujet de la boîte de biscuits salés mais Stuart ne nous a pas dénoncés le jour d’après et Pauline ne semblait pas non plus être au courant pour le petit. Pourtant, le jour de la distribution des rations, Stuart est entré dans la cuisine et a repris mon tabac avec une boîte de viande. Deux semaines plus tard, il nous a dit qu’il y avait du bien meilleur tabac dans le monde, comme celui de Goodes par exemple, et on a su que la ration de tabac de l’Usine ne suffirait plus pour le faire taire. Ça a vraiment entamé notre budget. Paul a vendu plus de fourchettes et de cuillères mais on n’avait plus de quoi s’acheter du pain. On devait manger des œufs et de la viande sans toast puis des œufs sans viande. Stuart mangeait toute notre viande en boîte et toute celle de Pauline. Il entrait dans la cuisine quand ça lui chantait et prenait du café ou de la margarine alors qu’il en avait assez dans sa chambre, et son odeur de viande était insoutenable.

*

Ensuite Stuart est tombé Malade.

Ils n’avaient pas assez d’argent pour acheter des médicaments. Pauline nous a fait du chantage pour qu’on leur en donne. On a dû vendre toutes nos chaises et la plupart de nos vêtements, y compris mes sandales rouges et aussi une partie des livres de Paul. Il fallait être idiot pour tomber Malade sans économies, toute personne responsable mettait un peu d’argent des Concours ou du travail de côté dans une tirelire spéciale pour les Maladies. Même moi je l’avais fait et je m’en étais servie pour acheter une petite bouteille de désinfectant quand j’ai eu Bougie.

Ils ont refusé de vendre leur gramophone au marché et Stuart, couché dans son lit, le gardait toujours allumé : ça a consommé toute notre ration d’électricité. Pauline frottait Stuart avec du désinfectant et lui donnait un sirop vert qui sentait terriblement mauvais et de petites vitamines blanches mais ça n’a eu aucun effet et elle a jeté tous les médicaments.

En sortant les poubelles deux jours après le début de la maladie de Stuart, j’ai remarqué que les boîtes de viande empilées dans le couloir étaient percées de trous minuscules, on aurait dit de petites cages.

Je ne savais pas qui de Pauline ou de Paul l’avait fait. Paul paraissait trop innocent et Pauline aimait vraiment Stuart.

Elle restait à son chevet et le nourrissait de simples tasses d’eau bouillie, la tête enrubannée dans une écharpe bleue, comme dans cette photo qu’elle avait d’une femme portant un manteau rouge et bleu entourée de paillettes et d’autres jolies choses.

Pauline a demandé à Paul d’apporter de l’eau à Stuart pendant la journée quand elle serait au travail mais je n’étais jamais sûre qu’il le faisait.

Il avait si peur de voir Bougie attraper la Maladie qu’il gardait la fenêtre ouverte pour avoir de l’air frais et passait autant de temps possible dehors, avec Bougie sous son manteau, quelques œufs durs et un thermos de café dans son sac à dos. Pauline avait toujours un gros foutoir infect à nettoyer quand elle rentrait du travail, Stuart arrivait toujours trop tard aux toilettes et la plupart du temps il régurgitait ce qu’il avait mangé. Il ne voulait rien manger d’autre que des pêches et des pommes en boîte. Pauline nous obligeait à leur donner les nôtres et j’étais très inquiète des carences en vitamine C de Paul, même si à cause de l’odeur des pêches en boîte vomies dans le couloir, il jurait qu’il n’en mangerait plus jamais.

*

Évidemment, Pauline n’a pas arrêté de travailler et Stuart est mort quand elle n’était pas là. Il ne bougeait plus et se putréfiait quand elle est rentrée chez elle. Son corps a été emporté par deux femmes massives vêtues de vieux costumes d’homme bouffants. Ça a coûté une somme exorbitante et j’ai dû la payer. Ces femmes lançaient des regards sévères à Pauline pour avoir laissé son Homme tomber Malade et mourir. Elles portaient toutes les deux un chignon ; l’une avait le visage grêlé et l’autre avait mis de la poudre marron dans ses cheveux pour les faire paraître plus épais qu’ils n’étaient. Elles devaient sans doute manipuler beaucoup de produits chimiques dans leur travail qui leur ont abîmé les cheveux et la peau. Elles ont descendu l’escalier le pas lourd et le corps de Stuart, emballé dans une couverture en laine verte, était très enflé.

Cette nuit-là, après son départ, j’ai rêvé que Stuart était toujours vivant mais que ses jambes étaient faites de viande en boîte. Il m’a dit qu’elles étaient trop grasses et m’a forcé à les ronger jusqu’à ce qu’elles deviennent fines et gracieuses mais elles gardaient cette horrible couleur rouge et ce goût très sec. Quand je me suis réveillée, j’avais mal à la tête à cause de la déshydratation et Bougie, qui dormait dans une petite crevasse entre nous, avait sali sa couche. Ses pauvres petites jambes étaient aussi maigres et livides que les doigts de Paul. Je pleurais en les embrassant et en lui changeant sa couche sur la table de la cuisine.

Comme elle avait le gramophone et beaucoup de lingerie, Pauline n’aurait aucun mal à trouver un nouvel Homme mais les semaines passaient et elle n’en ramenait toujours pas.

Comme elle ne mangeait presque pas, elle avait placé ses réserves – de la viande en boîte du tabac et d’autres produits – autour du gramophone de Stuart pour créer une sorte de monument à sa mémoire, je crois. Les œufs et les pommes ont pourri, l’odeur était atroce quand on passait devant sa chambre. Elle s’est mise à porter la vieille robe de chambre de Stuart dans la maison, avec de la lingerie en dessous et un bonnet écossais bleu marine.

Elle se tapissait dans la cage d’escalier comme une araignée et grattait parfois notre porte en laine comme un chat en demandant des choses bizarres, des boutons, des fourchettes ou des chaussettes. Elle ne s’intéressait pas du tout à Bougie mais on disait oui à tout ce qu’elle demandait, ç’aurait été trop dangereux pour nous de déménager.

Quand elle a passé la tête à travers la porte en laine et a dit dans un grand murmure : « Paul, je t’ai vu et entendu lui faire des choses Inhabituelles, je veux que tu me les fasses à moi, sinon je vous dénoncerai », on ne pouvait pas dire non.

Elle est rentrée dans la cuisine nue sous la robe de chambre de Stuart, qui devenait toute miteuse, et j’ai vu qu’elle était parfaitement imberbe. Ça m’a fait penser à plein de choses affreuses : à des asticots, des bébés, des œufs et du vieux pain. « Si tu étais inscrit aux Concours, tu ne saurais pas faire toutes ces choses », a-t-elle dit. Elle a pris Paul par la main et l’a entraîné dehors. Bougie s’est mis à pleurer. Une fois qu’ils étaient sortis de la cuisine, moi aussi. Quand il est revenu, Paul a dit que c’était comme essayer de manger des vers froids. Il a bu cinq tasses de café en grattant sans arrêt les croûtes de lait de Bougie. Pauline lui demandait de le faire presque tous les jours. Paul mouillait le canapé plus souvent et je me réveillais tout le temps en sueur au milieu d’un mauvais rêve.

J’ai fait un cauchemar : Paul avait NIGHTINGALE écrit dans le dos et j’avais beau frotter très fort, je n’arrivais pas à lui enlever. Le matin suivant, j’ai cherché le mot partout sur son corps mais je n’ai rien trouvé.

En faisant des trucs à Pauline, Paul l’empêcherait de trouver un nouvel Homme qui pourrait potentiellement nous dénoncer mais je ne supportais pas l’état dans lequel ça le mettait.

Un matin, avant le travail, je suis entrée dans la cuisine et j’ai découvert

PAULINE + PAUL

gravé dans le cadre de la porte.

J’étais très fâchée, à tel point que Paul a dit qu’il allait changer de nom. Il a parcouru tous ses livres en lisant les noms à voix haute :

« George. »
« Billy. »
« Rupert.»
« Cyril. »

Mais aucun n’allait tout à fait.

Son nom lui collait à la peau comme un tatouage. J’aimais bien le nom de Paul. Si seulement les Pauline n’existaient pas. Paul et Pauline étaient minces et avaient les cheveux bruns et minces comme s’ils avaient été faits dans la même Usine. Si on s’était levé et on était parti, Paul, Bougie et moi, Pauline nous aurait dénoncés et on aurait été chassé. On a vraiment commencé à détester cette maison, on y était pris au piège. C’était comme si on vivait dans le ventre d’un crapaud, disait Paul, et Pauline était comme une méchante langue qui léchait toutes choses pour leur donner sa propre odeur. Elle exigeait de passer toujours plus de temps avec Paul : il devait passer toutes ses soirées et ses nuits avec elle. Bougie en a eu la colique ; je devais taper sur des casseroles et chanter pour que les autres voisins ne l’entendent pas pleurer. Je n’arrivais pas à dormir et j’ai eu des problèmes au travail pour avoir écrit NIGHT, NIGHT, NIGHT, NIGHT sur quatre machines à coudre en oubliant la fin du mot.

Paul faisait le renfrogné avec elle ; quand il ne lui faisait pas l’amour dans la manière Inhabituelle, il restait là, debout ou assis, à faire la tête, mais Pauline jouait la sotte, c’était horrible : elle riait, elle lui mettait des claques pour s’amuser et après s’être mis des bouts de sirop de sucre roux sur le visage avec une cuillère, elle l’obligeait à les lui enlever en l’embrassant.

Il fallait qu’on lui rende la pareille. Paul a décidé que si Pauline se retrouvait aussi avec un bébé, elle ne pourrait pas dénoncer le nôtre. On pourrait alors fuir et vivre le genre de Vie errante et cachée qu’il avait déjà eu, mais libéré de Pauline, qui avec un peu de chance se jetterait dans l’escalier ou par la fenêtre, si elle n’était pas déjà morte en couches ou de honte.

Je lui ai dit que c’était impossible : Pauline ne pouvait pas avoir d’enfants parce qu’elle était trop maigre.

Il suffisait de l’engraisser, a répondu Paul, comme les sorcières le faisaient avec les enfants dans les contes de fées qu’il me lisait quand on passait plus de temps ensemble.

Paul a commencé à coucher avec elle dans la manière habituelle, il lui donnait envie en étant moins renfrogné et en gloussant parfois avec elle. Ça ne le gênait pas plus de le faire dans la façon habituelle que de faire des trucs Inhabituels parce qu’il s’agissait en fin de compte de faire du mal à Pauline.

Je crois que la manière habituelle rendait Pauline sentimentale. Elle a commencé à manger un peu plus mais ça ne suffisait pas. Un matin, le weekend, je me suis mise debout dans la salle de bains, la salopette baissée, pour observer mes seins dans le miroir. Ils étaient tout gonflés de lait et au moment où Pauline montait les escaliers, Paul était en train de me regarder en se caressant. On avait prévu les choses ainsi.

Il l’a convaincue de manger du pain trempé dans du lait, du jus de pêche en boîte avec du sirop de sucre roux, et des œufs durs avec du café au lait, et il lui apportait souvent quand elle était nue dans son lit. Elle a commencé à grossir. Cette nouvelle graisse ne lui allait pas très bien. Ses cheveux ne se sont pas épaissis. Je me suis dit qu’elle ressemblait à un petit pain auquel on aurait collé des cheveux et les globes oculaires d’un pigeon. Sa lingerie était presque à sa taille et Paul essayait de se montrer très enthousiaste et amoureux mais quand il était allongé à côté de moi sur le canapé, il disait platement « Je la hais, je la hais », ça l’énervait à tel point qu’il était obligé de tourner en rond dans la cuisine en claquant des mains jusqu’à ce qu’il soit temps pour moi d’aller travailler.

*

On s’est tous les deux senti mieux le jour où elle est rentrée du travail avec une tache de sang au fond de la salopette sans s’en rendre compte. Quand elle s’est déshabillée, elle s’est mise à crier en disant que Paul voulait la tuer. Elle courait dans tous les sens et le sang coulait sur ses cuisses et ses mains. Paul a dû tout nettoyer et la calmer avec des chansons douces et des baisers au lit.

Elle a dit à Paul qu’elle ne pouvait plus le faire dans la manière habituelle avec lui parce qu’elle ne voulait pas avoir un Tu-Sais-Quoi. On a décidé, Paul et moi, qu’elle tomberait enceinte, que ça lui plaise ou non. Un soir, Paul a mis un des vieux disques de Stuart, une valse plutôt jolie de Tchaïkovski, pour que les voisins ne l’entendent pas s’approcher d’elle par derrière, lui attraper le cou, la plaquer sur le sol de sa chambre et la pénétrer de force.

Ensuite, il l’a tenue par les pieds et l’a obligée à faire le poirier pour que tout ce qu’il avait mis à l’intérieur d’elle y coule bien profondément comme du sirop de sucre roux.

Je lui ai dit de le faire deux fois, au cas où. Il l’a frappée jusqu’à ce qu’elle perde connaissance et l’a fait une troisième fois pendant que je rassemblais les affaires dont on avait besoin. Il lui a mis une couverture sur la tête au cas où elle se réveillerait et nous verrait partir. On a mis Bougie dans un sac de voyage, des chapeaux souples sur nos têtes, et on a discrètement descendu l’escalier de la maison comme des fourmis portant des miettes. On évitait les panneaux lumineux et clignotants des Concours, au-dessus des Hommes qui fumaient et se disputaient, le poing fermé sur du papier froissé. On marchait au hasard.

On est entré dans une allée, on a sorti Bougie du sac de voyage et on a mis la petite chose sous le manteau de Paul parce qu’il commençait à faire plus froid. On aurait aimé s’arrêter quelque part pour boire un café mais on avait trop peur. Comme on ne possédait pas de moufles, on a enfilé des chaussettes sur nos mains, Paul et moi, pour les garder au chaud. On semblait ne plus avoir de doigts comme les poupées fabriquées par Paul. Il a recommencé à parler de sa boîte de biscuits salés, qu’il avait attachée dans son dos avec de la ficelle parce qu’elle ne tenait pas dans sa valise. Mon sac à dos s’affaissait sous le poids des couches faites maison, des boîtes de fruits et des pulls de rechange.

« Il suffit qu’on trouve un endroit sûr où la poser et on pourra y vivre », répétait Paul toutes les deux minutes.

« Je t’ai déjà expliqué qu’elle est trop petite, Paul. »

« On ne sait jamais ce qui peut arriver », a-t-il dit sur un ton très sérieux et grandiloquent, et j’étais trop fatiguée pour le contredire à nouveau. Je sentais Bougie sous son manteau : il avait l’odeur d’une molaire pourrie au fond de la bouche.

On a marché et on a marché encore et quand le soleil est apparu, à l’heure où j’allais normalement travailler, j’ai su que je ne peindrais plus jamais le mot NIGHTINGALE. Je l’ai donc répété encore et encore à voix haute jusqu’à ce que tout semble calme, agréable et sûr.

« Night-in-gale, Night-in-gale, Night-in-gale. »

Camilla Grudova, « Bougie », traduction française de Pierre Testard
Extrait inédit en France de The Doll’s Alphabet, London, Fitzcarraldo ed., feb. 2017.