Trois silences : Frost, Rukeyser, Lorde par Lindsay Turner (traduction par Marie de Quatrebarbes)

Lindsay Turner (DR)

Au début de ce printemps, une amie qui vit dans une ville située sur un autre continent m’a envoyé l’enregistrement d’une remarquable lecture de poésie. Le thème de la soirée était « poésie et protestation ». Assez rapidement au cours de l’événement, un différend éclate : La poésie est-elle une forme efficace de protestation ou non ? Et le cas échéant, les personnes présentes à la lecture ne devraient-elles pas simplement partir, sortir et rejoindre les manifestations qui ont lieu dans la ville et sa périphérie au moment même de la lecture ? On échange des paroles et il y a, je crois — l’enregistrement est chaotique, les gens parlent en même temps les uns des autres, c’est difficile à entendre — un vote. C’est tendu mais la lecture continue.

C’est plus ou moins un lieu commun — et très nécessaire — pour les poètes et les critiques comme moi que de vouloir penser comment les poèmes existent dans la vraie vie. D’habitude, c’est ce que nous faisons en regardant les poèmes. Mais qu’en est-il de l’espace de la lecture de poésie, en quoi consiste ce petit espace soustrait au monde social et historique ? Y a-t-il des moments où — comme décrit plus haut — le monde extérieur charge, change ou remet en question ou même conteste complètement cet espace ?

À la Woodberry Poetry Room, je me suis demandée s’il y avait des moyens d’entendre la lecture de poésie comme poreuse, sociale et historique. Je voulais écouter les attentes, les silences, les haltes, les pauses, les exercices d’incendie, les faux-pas, les erreurs, les animaux, les altercations, les bagarres, les difficultés techniques, les intempéries, les interruptions, les intrusions, etc.

Un des problèmes, c’est que ces moments ne sont pas catalogués — pourquoi le seraient-ils ? — et bien que la conservatrice Christina Davis et l’assistant de conservation Mary Walker Graham aient été formidables et généreux en suggestions et conseils, je suis passée à côté de beaucoup de matériel qui ne pouvait pas être entendu. Je suis convaincue qu’il y a un trésor de choses étranges dans les incroyables archives de la Woodberry Poetry Room. Ce que j’ai, pour le coup, entendu : toux, chaises, bruits de microphone, questions sur le son, verres à eau, eau (était-ce bien ce liquide ?) que l’on verse, tous les volumes et les degrés du rire, les pas, les portes, les voix du public, les oiseaux, les avions, les retardataires, les cloches d’église — parfois, je pense, les mêmes cloches que j’entendais à l’intérieur de la Woodberry Poetry Room —, les mauvaises blagues, les papiers que l’on froisse, et le silence.

Il y a un trésor même dans ce catalogue de bruits quelconques. J’ai attendu pendant les minutes d’éternuements et de frottements avant et après les lectures. J’ai jugé de la quantité et des qualités des applaudissements. J’ai spéculé sur la météo pendant une « lecture Morris Gray » d’Adrienne Rich de 1963, traçant mon chemin entre un bruit d’avion très fort, une étouffante salle de conférences l’hiver, des fenêtres cassées laissant entrer un air anormalement chaud — jusqu’à ce que la poète dise : « Je pense que j’ai apporté ce blizzard aujourd’hui en écrivant un poème intitulé Snow ».

Dans une lecture de 2014, Ariana Reines commence par demander au public de se présenter individuellement. J’ai entendu les voix de quelques-uns de mes amis dans la vraie vie. « Je suis tellement épuisée que j’ai faim du son de la voix des gens », dit Reines. J’ai compris.

Mais la relation entre la lecture de poésie et son dehors se cristallise autant dans les silences et attentes qui précèdent le poème et le suivent que dans les bruits et les voix. Dans la formule de Charles Bernstein, l’espace de la lecture dans son ensemble représente « l’infrastructure, pas le spectacle » (cf. l’introduction à Close Listening: Poetry and the Performed Word) ; les silences, comme l’a souligné John Cage, ne sont jamais silencieux ; les silences et les attentes sont chargés de la rencontre ou même du conflit entre le travail ou le corps du poète, le public ou le dispositif d’enregistrement ou la salle de la lecture, et ce qui les dépasse : les structures sociales, les moments historiques. Est-ce que le silence du poème nous permet d’entendre ces silences ? Je ne suis pas en train de dire que la poésie elle-même « aiguise notre attention » vis-à-vis des silences qui l’entourent, ou quelque chose comme ça. En fait, je passe simplement sous silence les poèmes en tant tels.

Ce n’est pas que la lecture d’un poème à haute voix ne soit pas importante, pas du tout. Mais je voulais considérer les forces qui l’entourent — l’infrastructure de la lecture et la manière dont elle sonne, ou non, dans la salle — à part entière. Lesquelles peuvent être très bruyantes dans des moments de silence. Voici trois exemples très différents, présentés avec leur contexte mais sans trop de commentaires. Traversés par des questions touchant à la poétique, à la politique, au corps et au handicap, au genre et à la race, ces silences pourraient parler pour eux-mêmes.

I.

Je n’ai jamais rien lu sur le style de lecture de Robert Frost, mais le préambule introductif qu’il fait, lors d’une « lecture Morris Gray » en 1960, semble être le genre de chose qui aurait pu être qualifié quelque part de « légendaire ». Probablement devant un large public (l’homme qui présente Frost commence en déclarant que « quiconque pense que les sciences humaines sont dans une situation déplorable devrait être à la porte, en train d’essayer d’entrer »), Frost part très loin, il parle de poésie et de politique (c’est juste après l’élection de Kennedy), de religion, de généralités, de lui-même. Dans cette adresse apparemment improvisée, il y a de la théorie littéraire, du sens et de l’intention, de « l’intention d’intention », etc. Après quinze bonnes minutes, Frost propose de « passer aux poèmes ». Il peine un peu à trouver celui qu’il veut : « Eh bien, j’ai perdu ma page, on dirait ». Dans les secondes de silence qui suivent, on peut l’entendre tourner les pages à un rythme plus ou moins régulier avant de commencer le poème « Révélation ». Il y a certainement une forme de vulnérabilité dans ce vagabondage : après tout, Frost a 86 ans à ce moment-là. Mais — en anticipant sur la lecture inaugurale de Frost en 1961 – il est difficile de ne pas ressentir également un aspect de pouvoir ambigu derrière tout cela…

Muriel Rukeyser (DR)

II.

Dans une lecture de 1979 au Harvard Advocate, Muriel Rukeyser prend le micro et dit : « Merci d’avoir attendu ». Cette déclaration est suivie d’une pause, 45 longues secondes de remuements étouffés. Ce n’a pas été évident pour moi de déterminer si la remarque de Rukeyser était apologétique ou proleptique : est-ce que quelque chose s’est passé avant la lecture pour que le public attende, me demandai-je ? L’impatience – ou le soulagement, maintenant que la lecture commençait –, audible dans ce dernier silence enregistré ? Ce qui se passe à ce moment-là : Rukeyser saisissant un verre d’eau, buvant une gorgée, déposant le verre, retirant ses lunettes (portait-elle des lunettes à cet instant, un an avant sa mort ?), trouvant un mouchoir, essuyant les lunettes, rangeant le mouchoir ? En réalité, la lecture dans son ensemble est marquée par une forme d’hésitation embarrassée. Kathleen Spivak en témoigne : « Quelques années plus tard, j’ai entendu Muriel Rukeyser lire à Harvard. Rukeyser était âgée et avait subi deux accidents vasculaires cérébraux. Elle avait pris l’avion pour venir à Boston mais elle devait utiliser un déambulateur pour atteindre la scène. Invitée par le Harvard Advocate, elle a chancelé sur scène et, d’une voix à peine audible et tremblante, a lu ses poèmes magnifiques et forts. C’était une lecture incroyable, une chance de voir et d’entendre l’une des poètes américaines les plus exceptionnelles de notre époque. Les étudiants qui dirigeaient le Harvard Advocate, le magazine littéraire, avaient invité Muriel Rukeyser sur un coup de tête, et elle avait accepté de venir. Mais à présent, ils étaient dépassés par les soins qu’il fallait lui prodiguer. Aucun membre du département d’anglais de Harvard n’a assisté à la lecture. Les étudiants étaient laissés seuls avec la pleine responsabilité de Miss Rukeyser, qui était extrêmement malade. Voilà comment Harvard traitait ses femmes poètes ».

À la Woodberry Poetry Room, j’ai également entendu l’enregistrement d’une émission studio de 1940 non cataloguée  (partie de la collection Packard) d’une lecture de Rukeyser, près de 40 ans plus tôt. Dans la lecture de 1979, sa voix a vieilli de façon frappante, comme cela se produit avec les voix. Mais même le silence de cette lecture est conditionné par le corps, par une combinaison d’âge et de genre qui se fait elle-même sentir comme une forme d’attente. Ce silence marque ce que l’espace de la lecture n’a pas été conçu pour accueillir : un corps vieillissant, malade et féminin. Vous pouvez entendre la tension à l’intérieur de celui-ci : le corps qui perturbe l’espace est ce qui fabriquera les poèmes pour le remplir.

Audre Lorde (DR)

III.

L’enregistrement Fassett Studio de 1970 d’Audre Lorde diffère des deux précédents en ce sens qu’il ne s’agit pas d’une lecture publique, mais d’une session d’enregistrement de studio pour les archives de la Poetry Room. De telles lectures suivent un format défini : habituellement la ou le poète dit son nom et lit directement un ensemble de poèmes. Il y a peu, sinon pas, de bruits de fond. À l’inverse de beaucoup d’autres lecteurs de studio, Lorde introduit et préface ses poèmes, fait des remarques contextuelles, comme s’il y avait un public présent. Là où, pas tous, mais beaucoup d’autres lecteurs semblent accepter l’archive elle-même, à la manière d’une abstraction, comme un auditeur, les remarques de Lorde transforment l’abstraction en problème : à qui s’adresse-t-elle ? Elle termine son dernier poème, et parce qu’il y a eu la question du public, se pose maintenant celle des applaudissements. Au lieu de quoi, le silence, que Lorde interroge : « Je suppose que c’est tout ».

Est-ce vraiment tout ? Ce dernier silence, une attente, contient la question du futur de l’archive, et la question du futur non abstrait du public de l’archive. Quel contexte devraient-elles supposer ou vouloir, dans tous les moments futurs de leur écoute, et qui le rendrait possible ? Est-ce qu’il y aura bien un public futur pour une poète noire lesbienne dans une archive qui est largement blanche et masculine ?

Il y aurait beaucoup plus à dire sur ce silence, mais une chose pour l’instant. Il s’avère que le 15 mai 1970 est la date du massacre de Jackson State, durant lequel la police a ouvert le feu sur un groupe d’étudiants occupant un dortoir de filles dans un collège à prédominance noire à Jackson, dans le Mississippi. Ils ont tué deux jeunes hommes noirs. L’événement s’est déroulé 11 jours après les fusillades de Kent State et est beaucoup moins connu que celui-ci. Parce que les fusillades ont eu lieu juste après minuit le 15, il me semble possible que Lorde ait pu les connaître au moment de sa lecture ce jour-là – bien que, comme beaucoup de ce qui peut être écrit sur le silence, c’est une conjecture. Anthony Reed a récemment écrit sur « l’expérience vécue du fait d’être noir » comme « la temporalité de l’attente, dans cet intervalle entre l’optimisme et la résignation, de l’annonce acquittant de leur culpabilité légale ceux qui perpétuent (… la violence » (cf. « The Erotics of Mourning in Recent Experimental Black Poetry »). Après que Lorde ait fini ses poèmes, le silence est – au moins – double. C’est l’attente silencieuse d’un public futur à l’intérieur de l’archive, et l’attente et le silence d’une justice à l’extérieur.

Lindsay Turner
Traduction : Marie de Quatrebarbes

Lindsay Turner est poète et traductrice. Son premier recueil de poèmes, SONGS & BALLADS, paraîtra chez Prelude Books en 2018. Elle est Docteur en Anglais de l’Université de Virginie.
En avril 2017, elle était en résidence à la Woodberry Poetry Room. Ses premiers poèmes traduits en français (par Stéphane Bouquet), paraîtront dans la revue La tête et les cornes à l’automne 2017.
Trois silences a initialement paru en anglais dans Stylus.
Le site de Woodberry Poetry Room
Audre Lorde
Muriel Rukeyser