Il y a des surprises désagréables. Celle, par exemple, de voir son livre cité par la directrice d’un cabinet de conseil et le vice-président d’un géant de l’informatique, en tête d’une tribune censée mettre en garde les bons citoyens contre les périls du métavers. La pensée-marchandise avoue sa misère : nos hauts dirigeants en sont réduits à piller leurs ennemis, aussi modestes soient-ils.

Et dire que tu t’es fait avoir pendant 62 longues années ! Heureusement Caro était là, patiente, obstinée, qui a su faire tomber les masques, dénuder le roi, bouger les lignes, casser les codes, moucher toutes ces pleureuses pathétiques d’un autre temps. Ça t’a fait mal sur le coup, mais Caro a su t’ouvrir les yeux : Il ne restera rien de ton JLG, car tout était faux, bidon, un engouement coupable de mâle blanc qu’il convenait de circonscrire. Merci Caro.

Daniel Challe est photographe, il s’agit par conséquent avant tout de l’hommage d’un photographe, d’un livre écrit par un photographe qui se place sous le signe de cet artiste majeur qu’est August Sander, comme on a pu le constater de nouveau lors de l’exposition au Centre Pompidou, Allemagne, années 1920, la Nouvelle Objectivité (11 mai–5 sept. 2022). Une espèce d’art poétique ou de profession de foi.

À première vue c’est un texte d’un seul jet, le plus souvent sans majuscule ni point, qui s’offre à nous tambour battant de la première à la dernière page. Sous cette forme élégiaque, rythmée comme une prière, le propos alterne les points de vue civil et militaire pour évoquer la sinistre Conquête de l’Algérie par la République française, une période historique qui s’étend de 1830 à 1847. Mais aucune date n’est citée ici, car les personnages sont nos seuls repères.

Le Discours des autres rassemble des textes du critique d’art états-unien Craig Owens, théoricien du postmodernisme et des politiques de la représentation, en particulier féministes, gay et postcoloniales. Publié par les éditions Même pas l’hiver, l’élégant recueil rouvre un chapitre méconnu mais fondamental de l’histoire de l’art et de la critique d’art, en même temps qu’il fournit des jalons essentiels pour penser les politiques de l’art.

« Des mots pour s’élever au-dessus du cri […] pour faire œuvre au clair »

Les éditions Project’îles s’attachent à faire découvrir les écritures insulaires francophones de l’Océan Indien. Loin d’alimenter les stéréotypes exotisants de l’île tropicale, elles donnent la parole à ceux qui connaissent intimement ces îles. Les écritures du local, comme le disait Alejo Carpentier, qui donnent à voir une réalité pour en détisser la complexité, mettre les failles en lumière, atteignent une portée universelle. Elles nous donnent à penser le monde. C’est le cas de ces écritures insulaires qui cristallisent notamment les questions contemporaines du métissage et de l’altérité.

Dans cette période agitée de rentrée littéraire avec près de cinq cents titres à se mettre sous la dent, le roman plus ou moins autobiographique d’Alexander Grothendieck (Berlin 1928 – Saint Lizier 1914), Récoltes et semailles, paru chez Gallimard début 2022, mais écrit entre 1983 et 1986, devrait être pris en considération pour recevoir non seulement tous les prix prestigieux existants, Goncourt et compagnie, mais aussi tous ceux qui n’existent pas. Après tout, Irène Némirovsky a bien reçu, elle, le prix Renaudot 2004 pour sa belle Suite française, écrite entre 1940 et 1942. Soyons fous ! Belote, rebelote et dix de der !

« La mer [est] trop grande pour mes yeux habitués à naviguer les écritures » écrivait Pierre Perrault au milieu des années 1950. « J’en ai assez de vivre dans le fiction » complètera-t-il trente ans plus tard. Bien souvent, l’auteur et réalisateur québécois s’est plaint d’une même tare, celle de fréquenter les livres plus que ce monde qui les environne. Il en est allé de même dans les eaux de la baie de Baffin, au début des années 1990 et à l’embouchure du Saint-Laurent trois décennies plus tôt. Ce constat, cependant, il s’est échiné sa vie durant à le conjurer. En témoignent deux rééditions chez Lux qui forment comme les bornes extrêmes de sa vie de poète et de documentariste.

Depuis vingt-cinq ans, Philippe Vilain, éternel jeune homme de la littérature, écrit une œuvre romanesque d’une remarquable cohérence qui explore inlassablement, avec exigence, profondeur et une lucidité d’entomologiste, la conscience de l’amour, ses euphories et ses déboires, ses illusions et ses désillusions, ses grandeurs et ses mesquineries, ses doutes et ses questionnements.

Dans le cadre de leur projet de fin d’études, les étudiant.es du Master Écopoétique et création d’Aix-Marseille Université se sont lancé.es dans l’aventure d’une revue, L’Éconaute, certains côté graphisme et rédaction en chef, la majorité en choisissant un texte écrit durant leurs années de formation. « Bruxelles avec vue » de Geneviève de Bueger figure parmi ces textes publiés, elle nous en offre ici la version originale.