Après le succès public et critique de Règne Animal, Jean-Baptiste Del Amo revient en cette rentrée littéraire avec Le Fils de l’Homme. Récit épuré, primaire au sens fort du terme, Le Fils de l’homme pose des questions essentielles : que sont héritage, démesure, amour familial, folie ? Entre La Route de Cormac McCarthy et le Shining de Stephen King, ce roman, qui sort en poche chez Folio, fable aux accents universels et « bibliques », traite autant de la chute de l’homme que de sa volonté d’échapper à son destin. Entretien avec Jean-Baptiste Del Amo.

Car même si j’errais pas après pas
par Holzwege déteignant en mille séries…
Le Galaté au Bois
, p. 113

Dans Le Galaté au Bois, Zanzotto mobilise à plusieurs reprises le mot allemand Holzwege, que l’on peut traduire (il a donné son titre à un célèbre recueil d’articles de Heidegger) par « chemins qui ne mènent nulle part ».
J’en trace modestement trois dans ce livre magnifiquement édité par la Barque.

Il y avait d’abord la Grande Beune en 1996, il y a maintenant la Petite Beune en 2023. Vingt ans après, ou un peu plus mais au fond c’est la même chose : si on fermait les yeux, pour un peu on reverrait d’Artagnan sorti de la poussière, Aramis et ses fanfreluches de précieux, Athos et sa mélancolie souveraine, Porthos et son rire de géant – le retour des vieux guerriers, ou les vieux guerriers sur le retour, ce qui n’est pas la même chose. Dumas avait eu le nez creux quand il avait fait revenir ses mousquetaires : non tellement parce qu’il annonçait la mécanique sérielle, non tellement parce qu’il annonçait Proust par la question du temps, mais parce qu’il montrait qu’en littérature il n’est au fond question que de retour. Homère l’avait déjà dit, et avant lui Gilgamesh : on ne fait que revenir, réarpenter les mêmes sillons mais en étant, Héraclite nous l’a enseigné, jamais le même que la première fois – Pierre Michon le sait bien.

Avec Porte du Soleil, Christophe Manon publie sans nul doute un de ses plus beaux textes, touchant à une bouleversante et rare grâce. Troisième volet d’Extrêmes et lumineux, ce nouveau roman voit Manon partir en Italie en quête de ses origines familiales dans un monde traversé de la peinture et de la poésie de la Renaissance. Odyssée du vivant qui revient de la mort, Porte du Soleil offre une réflexion incarnée sur la place que les vivants occupent pour les morts. Il faut lire Porte du Soleil comme l’un des jalons essentiels de notre contemporain. Autant de pistes de réflexion que Diacritik a cherché à explorer avec l’écrivain le temps d’un grand entretien.

« Je dois être indépendante, sans quoi je romprais toutes les obligations auxquelles je suis soumise. Je crois en mes capacités et j’aime ce travail. Si des obstacles venaient à se dresser devant moi, ils ne m’inspireraient que du mépris. Et après ? À présent que je suis libre, je suis la plus heureuse du monde. » Anna Bilinska

Anna Bilinska est la première peintresse polonaise à avoir acquis une stature internationale à une époque où les obstacles qui se dressaient devant elle étaient presque infranchissables. D’une farouche détermination, se moquant des codes sociaux qui interdisaient à une jeune fille de bonne famille de s’engager dans une carrière artistique professionnelle, elle parvint à surmonter toutes les épreuves, notamment grâce à l’aide indéfectible d’une poignée de femmes de son entourage.

Avant de rassembler quelques notes griffonnées au fil de mes lectures désordonnées de trois livres de Philippe Beck – Ryrkaïpii ; Idées de la nuit suivi de L’Homme-Balai et Une autre clarté. Entretiens 1997-2022 (Le Bruit du temps) –, je me repasse distraitement quelques enregistrements de musiques composées entre 1998 et 2013 dans la solitude du studio 116C du GRM (à la Maison de la Radio), ou chez moi, au piano et à la table.

Comme Le Balcon en forêt de Julien Gracq, jadis également publié aux éditions Corti, L’école de la forêt de Carla Demierre met en scène un fragile et précaire repli face aux tourments du monde. Si la menace est présentée comme externe chez Gracq, car de nature historique et guerrière, elle semble au contraire se loger au cœur même de la société chez Carla Demierre – ou du moins de la micro-société au cœur du roman qui, a bien des égards, semble avoir une fonction métonymique.

Le 6 mars dernier, dans Diacritik, Antoine Idier proposait une présentation particulièrement éclairante de l’exposition de Faith Ringgold au Musée Picasso, « Le musée et le racisme ».  Il y soulignait l’écart entre les informations données dans le catalogue et l’exposition elle-même — lissant toute référence au racisme. Il posait également une question inévitable : « Peut-on exposer des artistes minoritaires, sans les trahir ni les dominer une seconde fois, en occultant les processus sociaux qui les ont assujettis ? En tout cas, l’exposition réussit un singulier exploit : être muette sur les batailles menées par Ringgold, ne rien dire du racisme et du sexisme dans l’art lui-même ».

L’inédit de Julien Gracq, La maison, est un très court récit mais, par là-même, particulièrement intense, un concentré lumineux de littérature. L’écriture y déroule une aventure qui est celle de perceptions qui, nomades, s’articulent sur un même plan à un nomadisme du monde et de la pensée. Le monde autant que la pensée ou la perception sortent de leurs limites, exhibent l’étrangeté de leur existence aberrante.

Singulière et fascinante cité dolente : tels sont les deux termes qui viennent à l’esprit après avoir refermé le nouveau livre de Laure Gauthier qui paraît dans la collection poche des toujours parfaites éditions LansKine. Récit poétique ou poème narratif, la cité dolente explore l’histoire d’un vieil homme qui décide de prendre une retraite définitive dans un hospice où il va faire l’expérience de ce qu’est un EHPAD. Texte poétique qu’accompagne l’enfer de Dante, texte politique qu’accompagne l’engagement de Pasolini, la cité dolente témoigne d’une réflexion sur la vieillesse dans nos sociétés. Autant de questions à poser à Laure Gauthier le temps d’un grand entretien à la veille de sa lecture à la Maison de la Poésie de Paris.

« Littérature qui sent les dessous de bras »… « Cette femme qui n’est que sens ! »…  « Une plume d’étable »…  « Un style de brocanteuse »… Un siècle plus tard, en 2023, ces propos, pour la plupart masculins, condamnant l’art de Colette ne semblent plus d’actualité. À moins que… La dénonciation aurait-elle simplement changé de contours ? Le 150e anniversaire de la naissance de l’écrivaine n’empêche pas une ancienne prix Goncourt d’y aller récemment de sa petite sortie, trouvant l’écriture de Colette, avec le recul, « emberlificotée et vaine ».