La façon la plus certaine de situer Franck Venaille consiste à dire ce qu’il n’est pas, à dire le monde auquel il n’appartient pas et à quel régime de sensibilité il se refuse. Ici il n’y a pas de mondanité, pas de pose d’artiste, il n’y a ni égoïsme, ni arrivisme ou carriérisme, il n’y a pas ces faussaires qui batifolent d’un air faussement pénétré comme convaincus eux-mêmes de leur propre personne. Non. C’est une autre manière d’être que sa poésie démontre : aiguë, sourde, viscérale, sanguine ; écorchée, froide, réfléchie, heurtée. Un art comme il en existe peu, car il existe peu d’œuvres qui refusent autant les concessions, concessions qui n’empêchent pas l’art mais qui limitent, adoucissent et tempèrent l’extrémisme dont il peut faire preuve.

Une métaphore privilégiée de l’esprit moderne. C’est ainsi que l’essayiste et romancier Malek Abbou caractérise le labyrinthe dont il donne aujourd’hui une vue d’ensemble aussi extraordinaire qu’inédite à travers un ouvrage-somme paraissant aux éditions Bouquins sous sa direction. Dans un grand entretien, il nous conduit à travers  les subtilités d’un symbole protéiforme puissamment humain et hautement ancien.

En allant voir le nouveau film d’Hayao Miyazaki, on ne peut s’empêcher de remarquer combien l’œuvre rend la salle perplexe. Force est de constater que Le Garçon et le Héron ne suit pas la même logique que ses prédécesseurs. De films aux mondes merveilleux, aux personnages pleins de vie, accompagnés par la musique vivifiante d’Hisaishi, Miyazaki réalise cette fois-ci un film économe en mots, aux personnages souvent silencieux voire taiseux et à la musique discrète, mélancolique et proche de Satie. À bien des égards donc, ce film peut laisser interloqué ou décevoir un spectateur vorace de valses tonitruantes, de pouvoirs magiques et d’actions spectaculaires. Et pourtant, le film noue un étonnant dialogue avec son spectateur. Mieux encore, Miyazaki nous parle plus que jamais de son œuvre, de celle que nous sommes tant à aimer, et dont il nous invite à se détacher joyeusement, non sans peine, ni larme à l’œil.

« Comme si, enfant, vous aviez écrit le scénario pour votre vie et n’aviez accepté ensuite que les rôles qui y correspondaient. Comme si, tenant des fils invisibles, c’était vous qui aviez toujours assuré la mise en scène. »Yoko Tawa – L’œil nu

Ce mois d’octobre 2023 est « deneuvien » ou n’est pas. L’affiche rose tapisserie de Bernadette prolonge le pink des posters Barbie, propose une autre vengeance de blonde. Pseudo biopic, sous Potiche à la mise en scène de tortue qui accorde un capital empathie douteux à une ex-première dame vacharde, voire roublarde, aveuglée d’amour pour son Chichi de Jacques, le Super Menteur des Guignols de l’info. Saut à l’élastique scénaristique qui aurait nécessité plus de vitriol pour aborder ce parangon de droite et de conservatisme, aujourd’hui estampillé… féministe !?

Comme déjà dit en ouverture de telle brocante de saison, il n’est pas si simple de reprendre le chemin du Terrain Vague, après une coupure. Dans l’attente d’un déclic, je me rends au marché, découvrant en bonne place, dans la vitrine du marchand de tabac journaux, un nouvel opus de Modiano. Je l’acquiers aussi sec. Force de l’habitude ? Non. Avant le confinement de 2020, il ne me serait jamais venu à l’idée de mordre aussi rapidement à l’hameçon.

À gauche juste avant le Soleil, le théâtre de La Tempête ouvre sa saison sous des auspices pop, dans des déhanchés langoureux et des refrains poético-caustiques de haute volée. C’est l’autrice Emmanuelle Bayamack-Tam, dont la très puissante Arcadie a remporté le prix du livre Inter en 2018, qui lance le bal, au rythme d’un texte décapant, généreux et loufoque dont les protagonistes improbables sont les (déjà) poussiéreuses idoles du star système des années 2000. Sa nouvelle collaboration avec le metteur en scène et directeur de La Tempête, Clément Poirée confirme leurs deux talents.

En deux romans, Géographie d’un adultère et Ville nouvelle, tous deux parus à L’Arbalète, Agnès Riva a su faire entendre une voix singulière dans le champ contemporain. Interrogeant avec force l’espace et l’architecture qui deviennent des acteurs à part entière de nos vies, la romancière ne pouvait manquer de venir apporter sa parole lors de ces 14e Enjeux contemporains en compagnie de Bruce Bégout et sous la houlette d’Elodie Karaki. Elle livre ici à Diacritik l’amorce de ce qui, selon elle, fait encore commun dans nos villes.

« … les films, c’est quand même un art qu’on fait avec la chair des gens. La peinture, il y a des couleurs qu’on peut acheter, la littérature il y a des mots, le cinéma il y a de la chair. Je ne peux jamais dire : ‘Le film sera comme ça.’ Je dois rencontrer l’acteur, il doit se laisser faire, prendre et filmer. Un acteur, ce n’est pas du rouge. »
Catherine Breillat, Je ne crois qu’en moi.

Catherine Breillat est de retour grâce aux sollicitations d’un producteur, Saïd Ben Saïd, qui a su la convaincre de reprendre le chemin du plateau et de la création. Onze ans après Abus de faiblesse (2012), Breillat revient avec L’Été dernier, un film remarquable (tant du point de vue cinématographique que compte-tenu du « paysage » idéologique dans lequel nous évoluons), et un entretien, Je ne crois qu’en moi, recueilli par Murielle Joudet (Capricci éditions – les citations de Catherine Breillat mentionnées dans cet article en sont tirées).

On a beaucoup.

On a des cheveux, un crâne, un cerveau, un visage, des yeux (deux), des oreilles (deux), une bouche, des bras (deux), terminés par des mains (deux) et leurs doigts (dix), on a un sexe, un dos, des fesses (deux), un anus, on a des jambes (deux), terminés par des pieds (deux) et leurs doigts (dix).