Peut-être que la SF nous dit simplement que nous ne sommes pas de ce monde. Que ce monde nous est commun et étranger en même temps. Peut-être que la SF, quand elle est cette radicale expérience de pensée au-devant d’elle-même, a cette capacité à restituer l’étrangeté de la pensée, par le détour de la fiction. A cette capacité à donner l’impact du démembrement divin opéré par le virtuel. C’est en tout cas ce sur quoi Orbital d’Elsa Boyer nous amène à réfléchir : la part d’insaisissable et sa langue d’oubli, celle des machines, celle du fantasme, celle de la fiction.

Le régime parfait, premier roman de l’écrivaine et chercheuse Estelle Benazet Heugenhauser, est un texte au style corrosif qui produit avec une noire jouissance une réflexion politique sur le corps, ce qu’on y met, ce qui en sort, sur les forces tant physiques que politiques qui le mettent en mouvement et le figent.

Et de nouveau, l’envie d’en finir, non pas avec les livres – c’est-à-dire les cahiers de papier imprimé, massicotés ou non, reliés ou non –, mais avec les genres. Et pourtant, impossible de s’en débarrasser – pourquoi ? Après la bande dessinée, la poésie : dans les deux cas, c’est lié à l’amitié ; ou plutôt à la fidélité.

Marcel Proust rencontra James Joyce le 18 mai 1922, au Ritz. Lors d’une soirée mondaine comme l’auteur de La Recherche excellait à les décrire, donnée par de riches Américains, les Schiff, à l’issue de la représentation d’une pièce de chambre de Stravinski, Renard. Deux génies littéraires se sont rencontrés, que se sont-ils dit ? Nul ne le sait vraiment, ne demeurent que quelques lignes de Joyce. Patrick Roegiers ose imaginer la scène, combler la béance d’un inconnu, faire du réel, sans doute décevant, une fiction assumée et un tombeau littéraire, hors temps, hors réel, hors cadre.

« Le camion est sorti de la ville et continue sa route à travers la campagne. Si on lève les yeux, on ne voit plus que des nuages qui s’empilent l’un sur l’autre en formant de grands panaches, comme la fumée d’une guerre qui n’en finit pas. Ce ciel est angoissant, il remplit le cœur d’une peur et d’une noirceur incompréhensibles.

Trop de gens, dont on se fiche complètement, ont cru bon de publier leurs réflexions et pensées, généralement d’une atroce banalité, fébrilement notées durant les deux confinements subis depuis 2020. Aussi, l’on en veut presque à Chantal Thomas d’avoir inscrit le terme de « Journal » sur la couverture de son dernier livre. Ce choix risquant, en effet, de décourager ceux qui ne seraient pas déjà des amoureux de son écriture. Et ce serait tellement, tellement dommage !

Colza est un nom des champs, mais c’est son nom à la ville — son nom de gouine urbaine, de serial amoureuse « torréfiée de salive ». Échappée à son Gers natal, l’écrivaine de Colza se déshabille de son nom d’héroïne de Giraudoux pour se plonger dans une vie et une fête d’identités qui sont des produits de la ville. Alice Baylac a le génie des formules frappées à la diable comme les médailles de guerres subversives : « Le Gers — cette affaire de famille ».