« Piratée sur internet, je la regardais sans sous-titres ». Cette phrase, venue de nuit, devait introduire cet article. J’ai commencé à regarder la nouvelle trilogie par le film de 2014, Dawn of the Planet of the Apes, c’est-à-dire par le milieu. Après un beau prégénérique sur l’extinction du genre humain, Matt Reeves plonge le spectateur dans une scène de chasse de l’époque mésolithique, à la différence près que les chasseurs y sont des singes et qu’ils communiquent en langue des signes. La séquence est très réussie, des superbes effets spéciaux à la très belle bande-son, réduite à la rumeur lointaine de la chasse filmée en gros plan, qui donne la sensation de revisiter en rêve un souvenir oublié de notre vie préhistorique. L’impact de cette séquence fut d’autant plus fort sur moi que, piratée sur internet, je la regardais sans sous-titres et ne comprenais que très mal les signes échangés par les singes. Je finis par me persuader qu’il y avait un problème, téléchargeai les sous-titres et, en repassant la séquence, y trouvai en effet traduits tous les échanges silencieux.

Comment l’esprit vient aux filles ? La Fontaine, qui s’y connaît en matière d’animaux, fait une réponse plaisante : l’esprit leur vient en b(…) et le Père Bonaventure, pour dégourdir l’esprit de Lise, écervelée comme un « oyson », lui en donne en un soir plusieurs copieuses doses (Nouveaux Contes, 1674). La nouvelle trilogie de La Planète des Singes répond à une question qui ressemble peu ou prou : comment le langage vient aux singes ? Mais la réponse, hélas ! est un peu moins plaisante : pour qu’un singe apprenne à parler, il faut trafiquer son génome.

La rubrique Écocritik propose trois variations sur la trilogie La Planète des Singes (Origines, 2011 ; L’Affrontement, 2014 ; Suprématie, 2017). La première variation explore la dimension épique de cette nouvelle série ; la deuxième variation, sa dimension sémiologique ; la troisième variation, sa dimension ethnologique.

« Tout ce qui est apparaîtra ». (Dies irae)

 

Pour comprendre pourquoi les vaches regardent passer les trains, il suffit de regarder le comportement d’un troupeau de gnous. Dans le même temps qu’il broute, chaque gnou reste attentif, mais ne fait pas attention au seul indice d’un prédateur coulé dans les herbes hautes. Il est aussi aux aguets de ce que voient tous les autres et réagit au moindre signe que l’un d’entre eux pressent un fauve.

« Sois nu quand tu sèmes, nu quand tu laboures, nu quand tu moissonnes, si tu ne veux pas, manquant de tout, aller mendier dans les demeures étrangères » (Hésiode). La scène est plongée dans le noir et bruisse de petits bruits. On pressent dans cet espace, amplifié du son de yodels lointains, que le jour va se lever. Le jour des « travaux et des jours ». Le jour du travail humain. Le jour des mains laborieuses de la journée d’homo faber. Une heure de besogne s’en suit, attentive et concentrée. Les gestes simples du labeur, les figures obligées des danses du folklore autrichien, patiemment formalisés, construisent la gestuelle abstraite d’une liturgie scénique à laquelle un danseur nu officie en solitaire. Un petit neveu montagnard de la grande Hannah Arendt épèle en gestes méthodiques La Condition de l’homme alpin.

 

 

C’est d’abord un dispositif. Un comédien tend des cartes aux spectateurs des premiers rangs, retourne la carte tirée et y lit le titre de la scène à suivre. Le tirage au sort, chaque soir, rebat le lexique des scènes et désordonne le texte écrit. Le principe cardinal de la Poétique d’Aristote est l’enchaînement nécessaire des événements du drame qui « naissent les uns des autres » (γένηται δι᾽ἄλληλα) selon une loi de causalité. Dans Désordre d’Hubert Colas, ce principe fait long feu. L’ordre du spectacle est aléatoire : sa logique est la loterie d’un hasard systématique.

 

 

 

 

Dans L’homme de génie et la mélancolie, renommé par Jackie Pigeaud et attribué à Aristote, on apprend que les poètes sont sujets aux flatulences. La cuisson trop forte de leur bile les remplit d’une fumée noire qui ballonne leurs boyaux et sort par leur bouche en flot de paroles. Les « inspirés », au sens propre, sont des hommes dans lesquels quelqu’un ou quelque chose souffle (in+spirare). Dans son Dialogue sur l’amour, pour expliquer l’enthousiasme en quoi consiste l’inspiration, Plutarque fait un parallèle : on appelle « en-thousiasmé » l’homme qui a « le dieu dedans » (en theos), « comme on donne le nom d’empnoun (ἔμπνουν) à ce qui est plein de pneuma » (à l’envi esprit ou souffle). Le poète, l’homme « endieusé » dans la belle traduction que Ronsard donne d’enthousiaste, est donc un corps pneumatique, ensemble insufflé et soufflant. Contrôle ou conscience accrue de l’appareil respiratoire, la poésie est avant tout une technique du souffle : un pranayama de la langue. L’expression de souffle lyrique ou de souffle épique en témoigne : le poème est le résultat d’une hyperventilation.