Lectures transversales 55: Alvydas Šlepikas, À l’ombre des loups

© Julien de Kerviler

« Le camion est sorti de la ville et continue sa route à travers la campagne. Si on lève les yeux, on ne voit plus que des nuages qui s’empilent l’un sur l’autre en formant de grands panaches, comme la fumée d’une guerre qui n’en finit pas. Ce ciel est angoissant, il remplit le cœur d’une peur et d’une noirceur incompréhensibles. Renate pense à sa mère, à tante Lotte, elle se souvient de Monika, de Brigitte, de Heinz, de tante Marta, elle se souvient de tous ceux qui ont été bons avec elle, mais aussi de ceux qui lui ont fait du mal. Parfois le camion secoue les passagers, parfois il les berce, mais tout s’unit en une seule et même musique au rythme soporifique. Les yeux de la fillette se ferment peu à peu, l’inquiétude et la fatigue des derniers jours tombent sur ses paupières comme un lourd et insupportable fardeau. C’est ainsi qu’à travers le vrombissement du moteur, le fracas des roues et le sifflement du vent, Renate glisse progressivement dans un rêve où le fantastique se mélange à la réalité. Elle voit sa mère, mais pas son visage. Celle-ci lui tourne le dos et ne veut pas se retourner pour la regarder, elle, Renate, sa fille bien-aimée. La fillette veut l’appeler, mais sa voix reste coincée dans sa gorge, et lorsqu’elle réussit enfin, après plusieurs efforts, à prononcer le prénom de sa mère et que celle-ci se retourne, Renate s’aperçoit que ce n’est pas elle, ce n’est pas sa maman. Elle a l’impression que c’est elle, mais son visage n’est pas le même, il lui rappelle trait pour trait la femme russe qui s’est installée dans leur maison. Elle tient dans ses bras son gros chat chéri.

Le premier coup de feu sort Renate du sommeil. Le véhicule traverse la forêt à présent. Les hommes s’emparent rapidement de leurs fusils, s’accroupissent pour se cacher derrière la ridelle du camion et répliquent à la série de tirs qui s’abat sur eux. Soudain, la fillette voit du rouge jaillir de la tête de l’un des hommes, le plus jeune, il bascule par-dessus la remorque et reste couché sur la route. Le camion est violemment secoué, il chancelle et percute une souche. La tête de Renate heurte l’avant de la remorque. Le monde vacille, quelque chose lui tombe dessus et tout lui semble lointain, confondu dans un écho, comme si elle était en train de faire une chute dans un puits.

Lorsque la fillette reprend conscience, autour d’elle tout est silencieux. »

Alvydas Šlepikas, À l’ombre des loups (2011), traduit du lituanien par Marija-Elena Bacevicuite, éditions J’ai lu, 2021, pages 264-265.

© Julien de Kerviler